Thomas Piketty: créer une fédération démocratique capable d’organiser la délibération et de trancher les différends.

Thomas Piketty : « Il est temps que la gauche se remette à décrire le système économique alternatif auquel elle aspire »

Chronique

Dans sa chronique, l’économiste conseille à la gauche, plutôt que de se complaire dans une radicalité rhétorique de façade, de créer une fédération démocratique capable d’organiser la délibération et de trancher les différends.

Publié le 13 juillet 2024 à 05h45, modifié le 13 juillet 2024 à 10h01  Temps de Lecture 4 min. Read in English

Malgré la majorité relative obtenue par le Nouveau Front populaire (NFP), le paysage politique français demeure marqué par les divisions et l’incertitude. Disons-le clairement : les gains enregistrés par la gauche en voix et en sièges sont en réalité très limités et traduisent un travail insuffisant sur le programme comme sur les structures. Ce n’est qu’en s’attaquant résolument à ces insuffisances que les partis de gauche parviendront à traverser la période de turbulences et de gouvernements minoritaires qui s’annonce et à obtenir un jour la majorité absolue leur permettant de gouverner durablement le pays.

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Le programme adopté par le NFP quelques jours après la dissolution avait certes l’immense mérite, comparé aux autres, d’indiquer où trouver les ressources pour investir dans l’avenir : santé, formation, recherche, infrastructures de transport et énergétiques, etc. Ces investissements indispensables vont fortement augmenter et il n’existe que deux façons de les financer. Soit on assume l’entrée dans un nouveau cycle de socialisation croissante des richesses, tiré par des hausses d’impôts sur les plus fortunés, comme le propose le NFP, soit on refuse par idéologie toute hausse fiscale, et on se met alors dans la main des financements privés, synonymes d’inégalités d’accès et d’une efficacité collective plus que douteuse. Dopées par des coûts privés faramineux, les dépenses de santé s’approchent ainsi de 20 % du PIB aux Etats-Unis, pour des indicateurs désastreux.

Les montants évoqués par le NFP ont toutefois pu effrayer : autour de 100 milliards d’euros de prélèvements et de dépenses nouvelles d’ici à trois ans, soit 4 % du PIB. A long terme, ces montants n’ont rien d’excessif : les recettes fiscales sont passées en Europe occidentale et nordique de moins de 10 % du revenu national avant 1914 à 40-50 % depuis les années 1980-1990, et c’est cette montée en puissance de l’Etat social (éducation, santé, services publics, protection sociale, etc.) qui a permis une croissance sans précédent de la productivité et du niveau de vie, quoi qu’aient pu en dire les conservateurs de toutes les époques.

Forte demande de justice sociale

Il reste qu’il existe de fortes incertitudes sur le calendrier et l’ordre des priorités pour un gouvernement de gauche arrivant au pouvoir. Si la demande de justice sociale est forte dans le pays, la mobilisation de ressources nouvelles reste toujours un processus fragile auquel les citoyens peuvent retirer leur soutien à tout moment. Concrètement, tant qu’il n’aura pas été démontré de façon incontestable que les milliardaires et les multinationales sont enfin réellement mis à contribution, alors il est inenvisageable de demander un effort supplémentaire à qui que ce soit d’autre. Or, le programme NFP reste trop flou sur ce point crucial.

C’est d’autant plus problématique que les gouvernements de gauche des dernières décennies, faute d’un programme suffisamment précis et d’une appropriation collective suffisamment forte, se sont toujours retrouvés à céder face aux lobbys sitôt arrivés au pouvoir, par exemple en exonérant de l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] les biens dits professionnels et la quasi-totalité des plus grandes fortunes, avec pour conséquence des recettes ridiculement faibles par rapport à ce qu’elles pourraient et devraient être. Pour ne pas répéter ces erreurs, il faudra impliquer la société civile et les syndicats afin de défendre ces recettes et les investissements sociaux qui vont avec. Sur ces questions comme sur d’autres, les slogans ne peuvent remplacer le travail de fond et la mobilisation collective.

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On retrouve des difficultés similaires sur les retraites. Cela n’a pas beaucoup de sens d’adopter comme slogan la retraite pour tous à 62 ans, voire 60 ans, alors que chacun sait bien qu’il existe aussi une condition de durée de cotisation pour obtenir une retraite à taux plein dans le système français. Un mot d’ordre du type « quarante-deux annuités pour tous »permettrait d’être mieux compris par le pays, et de dire clairement que les personnes ayant fait des études supérieures ne partiront pas avant 65 ans ou 67 ans, tout en insistant sur l’injustice inacceptable des 64 ans de la réforme Macron, qui contraint par exemple ceux qui ont commencé à travailler à 20 ans à cotiser quarante-quatre années.

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On pourrait multiplier les exemples. C’est bien d’annoncer la suppression de Parcoursup, mais cela aurait été encore mieux de décrire précisément le système alternatif plus juste et plus transparent qui lui succédera. C’est bien de dénoncer les médias Bolloré, mais ce serait mieux de s’engager sur une loi ambitieuse de démocratisation des médias et de remise en cause de la toute-puissance actionnariale.

Par étapes

Evoquons aussi la proposition visant à confier un tiers des sièges aux élus salariés dans les conseils d’administration des entreprises. Il s’agit de la réforme la plus profonde et la plus authentiquement sociale-démocrate du programme NFP, mais elle gagnerait à être replacée dans un cadre plus large. Pour permettre la redistribution du pouvoir économique, il faudrait aller jusqu’à 50 % des sièges dans les grandes entreprises, tout en plafonnant les droits de vote des plus gros actionnaires et en s’engageant dans une véritable redistribution du patrimoine. Plutôt que de se complaire dans une radicalité rhétorique de façade, il est temps que la gauche se remette à décrire le système économique alternatif auquel elle aspire, tout en reconnaissant que les choses se feront par étapes.

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Sur toutes ces questions, seul le travail collectif permettra de faire des progrès, ce qui exige la création d’une véritable fédération démocratique de la gauche capable d’organiser la délibération et de trancher les différends. On en est loin : au cours des dernières années, La France insoumise n’a cessé de vouloir imposer son hégémonie autoritaire à la gauche, à la façon du Parti socialiste d’autrefois, en pire, compte tenu du refus de toute procédure de vote de la part des dirigeants « insoumis ». Mais l’électorat de gauche n’est pas dupe : il sait bien que l’exercice du pouvoir exige avant tout de l’humilité, de ala délibération et du travail collectif. Il est temps de répondre à cette aspiration.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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