Le danger de la venue au pouvoir du RN pour la recherche

« L’extrême droite aurait les outils pour isoler et fermer la recherche française »

La perspective d’un gouvernement d’extrême droite inquiète de nombreux scientifiques, qui ont multiplié les tribunes ces derniers jours. Le secrétaire général du Syndicat de la recherche scientifique (SNCS-FSU), Boris Gralak, précise ces craintes.

Interview  |  Gouvernance  |  04.07.2024  |  S. Fabrégat

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« L'extrême droite aurait les outils pour isoler et fermer la recherche française »

Boris Gralak
Secrétaire général du Syndicat national de la recherche scientifique (SNCS-FSU)

Actu-Environnement : Dans le cadre des élections législatives, plusieurs tribunes de scientifiques ont appelé à une mobilisation contre l’extrême droite. Quelles sont les inquiétudes suscitées par une majorité franche donnée au Rassemblement national (RN) ?

Boris Gralak : Ce serait la première fois qu’un tel gouvernement arrive au pouvoir, nous n’avons donc pas beaucoup d’éléments pour se faire une idée. Nous ne pouvons que nous accrocher à des déclarations faites par les dirigeants du RN, Marine Le Pen ou Jordan Bardella en tête. Ils ont, par exemple, qualifié les membres du Giec d’alarmistes, exagérant les changements climatiques (1) , ou ont remis en cause l’efficacité du vaccin contre la Covid pour la protection collective. Tout ça est antiscientifique et va à l’encontre de ce qu’on appelle des vérités scientifiques. Il y a un consensus scientifique sur le Giec, l’efficacité du vaccin pour la protection collective est avérée. Nous pouvons aussi nous intéresser à des exemples proches, comme l’élection de Donald Trump aux États-Unis ou de Jair Bolsonaro (2) au Brésil. Nous avons de réelles inquiétudes sur un isolement de la recherche française par rapport à nos collègues étrangers, alors que la science a besoin d’échanges internationaux.

AE : Vous pensez aux mesures sur les binationaux ou l’immigration ?

BG : La mesure sur les binationaux serait assez anecdotique, elle pourrait par exemple concerner le directeur du CEA ou d’autres dirigeants nommés. Nos inquiétudes sont plus larges. Il y a des centaines de milliers d’étudiants étrangers en France, près de la moitié des doctorants sont étrangers et beaucoup proviennent d’Afrique francophone. Au CNRS, près du tiers des chercheuses et chercheurs fonctionnaires recrutés sont étrangers… Quand Trump est arrivé au pouvoir en 2017, la première mesure qu’il a prise a été d’empêcher les étrangers (3) de revenir aux États-Unis, ce qui a eu un impact assez fort sur le monde de la recherche. Nous le voyons ici aussi avec la guerre entre la Russie et l’Ukraine : depuis deux ans et demi, les collaborations avec la Russie ont été arrêtées ou minimisées, ce qui a eu un impact fort sur la recherche, par exemple sur le nucléaire.

Nous avons donc des inquiétudes fortes. D’autant que les outils sont déjà en place pour aller plus loin. En 2012, le gouvernement Fillon a instauré des zones à régime restrictif (ZRR) pour protéger le patrimoine scientifique et technique. Il s’agissait de lutter contre l’espionnage académique dans le public et le privé. Cette mesure concerne un grand nombre de laboratoires en lien avec l’économie, la défense… Quand un scientifique vient dans le laboratoire pour un stage, un doctorat, des activités de recherche ou être embauché, une fiche doit être envoyée par le laboratoire aux établissements de tutelle, qui sont chapeautés par le haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS), placé auprès du ministre dans chaque ministère. Ces personnes ont le pouvoir de refuser l’accès à un laboratoire, sur des critères secrets et sans aucune justification, et c’est déjà le cas aujourd’hui. On peut comprendre que ça coince pour quelqu’un qui a passé plusieurs mois en Russie, qui vient de Chine, etc. Imaginons ce que cela pourrait donner avec un gouvernement d’extrême droite. Ils pourraient refuser l’accès à des laboratoires à n’importe qui, y compris à des Français. L’extrême droite aurait les outils pour isoler et fermer la recherche française.

AE : Avez-vous des inquiétudes sur les budgets, sur le financement de certains pans de la recherche ?

BG : Quand on voit le programme du RN sur les taxes sur l’énergie, les énergies renouvelables, les voitures thermiques, qui renforce la place des énergies fossiles dans le mix énergétique, nous pouvons imaginer que des recherches qui visent à démontrer le contraire puissent être atteintes par des restrictions budgétaires. Idem dans le domaine de l’agriculture. De manière globale, les sciences de l’environnement pourraient être impactées. On l’a vu avec Donald Trump, qui a ciblé l’EPA et d’autres institutions (4) . Cela a créé une sorte de panique chez les scientifiques qui avaient mis en place des mesures de sauvegarde des données des sciences de l’environnement américaines. Il y a eu en 2017 une Marche for science, déclinée dans le monde entier.

Est-ce qu’un gouvernement RN va favoriser certaines disciplines plutôt que les sciences sociales ? On a déjà entendu des propos sur l’« islamo-gauchisme » dans ces disciplines, avec une volonté d’enquête de la part de la ministre en place [Frédérique Vidal] en 2021. Il est déjà possible qu’une ministre fasse des choses « borderline » actuellement, donc imaginez avec un Premier ministre RN…

Nous avons aussi des inquiétudes sur la liberté d’expression. On a commencé à voir, pendant la campagne, des discours sur les hauts fonctionnaires qui doivent faire ce qu’on leur demande, sous peine de passer en conseil de discipline. Contrairement aux fonctionnaires, les chercheurs n’ont pas de devoir de réserve, mais leur liberté d’expression s’applique aux sujets de leur recherche. Nous sommes toujours sur une ligne de crête : qu’est-ce qui fait partie de la liberté de recherche ? Qu’est-ce qui est politique, soumis au devoir de réserve ou interprété comme illégal ? Si c’est considéré comme politique et illégal, il peut y avoir conseil de discipline, sanctions, ce qui peut en théorie aller jusqu’au licenciement. On voit déjà aujourd’hui des tensions autour de Gaza ou des lanceurs d’alerte. Après les attaques terroristes du 7 octobre 2023, par exemple, la ministre Sylvie Retailleau a envoyé un courrier aux directeurs d’établissement sur l’expression autour de Gaza. Des collègues sont passés en conseil de discipline. On peut imaginer, avec l’extrême droite au pouvoir, que les curseurs soient placés sur certains sujets considérés comme politiques.

AE : Quid de la recherche dans l’hypothèse où le RN n’obtient pas une majorité franche ?

BG : On peut imaginer un gouvernement qui s’attèle à la gestion des affaires courantes, avec quelques priorités qui se voient et répondent aux électeurs (pouvoir d’achat, sécurité, dette publique…), et des mesures de court terme, en attendant les élections présidentielles. La recherche a totalement été absente des élections européennes et maintenant des législatives, donc nous pouvons nous attendre à passer sous les radars. Alors que la recherche française est en situation de décrochage, en termes de budget, de nombre de scientifiques fonctionnaires, de doctorants… Il y a une érosion continue de la recherche publique depuis vingt ans. On décroche complètement par rapport aux États-Unis, à la Chine, au Japon, la Corée ou l’Allemagne, avec des conséquences sur l’innovation et l’industrie.1. En août 2023, le député RN Thomas Ménagé a dénoncé sur France Inter la « tendance à exagérer » du Groupe d’experts sur le climat.2. Bolsonaro a procédé à des coupes budgétaires d’universités fédérales, dans le domaine de la recherche et a refusé de décorer plusieurs scientifiques. Pendant la crise du Covid, il est allé à l’encontre des recommandations scientifiques en recommandant le recours à la chloroquine.3. Décret anti-immigration qui a interdit l’accès au territoire américain à tous les citoyens de sept pays musulmans (Syrie, Irak, Iran, Yémen, Somalie, Soudan et Libye), touchant quelque 17 000 étudiants d’universités américaines, des enseignants, des chercheurs et des salariés des entreprises de la Tech.4. Donald Trump a nommé Scott Pruitt, un climatosceptique, à la tête de l’EPA, fin 2016, et est revenu sur un certain nombre de régulations environnementales sur les émissions de CO2, les énergies fossiles, les pesticides…

Propos recueillis par Sophie Fabrégat, journaliste
Cheffe de rubrique énergie / agroécologie

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2024/07/04/de-plus-en-plus-de-scientifiques-et-de-chercheurs-appellent-desormais-ouvertement-a-faire-barrage-au-rassemblement-national/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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