Rassemblement national : derrière les candidats sulfureux aux législatives, les ratés du « plan Matignon » de Jordan Bardella
Le parti d’extrême droite avait assuré s’être préparé à la perspective de législatives anticipées, en recrutant des candidats conformes à sa stratégie de dédiabolisation. Mais des dizaines d’entre eux se sont avérés racistes, homophobes, antisémites ou xénophobes, signe à la fois de la radicalité intacte du parti et de son implantation territoriale toujours inégale.
Par Corentin LesueurPublié aujourd’hui à 05h45, modifié à 10h33
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Quand Emmanuel Macron a prononcé la dissolution de l’Assemblée nationale, dimanche 9 juin, le Rassemblement national (RN) n’avait plus qu’à « appuyer sur le bouton » pour déclencher son « plan Matignon ». C’est du moins ce que prétendaient les dirigeants du parti d’extrême droite. Deux ans que le RN assure se préparer à un retour aux urnes, investissant à tour de bras ses futurs candidats et peaufinant leurs professions de foi. Deux ans que cette stratégie mobilise le temps et les esprits.
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La mise à l’arrêt, en janvier, de Campus Héméra, l’école des cadres du mouvement ? « Il faut privilégier la formation des militants pour la dissolution », justifiait le président du RN, Jordan Bardella. Le maintien, en mai, de Saidali Boina Hamissi au poste de délégué départemental à Mayotte, malgré des propos racistes et complotistes ? « On verra plus tard la réorganisation du parti, l’heure est aux investitures pour les futures législatives », balayait le même.
La dissolution a été annoncée et le « plan Matignon » déclenché, avec, dans son sillage, l’investiture de dizaines de candidats racistes, antisémites, homophobes, xénophobes, anciens membres d’organisations nationalistes violentes ou condamnés par la justice. De simples « brebis galeuses », selon les termes employés le 3 juillet par Jordan Bardella, qui maintient contre l’évidence que « dans 99,9 % des cas, il n’y a absolument aucune difficulté ». L’eurodéputé refuse d’admettre que, s’il fut parfois seul à parier sur une dissolution, sa supposée prescience n’a jamais permis à son parti de se « tenir prêt », comme il l’avait promis en novembre 2022 après son accession à la présidence de l’ex-Front national.
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A quelques jours du second tour des législatives, le 7 juillet, l’état-major en est désormais à espérer qu’une bonne partie de ses représentants radicaux épinglés par la presse n’intègre pas le Palais-Bourbon. « La réussite de notre “plan Matigon” se mesurera à la qualité du groupe qui sortira des urnes », répète au Monde Philippe Olivier, principal conseiller de Marine Le Pen, en première ligne de l’opération.
Impéritie décisionnelle dans le processus d’investiture
Tout à sa volonté de « faire monter une nouvelle élite populaire, comme le Parti communiste à l’époque, des gens qui n’étaient pas prédestinés à la politique », le député européen appelle à la tolérance pour « ces choses qui font partie de la vie, faite de failles et d’aspérités ». Membre de la commission nationale d’investiture (CNI), chargée, selon lui, de valider chaque semaine cinq candidatures en vue de législatives anticipées qui n’étaient alors qu’hypothétiques, Philippe Olivier maintient que le RN a juste « laissé passer quelques individus entre les mailles du filet ». Mais ceux qui se sont depuis fait exclure conservent sa bienveillance.
Il évoque de lui-même le cas de Ludivine Daoudi, qualifiée pour le second tour dans la deuxième circonscription du Calvados puis désinvestie après la publication d’un cliché la montrant coiffée d’une casquette de sous-officier de la Luftwaffe, ornée d’une croix gammée. « [Elle] se fait photographier sur une brocante, présente le beau-frère de Marine Le Pen. Ça aurait pu être un chapeau chinois, c’était une casquette nazie. Ça n’en fait pas une nazie pour autant. » « Ne soyons pas dans le jugement moral » à l’égard d’une « fidèle militante du RN », ajoute-t-il. Le site Streetpress a révélé qu’elle était aussi membre du Parti de la France, un groupuscule pétainiste.
Malgré les justifications brandies par le RN après ces révélations – « Nous avons dû investir 577 candidats en quelques heures », dixit Jordan Bardella ; en vérité 409, dont 216 nouveaux par rapport à 2022 –, le cas de Ludivine Daoudi met au jour l’aveuglement et l’impéritie de l’ensemble de la chaîne décisionnelle du mouvement dans son processus d’investiture.
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« J’ai moi-même proposé nos candidats au parti. Ils ont été auditionnés il y a plusieurs mois par la CNI et validés bien avant la dissolution », rapporte Philippe Chapron, délégué départemental du Calvados. En lice dans la 5e circonscription du Calvados, lui-même n’a pas vu sa candidature entravée par son passé, assumé, dans les rangs néofascistes du Groupe union défense, une organisation étudiante d’extrême droite connue pour son radicalisme et sa violence.
Le fiasco du « plan Matignon » signe l’échec de Jordan Bardella à rapidement structurer un parti qui souffre d’une implantation territoriale inégale. Soit la mission dévolue depuis 2022 à Gilles Pennelle, le directeur général du mouvement.
« Illusion d’optique sur la professionnalisation du RN »
Loin du dynamisme des départements historiques du RN (Nord, Pas-de-Calais, Var, Vaucluse), ou de ceux modelés à force de parachutages réussis (Yonne, Loiret), des dizaines de fédérations s’enlisent dans les conflits personnels, les divergences idéologiques et la morosité militante.
« Les résultats nationaux donnent une illusion d’optique sur la professionnalisation du RN, analyse Safia Dahani, docteure en science politique et codirectrice de l’ouvrage Sociologie politique du Rassemblement national (Presses universitaires du Septentrion, 2023). Le parti reste très centralisé, avec de nombreuses fédérations libres de se développer à leur guise, et d’autres laissées en jachère. »
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Le prochain locataire de Matignon n’est pas encore connu que le RN se prépare déjà à sanctionner ceux qu’il jugera responsables des failles de son « plan ». « Le délégué départemental qui fait une proposition de candidat joue son crédit, prévient Philippe Olivier. On ne laissera pas ça en l’état, à tous les niveaux. »
L’eurodéputé épargne pourtant déjà son ami Gilles Pennelle, le grand ordonnateur de la stratégie. « Il n’est pas le seul en cause, car ce n’est pas l’unique décisionnaire, distingue-t-il. Le plan a été établi par un organe collégial, la CNI. Une quinzaine de personnes l’ont approuvé. » Gilles Pennelle n’est pas plus responsable, donc, que les autres membres de la CNI. Et, parmi eux, Jordan Bardella et Marine Le Pen.
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Voir aussi:
https://environnementsantepolitique.fr/2024/06/18/le-rassemblement-national-est-toujours-allie-avec-divers-partis-aux-positions-ouvertement-racistes-et-homophobes/