Pari déjà perdu
Par Hadrien Mathoux
Publié le 05/07/2024 à 17:01

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Avant le second tour des législatives, le fiasco des investitures pour le RN
Même s’il devrait obtenir une majorité de députés à l’Assemblée, le parti de Jordan Bardella voit sa campagne perturbée par les révélations en cascade sur l’impréparation voire le racisme de ses candidats. Loin de l’image d’un RN professionnalisé, ressort une impression d’amateurisme et de radicalité.
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Et si le Rassemblement national touchait aux limites de la « stratégie de la cravate » ? Depuis les législatives de 2022, le contingent de 88 députés du parti nationaliste s’est astreint à une ligne de conduite stricte : rester calme en toutes circonstances, respecter les institutions, et laisser les quelques têtes d’affiche du groupe parlementaire prendre la lumière. Si peu de cadors ont émergé dans les rangs du RN, cette attitude contrastant avec le bazar insoumis a permis au parti dirigé par Jordan Bardella de gagner des galons de respectabilité auprès de l’électorat, et aujourd’hui d’espérer emporter une majorité absolue à l’Assemblée.
ENTRE RACISME ET INCOMPÉTENCE
Mais à quelques heures du verdict des élections législatives, l’histoire semble bégayer pour le RN. En cause : des dizaines et des dizaines de révélations et de séquences, toutes plus embarrassantes les unes que les autres, mettant en avant des candidats à l’évidence inaptes à exercerdignement un mandat de député. Les uns semblent mal préparés, comme Anis Bouvard (Haute-Savoie) ou Cyline Humblot-Cornille (Côte-d’Or), totalement incapables d’expliquer comment obtenir les économies budgétaires qu’ils promettent ; d’autres se distinguent par des prises de position douteuses, à l’image de Sophie Dumont (Côte-d’Or) qui décrit l’Ukraine comme « le plus grand fournisseur d’enfants pour les réseaux pédophiles » ; beaucoup, enfin, sont tout simplement épinglés pour leur racisme crasse, à l’image de Jérôme Carbriand (Essonne) qui vante le « génie pour le courage » des « descendants des Aryens », de Laurent Gnaedig (Haut-Rhin) qui confesse ses « doutes » concernant les chambres à gaz, ou de Grégory Renard (suppléant de Katel Le Cuillier, dans le Morbihan), qui use de l’insulte « bogmoules » (inspiré de l’injurieux « bougnoule ») sur les réseaux sociaux. Sans compter les candidats invisibles …
Ce contingent, assez important pour inspirer aux opposants du RN une « carte de la honte » censée recenser les cas problématiques, signe l’échec du parti à parachever sa stratégie de normalisation. Le très court délai entre la dissolution de l’Assemblée, annoncée le 9 juin par Emmanuel Macron, et l’investiture des candidats, peut expliquer le nombre très élevé de profils douteux. Tout comme les difficultés historiques du parti à recruter des cadres, dues autant à ses origines extrémistes qu’aux conséquences sociales négatives d’un engagement public à ses côtés.
Reste que le Rassemblement national clame haut et fort, depuis plusieurs mois, qu’il est prêt à gouverner le pays. Qu’il demande à Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée, et qu’un « plan Matignon » est préparé de longue date pour projeter Jordan Bardella dans l’hôtel des Premiers ministres. Régulièrement les responsables de chaque fédération RN ont été invités par la Commission nationale d’investiture (CNI) du parti à mettre à jour leurs listes de candidats dans chaque circonscription. Cela n’a visiblement pas suffi, puisque, loin de constituer quelques « brebis galeuses » comme l’avance Jordan Bardella, qui affirme que « dans 99,9 % des cas, il n’y a absolument aucune difficulté », les candidats douteux se comptent par dizaines, sur 409 investis.
MÉPRIS DE CLASSE CHEZ LES ADVERSAIRES
Inévitablement, la mise en lumière de ces investitures parfois risibles provoque son lot de commentaires méprisants . Depuis le début de la campagne des législatives, les réseaux sociaux et les médias bruissent de moqueries sur le nombre de non-diplômés parmi les soutiens du RN, le faible niveau des candidats nationalistes étant interprété comme un corollaire de la bêtise de leurs électeurs. Ces jugements traduisent avant tout la sécession d’élites culturelles qui ont parfois tendance à oublier la valeur toute relative de leurs diplômes : l’Assemblée de CSP + dominée par les macronistes, élue en 2017, comptait aussi son lot de potiches et de godillots…
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Par Hadrien Mathoux
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Législatives 2024 : sur le terrain, les « candidats fantômes » de l’extrême droite
Un certain nombre de candidats du RN et de son allié ciottiste ont refusé de débattre dans les médias locaux. Si ces absences ne relèveraient pas d’une consigne édictée par l’état-major du Rassemblement national, plusieurs cadres locaux auraient cependant incité leurs candidats à ne pas s’exposer.
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De Meymac à Vigeois, de Bugeat à Sainte-Féréole, les électeurs interrogés dans la 1re circonscription de Corrèze se creusent la tête. En vain. Maïtey Pouget ? « Jamais vue », répondent-ils, inlassablement. Faire campagne n’était manifestement pas nécessaire pour cette retraitée de 69 ans qui n’habite pas dans la circonscription qu’elle brigue (30,9 % au premier tour), mais dans celle d’à côté, à Brive-la-Gaillarde. Pas de profession de foi sur ses tracts, mais une photo et un petit texte de Jordan Bardella, « comme si c’est lui qui allait devenir député ici », dit en soupirant l’ancien président et candidat François Hollande (37,6 %).
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La « candidate fantôme », comme l’appelle le député (Les Républicains, LR) sortant, Francis Dubois, arrivé troisième au premier tour, n’a pas de réseaux sociaux ni d’équipe de campagne, elle est simplement épaulée par Valéry Elophe, candidat du Rassemblement national (RN) – autrement aguerri – de la 2e circonscription de Corrèze, qui vole à son secours quand il faut.
Avant le débat télévisé du premier tour face à MM. Hollande et Dubois, Mme Pouget s’est fait porter pâle – M. Elophe l’a remplacée. Ce dernier lui a rédigé des réponses toutes faites à lire lors du débat de l’entre-deux tours, qui a largement souligné les limites de cette candidate qui s’est signalée, pendant la campagne, en expliquant que les villes de Corrèze commençaient à être « envahies » par les immigrés.
Désertion des plateaux
Si le RN a marqué l’entre-deux tours de ces législatives anticipées par ses dizaines de candidats racistes, antisémites, homophobes, xénophobes, anciens membres d’organisations nationalistes violentes ou condamnés par la justice, le parti d’extrême droite s’est aussi distingué, à l’inverse, par l’anonymat de plusieurs dizaines d’autres de ses représentants. Des aspirants députés absents parfois physiquement de leurs propres affiches, fuyant la moindre exposition ou expression publique.
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Point d’orgue de cet évitement : un nombre inédit de candidats d’extrême droite ont balayé cette année les invitations à débattre face à leurs adversaires. Les radios du réseau France Bleu ont dû composer avec l’absence de trente-cinq candidats venus du RN et de son allié ciottiste, contre cinq d’un autre camp. Consigne de Matthieu Mondoloni, directeur de l’information du réseau France Bleu, à ses équipes face aux annulations ? Transformer le débat en entretiens des candidats présents, pour éviter la « confiscation du débat démocratique ». Une trace écrite du refus est consignée et transmise à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, chargée de vérifier l’équité du temps de parole.
La télévision a elle aussi subi sa valse de « candidats fantômes » : quarante-deux représentants de l’alliance RN-Ciotti ont annulé leur venue sur les chaînes régionales de BFM. « Les consignes ne sont jamais écrites, c’est toujours oralement, de manière informelle, à la volée, rapporte Camille Langlade, directrice des rédactions BFM Régions. En Alsace, l’un des candidats sollicités a cependant expliqué à notre journaliste que le siège du RN avait invité à ne pas trop s’exposer, afin d’éviter tout risque. »
Séquences « malaisantes »
La Bretagne n’a pas échappé au réflexe frontiste de désertion des plateaux. Christel Hénaff, arrivée en troisième position dans la 1re circonscription du Finistère (23,7 %) a refusé de participer au débat programmé, mardi 2 juillet, avec l’écologiste Grégory Lebert et Annaïg Le Meur, députée sortante (Renaissance). « Le plus stupéfiant, c’est que l’on a une candidate que l’on n’a jamais vue, sur le terrain, sur les affiches. Et qui refuse de débattre. C’est le fait même du RN que d’être antiparlementariste », a tancé la candidate, sur le plateau de Tébéo. Dans la 1re circonscription d’Ille-et-Vilaine, Jeanne Rey du Boissieu (RN), troisième le 30 juin (17,6 %), a décliné l’invitation de TVR Bretagne, pour cause… de« déménagement », selon les explications rapportées par les organisateurs.
Officiellement, le refus de participer aux débats ne relève pas d’une consigne édictée par l’état-major du RN. Plusieurs cadres locaux auraient cependant incité leurs candidats à ne pas s’exposer. Au risque de révéler, comme à chaque élection, les lacunes ou la radicalité de nombreux concurrents, et l’incapacité du parti de Jordan Bardella à faire émerger son « élite populaire ».
Cette année encore, des candidats du RN (volontaires, eux, pour débattre) ont produit leur lot de séquences « malaisantes », susceptibles parfois de tomber sous le coup de la loi. Dans le Haut-Rhin, Laurent Gnaedig a plusieurs fois nié le caractère antisémite des déclarations de Jean-Marie Le Pen sur le « point de détail » des chambres à gaz, pourtant condamnées par la justice : « C’était une grave erreur de communication et surtout de compréhension du camp adverse. » Dans les Côtes-d’Armor, Jean-Yves Le Boulanger s’est défendu à sa manière de ne pas être « facho », le 18 juin, à l’antenne de Bretagne 5 : « Pas plus tard que dimanche, je suis allé à un rassemblement de motards, il y a eu une bénédiction, et c’est un curé de couleur qui m’a béni. Vous voyez, eh bien, je ne l’ai pas écrasé avec ma moto. »
« Manque de temps »
Mercredi 3 juillet, quatre heures avant le rendez-vous prévu par France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur pour enregistrer le débat entre les trois candidats encore en lice dans la 14e circonscription des Bouches-du-Rhône, Daniel Ielli, rédacteur en chef de l’antenne, a reçu un SMS lapidaire de Gérault Verny, le candidat RN-LR. « Bonjour, je suis navré, mais je suis contraint d’annuler le débat », écrit le candidat d’extrême droite, qui, la veille, avait validé sa participation par un « je serai présent, merci » tout aussi concis. Le chef d’entreprise, qui vient de se lancer en politique à Aix-en-Provence, n’a plus été joignable. Obligeant la chaîne à annuler l’émission.
Dans les Bouches-du-Rhône, la communication est d’abord l’affaire du secrétaire départemental, Franck Allisio, qui a justifié cette stratégie de non-participation aux débats télévisés, à France 3 mais aussi sur l’antenne locale de BFM, « par un manque de temps » dans une campagne raccourcie à trois semaines. En 2022, déjà, malgré des conditions électorales classiques, les représentants du RN avaient déjà tenté d’éviter la presse et les confrontations avec les autres candidats. Une stratégie d’invisibilité payante pour Gisèle Lelouis, 72 ans, élue dans la 3e circonscription.
Investie par le Rassemblement national dans l’est de Marseille, Monique Griseti, tante de Franck Allisio, y a gagné un surnom : « Casper ». « Parce que c’est un fantôme. Personne ne la voit jamais », explique au Monde la secrétaire d’Etat à la ville, Sabrina Agresti-Roubache, qui a popularisé l’appellation. Aux abonnées absentes pour la plupart des médias – dont Le Monde –, la candidate du RN accepte parfois des entretiens télévisés sur le terrain. Mais son neveu n’est jamais très loin, quand il ne répond pas directement à sa place. Une stratégie là encore efficace : la cheffe d’entreprise marseillaise de 63 ans a écarté dès le premier tour la très médiatique membre du gouvernement.