Législatives : l’étonnant silence des médecins libéraux
Quentin Haroche| 04 Juillet 2024 https://www.jim.fr/viewarticle/législatives-létonnant-silence-des-médecins-2024a1000cfm?ecd=wnl_all_240704_jim_daily-doctor_etid6645722&uac=368069PV&impID=6645722&sso=true
Paris – Alors que les tribunes de médecins hospitaliers et de scientifiques appelant à faire barrage à l’extrême-droite se multiplient, les syndicats de médecins libéraux brillent par leur silence.
« Dans un système de santé français en crise profonde depuis plusieurs années, des choix politiques hasardeux, tendant à désorganiser un peu plus notre système de santé ou à compliquer l’accès des patients aux soins nécessaires, constitueraient un risque sanitaire majeur et inacceptable ». Voilà tout ce que dira des élections législatives qui connaitront leur épilogue ce dimanche MG France premier syndicat des médecins généralistes.
Dans ce communiqué aux termes alambiqués publié ce mardi, ni le Rassemblement National (RN), ni l’extrême-gauche ne sont nommément cité. Tout juste le syndicat des omnipraticiens assure qu’il « continuera à défendre un système de santé solidaire, réduisant les inégalités sociales de santé et se préservant de la financiarisation de la santé publique ». Le secrétaire général du syndicat, le Dr Jean-Christophe Nogrette, reconnait lui-même que ce communiqué « ne dit pas grand-chose ».
MG France n’est pas un cas isolé. Alors que, depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale le 9 juin dernier et encore plus depuis les résultats du 1ertour des élections législatives dimanche dernier, les tribunes et manifestes de médecins et de scientifiques appelant à faire « barrage » au RN se multiplient, les syndicats de médecins libéraux restent étonnamment silencieux.
Mis à part donc ce communiqué prudent de MG France, les autres syndicats représentant les médecins libéraux préfèrent conserver une certaine neutralité, au moins de façade. Seule exception, le Dr Jérôme Marty, président de l’UFML, qui, sur les réseaux sociaux, mène une campagne active contre l’extrême-droite (mais aussi l’extrême-gauche). Mais, comme il le reconnait lui-même, le généraliste de Fronton n’agit ainsi qu’en son nom propre et non pas comme président de son syndicat.
Les syndicats assument leur neutralité
Interrogés par nos confrères du Quotidien du médecin, les syndicats assument cette position de neutralité par rapport à la situation politique. Dans un éditorial publié ce lundi, le Dr Patrick Gasser, coprésident du syndicat Avenir Spé-Le Bloc, défend ce choix, ou plutôt ce non-choix. « Nous n’avons volontairement pas pris position sur les différents programmes et nous ne le ferons pas, surtout quand aucun d’entre eux n’a une vision claire d’une réorganisation d’un système à bout de souffle » se justifie le gastro-entérologue.
Il n’en a pas pourtant toujours été ainsi. En 2002, en 2017 et en 2022, à chaque fois que les Le Pen, père et fille, se sont retrouvés au second tour de l’élection présidentielle, les syndicats de médecins libéraux avaient appelé les praticiens et plus généralement les Français à faire « barrage » à l’extrême-droite (alors même que le risque que le FN ou le RN arrive au pouvoir était à l’époque très marginal).
Il y a deux ans par exemple, la CSMF avait clairement appelé à voter pour le Président de la République Emmanuel Macron au deuxième tour de l’élection présidentielle, expliquant rejeter « le programme santé de Mme Le Pen pour des raisons éthiques et de santé publique ».
Pourquoi ce changement de stratégie vis-à-vis du RN ? Les syndicats semblent tout d’abord estimer qu’il ne leur appartient plus d’adresser des consignes de votes aux électeurs et encore moins aux médecins. « Respectons l’esprit de notre démocratie où chacun se décide en son âme et conscience et vote à bulletin secret » argumente le Dr Sophie Bauer, présidente du SML. « Les médecins libéraux n’ont jamais aimé qu’on leur donne des leçons d’humanité » abonde dans le même sens le Dr Bruno Perrouty, président de la branche spécialistes de la CSMF.
Les médecins de moins en moins rebutés par le RN
Mais à demi-mot, les chefs des différents syndicats de médecins libéraux reconnaissent que le « front républicain » ne fait plus autant l’unanimité parmi leurs adhérents. « Nos adhérents sont de tous bords politiques » reconnait le Dr Patricia Lefébure, présidente de la FMF. Le Dr Perrouty indique lui avoir consulté les adhérents sur un éventuel communiqué, mais avoir renoncé après des « échanges tendus » avec eux.
Les médecins ne seraient finalement pas si différents du reste des Français : après avoir été longtemps imperméables aux idées de l’extrême-droite, ils seraient de plus en plus nombreux à donner leur voix au RN, ou en tout cas à ne plus voir dans le parti créé par Jean-Marie Le Pen un repoussoir. Selon un sondage réalisé pas nos confrères auprès de leurs lecteurs médecins, 16 % d’entre eux avaient l’intention de voter pour un candidat RN au 1er tour des élections législatives et même 20 % des généralistes.
Des scores certes plus faibles que dans le reste de la population française, mais loin d’être négligeable. « C’est représentatif de la démographie, les généralistes sont installés à peu près dans tous les territoires, dont les petites villes et territoires ruraux qui votent davantage RN que les agglomérations plus importantes » analyse le Dr Gasser.
Sauver l’AME
Certains vieux de la vieille semblent regretter que les médecins n’assument plus leur rôle d’influenceurs politiques. Le Dr Michel Chassang, ancien président de la CSMF, estime que son syndicat aurait dû « réaffirmer certaines lignes rouges concernant la déontologie et nos missions ». Le généraliste évoque notamment la proposition du RN de supprimer l’aide médicale d’Etat (AME), dispositif qui assure des soins gratuits aux immigrés clandestins, une idée « contraire à la mission des médecins qui est de soigner tout le monde ».
Les médecins libéraux ne peuvent finalement que constater que leur influence dans la société a sans doute diminué (mais peut être a-t-elle longtemps été surestimée) et qu’ils n’ont finalement pas plus de prise sur la situation politique que leurs concitoyens. « Si par malheur le RN arrive, il va falloir faire avec » conclut le Dr Nogrette.