« A force de prêter une attention médiatique démesurée à ceux qui parlent le plus fort, la petite musique sibylline du RN passe sous les radars et s’enracine »
Tribune
Cécile AlduyProfesseur de littérature
Dans une tribune au « Monde », la sémiologue Cécile Alduy appelle à ne plus prêter attention aux provocations verbales d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon, qui nous détournent du vrai danger, le Rassemblement national.
Publié le 28 juin 2024 à 18h00, modifié le 28 juin 2024 à 18h09 Temps de Lecture 5 min.
Marine Le Pen, lucide sur le coût électoral des bévues verbales de son père, a construit la normalisation du Front national (FN) sur une communication au cordeau. A rebours du goût pour les jeux de mots provocateurs de Jean-Marie Le Pen, qui jouait de l’adage selon lequel « il n’y a pas de mauvaise publicité », elle a pris soin d’éviter à tout prix le mot de trop, celui qui tache de manière indélébile une image, un nom.
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A l’inverse, depuis quelques années, certains de ses rivaux de droite et de gauche semblent tomber toujours plus bas dans le spectacle pitoyable d’une communication pour le buzz destinée à attirer l’attention. Alors que le Rassemblement national (RN) lisse toujours plus son discours pour n’offrir aucune prise, c’est la stratégie de la petite phrase qui l’emporte chez d’autres – et particulièrement deux personnalités qui accaparent l’attention des journalistes actuellement, et donc l’espace médiatique offert aux citoyens, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.
Des « Gaulois réfractaires » au « pognon de dingue » ou aux Français qu’il « assume » « d’emmerder », Emmanuel Macron nous a habitués à des reparties intentionnellement choquantes. Plus récemment, cette propension s’est faite plus cynique avec une reprise calculée du vocabulaire lepéniste idéologiquement marqué : « droits-de-l’hommisme », dans un entretien à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, « décivilisation » pour parler des émeutes provoquées par la mort du jeune Nahel, en juillet 2023, et, le 18 juin, « immigrationniste » pour parler du programme de la gauche unie, néologisme lepéniste pur jus lancé sans état d’âme. On se frotte les yeux pour y croire.
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A quelle fin ? L’extrême droite est sur le point d’accéder au pouvoir pour la première fois depuis 1940. Le président de la République, plus haut personnage de l’Etat, a pour fonction de représenter les Français et la France. Au nom des « valeurs de la République », il a appelé par deux fois les électeurs à faire barrage au RN-FN en votant pour lui. Aujourd’hui, il se permet d’utiliser sans guillemets, comme s’il s’agissait d’un concept acceptable et non d’une théorie complotiste née dans les années 1990, un terme aux relents réactionnaires et identitaires, validant ainsi une vision du monde, une manière de penser.
Macron opaque
Et de parler de « guerre civile » dans la foulée, reprenant le leitmotiv zemmouriste d’un clash des civilisations, et d’une société irrémédiablement clivée et prête à en venir aux mains. Ces deux reprises (« immigrationniste » et « guerre civile ») lors de la même intervention suggèrent assez qu’il relaie, en prétendant vouloir l’éviter, une vision binaire où s’affronteraient deux France, divisées le long d’une démarcation identitaire.
A quelle fin ? Les journalistes se tournent vers moi, analyste du discours, pour élucider les intentions du président. Mais, depuis La Mort de l’auteur (1967), de Roland Barthes, on sait que l’intention du locuteur est totalement superfétatoire pour l’analyse – l’individu Emmanuel Macron est opaque, à lui-même autant qu’à son auditoire, et guère plus intéressant que n’importe quel citoyen. Ce qui compte, ce sont les effets et le fonctionnement de ses prises de paroles sur le débat public.
Or, l’effet est limpide : banalisation révoltante de la langue de l’extrême droite identitaire, mise en circulation d’une vision du monde fondée sur la stigmatisation de l’étranger, confusion des clivages politiques et destruction des digues morales dans le débat public. Le fonctionnement aussi : rhétorique de la peur pour réveiller les pulsions primaires des électeurs plutôt que leur raison (un procédé rhétorique typique de l’extrême droite par ailleurs), stratégie de diversion en fabriquant une fausse polémique sémantique pour attirer l’attention sur sa personne.
Les mots de trop
On aurait aimé que tous les membres du gouvernement se soient désolidarisés immédiatement d’une telle profération. Que les journalistes aient fermé leur micro à cette provocation immature et délétère. Mais nous, citoyens, avons le pouvoir de bloquer cette insulte à nos valeurs. Refusons d’entrer dans ce cadrage du débat et cette langue.
Ces mots de trop d’Emmanuel Macron, renvoyons-les à leur insignifiance. Refusons de les acclimater encore davantage à force de glose. Travaillons à en contrer les effets. Cynisme, désinvolture, inculture politique, stratégie de disruption, voire penchant maurrassien inavoué, qu’importent les raisons du président. En les utilisant, il s’est disqualifié, et situé hors de l’« arc républicain » qu’il prétend construire. Dont acte. Passons outre.
Quant à Jean-Luc Mélenchon, dont le nom est immédiatement évoqué par les journalistes à chaque interview d’un candidat ou soutien du Nouveau Front populaire, il n’est rien. Ni député, ni chef de parti, ni candidat. A quel titre l’invite-t-on en prime time et ramène-t-on sans cesse l’union de la gauche à son nom, si ce n’est pour ajouter à la confusion ambiante et oblitérer les vrais enjeux ? Quant à ses attaques verbales, ce n’est que bruit. Laissons-le à sa retraite et ignorons ses logorrhées manipulatrices. Là encore, passons outre.
Il peut sembler paradoxal qu’une spécialiste de l’analyse du discours politique enjoigne d’arrêter d’écouter certains responsables politiques (pas tous – tant ils ont des choses importantes à nous dire). Mais chercher du sens dans l’insignifiance est une quête vaine. Lorsque les politiques manient le langage pour un pur effet publicitaire, qu’ils calculent avec cynisme quel mot créera une polémique et brouillera les clivages politiques, qu’ils ont une pratique destructrice du langage, passons outre. Ne prêtons plus attention à ce jeu de dupes, qui consiste à se précipiter pour commenter les piques d’immatures narcissiques.
« Candidat de la raison »
Dans un moment aussi grave, toutes nos énergies doivent se concentrer sur le décryptage des vrais enjeux. Nos capacités mentales s’épuiseront sinon à essayer de distinguer le bruit du sens, le caquet pathétique de quelques agitateurs d’un signal plus sourd, tenace, dont nous risquons de ne pas prendre la mesure tant il est recouvert par ce parasitage. Il faut impérativement que tous (citoyens, analystes, acteurs et surtout médias) fassent taire ce grésillement insignifiant, car il est urgent de prêter l’oreille pour entendre, sous le discours lisse et sans accroc du RN, les messages subliminaux et codés de l’extrême droite la plus brutale.
Pendant que certains médias et acteurs politiques glosent à l’infini les provocations des uns et des autres, un bruit de fond en apparence anodin résonne en arrière-plan et s’ancre subrepticement dans les esprits comme une nouvelle norme acceptable. A force de prêter une attention médiatique démesurée à ceux qui parlent de travers ou le plus fort, la petite musique sibylline du RN passe sous les radars et s’enracine.
Jordan Bardella, tout en contrôle de sa gestuelle et de ses mots, a adopté une langue technocratique, se pose en « candidat de la raison » aux accents quasi macronistes. Il ânonne des éléments de langage passe-partout en arborant un masque d’une impassibilité glaçante. Pas un mot plus haut que l’autre, et surtout aucun mot qui fâche – et pourtant le sens est le même qu’aux plus belles heures du lepénisme.
Conception raciale
Pas de « droits-de-l’hommisme » dans sa bouche, mais une remise en cause radicale (mais sans le dire) de l’Etat de droit, avec un programme qui prive des millions de citoyens et d’habitants de leurs droits et promet de s’affranchir de la Cour européenne des droits de l’homme. Pas de diatribe contre l’« immigrationnisme » (puisque le président le fait obligeamment pour lui), mais une matrice idéologique fondée sur l’obsession nativiste de la pureté biologique du peuple.
Jordan Bardella voit dans tous les immigrés et descendants d’immigrés des « Français de papier » a priori suspects, comme en témoigne la mesure qui exclut les binationaux (des citoyens français dont le seul tort est d’être aussi d’ailleurs) de certains emplois publics.
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Quand ses rivaux jouent le registre de l’hyperbole et de l’exagération, Bardella est tout en euphémisme… au point qu’il faille lire entre les lignes et traduire systématiquement. Ainsi de la « suppression du droit du sol » inscrite au programme depuis des décennies, que les candidats RN minimisent comme une mesure « de bon sens ». Il serait plus honnête de dire les choses par leur nom et d’annoncer vouloir restreindre la nationalité au seul droit du sang, puisque par ailleurs les naturalisations seront réduites à des cas exceptionnels.
Autrement dit, le RN définit la francité par l’ADN, par la quantité de sang français dans nos veines, au rebours d’une conception républicaine de la citoyenneté comme contrat social et civique. Une conception littéralement raciale, fondée sur les gènes, où être Français est une nature, biologique, et non un statut.
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Cécile Alduy est professeure de littérature et civilisation française à l’université de Stanford et chercheuse associée au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Spécialiste de l’analyse du discours politique, elle a notamment coécrit « Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste » (Seuil, 2015).