« Avec le RN, ce sera des intimidations, des coupes budgétaires et des difficultés à mener des actions »
À la veille d’une possible prise de pouvoir du Rassemblement national, Anne Bringault, du RAC, dénonce les menaces qui pèsent sur la politique environnementale de la France, les conséquences sociales et géopolitiques, et sur les associations.
Interview | Gouvernance | 02.07.2024 | L. Radisson

Anne Bringault
Directrice des programmes au Réseau Action Climat – RAC
Actu-Environnement : Quelles sont les principales menaces pour l’action climatique de la France avec une majorité d’extrême droite ?
Anne Bringault : Si l’extrême droite arrive au pouvoir, on va augmenter notre dépendance aux énergies fossiles et pour une durée plus longue que ce qui était prévu. Pourtant, ces énergies fossiles nous coûtent très cher et sont, pour la très grande majorité, importées de pays avec lesquels on a des relations assez tendues. Pourquoi va-t-on augmenter cette dépendance ? D’une part, parce que le RN souhaite abroger l’interdiction de vente de véhicules neufs, essence et diesel, à partir de 2035. Ce qui est pourtant une mesure qui permettrait aux ménages d’avoir accès à un petit véhicule à un prix abordable, puis d’avoir des coûts d’usage bien inférieurs au thermique et de ne plus être dépendants de factures de carburants qui ont tendance à augmenter. Le RN propose également de supprimer des réglementations sur la rénovation des logements. On aurait alors davantage de ménages pénalisés par des factures d’énergie très élevées, avec une consommation d’énergies fossiles malheureusement importante. Autre exemple, le RN souhaite freiner le développement des énergies renouvelables, et même arrêter le développement de l’éolien. Si cela est fait, on risque d’être confronté à des coupures d’électricité dans les années à venir car le nouveau nucléaire ne pourra pas produire avant 2035-2040. On serait alors contraints de faire fonctionner des centrales au gaz ou à charbon. Ces trois exemples montrent que le programme du RN, c’est plus d’importations d’énergies fossiles, donc un impact à la fois sur le climat et sur le porte-monnaie des Français.
AE : Que craignez-vous sur les autres composantes de la politique environnementale, comme la préservation de la biodiversité ou la lutte contre l’artificialisation des terres ?
AB : Il n’y a rien dans le programme du RN sur la biodiversité. C’est un sujet malheureusement peu présent dans l’ensemble des programmes. On sait, en tout cas, que le RN a toujours prôné une agriculture plutôt intensive, ce qui n’est pas de nature à préserver la biodiversité. Il n’a jamais émis le souhait non plus de freiner les infrastructures, que ce soit de nouveaux projets routiers ou de zones d’activité. L’artificialisation risque donc de s’accélérer, ce qui aura des impacts néfastes. Le seul sujet évoqué dans leur programme pour les élections européennes était la préservation des forêts, mais sans donner d’indications sur les moyens de le faire et sans préciser les principales causes de la mortalité des forêts, que sont les incendies, les sécheresses et les parasites liés aux impacts du changement climatique. Un des meilleurs moyens de préserver nos forêts, c’est de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Or, ils proposent précisément le contraire.
AE : Pouvez-vous en dire plus sur les impacts sociaux des mesures proposées par le RN ?
AB : Le RN propose de baisser la TVA sur les carburants. Cette mesure, d’ailleurs quasiment impossible à mettre en place car contraire aux règles européennes, contribue à rester enfermé dans la dépendance aux énergies fossiles. Ce qui n’est que reculer pour mieux sauter. Le vrai moyen de préserver les ménages qui ont du mal à boucler leurs fins de mois, notamment lorsqu’ils habitent à la campagne et doivent faire des kilomètres en voiture, c’est de les sortir de cette dépendance en développant d’autres moyens de transport : petites lignes de train, covoiturage, petits véhicules électriques. Sur ces aspects, le RN est totalement muet. Il propose donc des cadeaux qu’il ne peut tenir et repousse les solutions pérennes. C’est vraiment se moquer des gens qu’il dit vouloir défendre.
AE : Mais peut-on réellement mettre en place des solutions alternatives aux véhicules thermiques à court terme ?
AB : Il est certain que tout le monde ne va pas acheter un véhicule électrique demain. Ce n’est possible ni d’un point de vue industriel ni financièrement pour de nombreux ménages. Il faut mettre en place des aides pour les personnes, y compris pour le carburant, mais qui soient conditionnées aux revenus. Une baisse de la TVA sur le carburant bénéficiera davantage aux ménages les plus aisés, qui ont de grosses voitures et font plus de kilomètres. En baissant le prix pour tout le monde, on fait donc un cadeau aux plus riches.
AE : N’y a-t-il pas une contradiction à promouvoir la nation française et à soutenir les énergies fossiles ?
AB : C’est complètement contradictoire. Le RN fait de la préférence nationale son étendard. Quand il parle d’environnement, il prône le localisme, avec une relocalisation de la production industrielle et des circuits courts pour l’agriculture. En revanche, pour l’énergie, assez étonnamment, il souhaite continuer à acheter du gaz et du pétrole à des pays comme la Russie, l’Algérie, l’Arabie saoudite ou les États-Unis. Pays avec un certain nombre desquels on a des relations conflictuelles et qui ne sont pas des modèles de démocratie.
AE : La politique du RN menace-t-elle les associations environnementales ?
AB : C’est déjà très concret pour nous puisque, dans le dernier projet de loi de finances, des élus du RN avaient déposé un amendement pour supprimer les subventions publiques au RAC (30 à 40 % du budget), à France Nature Environnement (FNE) et aux Amis de la Terre au motif que ces associations s’opposent au nucléaire. On voit que la logique du RN va être de couper les subventions des associations qui portent des positionnements différents des siens. Ce qui est contraire à la démocratie. Il y aurait aussi très certainement des pressions sur les militants et les organisations écologistes. Il y a déjà eu des attaques de militants ou de la police de l’environnement par certains groupuscules. Malheureusement, avec le RN au pouvoir, ce type d’agressions risque de se généraliser. Le contrat d’engagement républicain pourrait également être utilisé pour couper les moyens d’action de nombreuses associations. Leur capacité d’action serait limitée comme on a pu le voir dans d’autres pays où l’extrême droite est, ou a été, au pouvoir (Hongrie, Pologne, Italie, Brésil, États-Unis). Cela passe par des intimidations, des coupes budgétaires, et donc des difficultés à mener des actions. Reste le domaine juridique où les associations seront toujours présentes pour défendre les droits de l’environnement et les droits humains.
AE : Craignez-vous également des entraves à ce niveau-là ?
AB : Le RN essaiera d’aller au bras de fer et supprimera certaines instances. Le fait, comme on l’entend, qu’il pourrait supprimer la Commission nationale du débat public(CNDP), un organisme issu de la Convention d’Aarhus, montre l’enjeu sur ces sujets, qui n’est pas que franco-français. Il supprimera également des possibilités de recours, comme l’a déjà engagé le gouvernement actuel, avec des délais réduits et des modalités plus contraignantes. Pourtant, les recours déposés par les associations de protection de l’environnement ont plutôt des résultats favorables, ce qui prouve qu’ils sont en général justifiés. Mais on sera prêt à faire valoir nos droits, ne serait-ce que parce qu’il existe la Convention d’Aarhus qui protège les droits des associations et la participation du public. La justice sera, en tout cas, l’un des leviers importants pour obliger le RN à faire respecter les droits.
AE : Allez-vous devoir réviser vos modes d’action ?
AB : Si le RN gagne, le RAC, qui est un réseau qui a vocation à faire du plaidoyer, c’est-à-dire faire avancer les politiques publiques en faveur de la lutte contre le changement climatique, aura plus de difficultés, voire sera dans l’impossibilité, de le faire sur le plan national. Cela voudra dire agir davantage à l’échelon local, les Régions ayant des compétences extrêmement importantes sur ces sujets, tout comme d’autres niveaux de collectivités. On investira probablement davantage ces échelles de décision.
AE : Vous faites partie d’un réseau international, le Climate Action Network. Certains membres vous ont-ils fait part de leurs inquiétudes ?
AB : On a recueilli beaucoup de réactions de soutien en provenance de notre réseau international, très inquiet de la situation. La France et l’Europe ont toujours été parmi les moteurs sur le plan international sur les politiques climatiques. Il y a une inquiétude alors même qu’il y a des COP qui vont être très importantes, en Azerbaïdjan en fin d’année, où l’enjeu est celui des financements pour les pays du Sud. Ce sera aussi le cas au Brésil lors de la COP 30, en 2025. Il existe la crainte que des pays comme la France se referment sur eux-mêmes et que les financements indispensables pour les pays les plus vulnérables soient réduits. Ce serait catastrophique et le risque est celui d’aller vers des tensions internationales plus fortes.
Propos recueillis par Laurent Radisson, journaliste
Rédacteur en Chef de Droit de l’Environnement