Une mobilisation du corps médical en recul par rapport à 2002 

Face au Rassemblement national : le mythe perdu du poids des médecins ?

Aurélie Haroche| 28 Juin 2024 https://www.jim.fr/viewarticle/face-au-rassemblement-national-mythe-perdu-du-poids-des-2024a1000c3h?ecd=wnl_all_240701_jim_daily-doctor_etid6637720&uac=368069PV&impID=6637720&sso=true

Paris – « En tant que médecin, je me sens particulièrement désavoué et troublé par le résultat de ces votes inspirés par la haine et la malveillance ». Ce commentaire concernant les résultats des élections européennes en France en général et à Saint-Martin-des-Besaces en particulier a été affiché dans sa salle d’attente par le praticien de ce village de 1200 habitants situé dans le Calvados où le Rassemblement National (RN) a recueilli 38 % des suffrages le 9 juin dernier.

Dans ce message en lettre capitale, le médecin de 66 ans annonce sans nuance : « Si le choix de l’extrême violence devait s’imposer, ce sera sans moi ». Le praticien a expliqué à France Bleu avoir écrit ce texte, témoin d’une réaction épidermique, dans la nuit ayant suivi la décision de dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. Tout en expliquant que les résultats lui ont donné « la nausée », il assure, en même temps, que son objectif est de susciter un dialogue. 

Abondance de messages : du personnel au prophétique

Sans aller jusqu’à l’affichage dans leur cabinet d’une telle prise de position, qui pourrait à certains égards être jugé comme contrevenant à l’obligation d’impartialité des médecins vis-à-vis des considérations idéologiques de ceux qu’ils soignent, les médecins ont été très nombreux au cours des trois dernières semaines à exprimer clairement leur émotion et leurs convictions à propos du rôle que le RN pourrait jouer demain dans notre pays.

Dans la très grande majorité des cas (pour les opposants au RN), c’est l’indignation, voire la peur, qui domine, avec ponctuellement des références historiques marquées par l’inquiétude (et que certains jugent à tort ou à raison outrancières). On pourra ainsi relever le message du Dr Amine sur X, qui dès le lendemain de l’annonce de la dissolution a estimé qu’il était « temps » pour lui « de s’intéresser aux équivalences » permettant de travailler en dehors de la France, qui est pourtant son pays. Au-delà des anecdotes personnelles qui ont été nombreuses, des discours plus généraux se sont également multipliés.

Très prolixe, par exemple, le Dr Jérôme Marty président de l’Union française pour une médecine libre (UFML) mais s’exprimant en la matière en dehors de ce cadre syndical, a abondé en messages sur Twitter. Une de ses dernières analyses a ainsi concerné son inquiétude que les restrictions d’accès à certains postes « sensibles » que le RN entend appliquer aux personnes ayant une double nationalité s’étendent à d’autres champs, tel celui de la santé. 

Une mobilisation du corps médical en recul par rapport à 2002 

Les initiatives n’ont pas été qu’individuelles. Particulièrement en cette dernière semaine de campagne, les tribunes et les appels se sont multipliés. Nous avons ainsi relayé le texte initié par le Pr Antoine Pelissolo et le Dr Julie Chastang invitant clairement à voter pour les candidats du Nouveau Front Populaire.

Lui a fait écho le texte du Collectif de professionnels et de patients pour la refondation de la santé également signé par Julie Chastang où les auteurs estiment : « Pour combattre réellement le RN, les partis politiques doivent proposer des mesures d’urgence pour améliorer la situation sociale de la population ». Outre ces tribunes collectives marquées à gauche, plusieurs organisations ont clairement marqué leur opposition au RN.

Les Fédérations hospitalières ont ainsi manifesté leur inquiétude quant aux nouvelles difficultés que pourraient rencontrer les médecins et infirmiers à diplôme étranger pourtant maillons essentiels du fonctionnement de nombre d’établissements. Plus généralement, elles écrivent dans un texte publié cette semaine : « Les valeurs du service public sont incompatibles avec toute forme de discrimination, de rejet ou d’intolérance ».

Si les syndicats de médecins libéraux qui étaient montés clairement au créneau en 2002 et en 2017 se sont montrés plus discrets (à l’heure où nous écrivons ces lignes, vendredi 27 juin à 11h). Cependant du côté des organisations de jeunes médecins, le mot d’ordre a été univoque, du Syndicat national des jeunes médecins généralistes jusqu’au Regroupement Autonome des Généralistes Jeunes Installés et Remplaçants. « Ensemble contre l’extrême droite » a ainsi par exemple clamé la première organisation. 

Isoloir et cabinet médical : même combat ? 

Toutes ces initiatives, individuelles ou collectives, semblent confirmer la persistance de la conviction de leur influence électorale chez les médecins. La phrase du chancelier allemand Konrad Adenauer – « Il est difficile de faire voter une loi contre 70 000 médecins qui voient 30 patients par jour » – est souvent citée pour résumer la mécanique sous-jacente de ce « pouvoir » médical. Pourtant, ces dernières années, beaucoup ont considéré que si cette influence n’a pas toujours été un mythe, elle s’est en tout cas clairement amenuisée au fil des décennies.

L’hypothèse du pouvoir électoral des médecins en France a notamment trouvé son fondement dans l’importante représentation des blouses blanches à l’Assemblée nationale dès le début de la IIIème République, présence forte qui demeure encore aujourd’hui, même si elle s’est en diminution. Au fil des législatures, différents exemples auraient d’ailleurs témoigné de la force du « lobby médical » pour empêcher l’adoption de certaines lois, voire pour faire tomber un gouvernement.

Beaucoup dans la classe politique, surtout à droite, sont ainsi encore convaincus que la chute du gouvernement Juppé n’est pas étrangère à la fronde massive des médecins contre lui. Cependant, les analystes politiques invitent régulièrement à une certaine distance vis-à-vis de ces arguments.

« Mais force est de constater aussi que la surreprésentation constante des médecins à l’Assemblée nationale ne leur a pas permis d’empêcher récemment l’adoption de réformes contraires aux positions des principaux syndicats de médecins libéraux ou des « mandarins » hospitaliers. Dans ses travaux, Patrick Hassenteufel a bien montré comment en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne le « pouvoir médical » a connu une érosion indéniable, contemporaine de la mise sur agenda de la maîtrise des dépenses de santé, au profit des acteurs étatiques dans les processus de décision de la politique de santé et de protection maladie. Bref, comme tout pouvoir, celui, politique, de la profession médicale n’est pas une substance, une propriété que les médecins posséderaient pour toujours, mais une relation », expliquait par exemple en 2017 le sociologue Frédéric Pierru dans son essai Un mythe bien fondé : le lobby des professions de santé à l’Assemblée nationale.

Dans l’érosion de ce « pouvoir » (si pouvoir il y a déjà eu) entre en jeu notamment le déclin de la figure d’autorité du médecin. « La capacité d’influence du médecin sur ses patients était plus crédible du temps où le médecin était un notable, comme l’instituteur et le curé. Mais il n’est plus ce « hussard blanc de la République ». Le prestige de la profession a beaucoup décliné quand la médecine est entrée dans l’ère de la production et de la consommation de masse, ainsi qu’avec l’instauration de la sécurité sociale (dans l’après-guerre, ndlr). Aujourd’hui, l’idée qu’un patient va voter à droite ou sanctionner un gouvernement sur les conseils de son médecin est devenue moins crédible », détaillait il y a quelques années le même Frédéric Pierru dans une interview à What’s up doc. 

Un écart infranchissable entre les médecins et ceux qu’ils soignent

Une preuve qui semble assez flagrante de l’effritement de l’influence électorale du corps médical (encore une fois si tenté qu’elle n’ait jamais existé) est le clair décalage entre les orientations des médecins et les résultats nationaux des urnes. Ce décalage s’observe dans les discours (et certains pourraient considérer qu’il apparaît de manière flagrante dans l’affiche du médecin du Calvados) et dans les intentions de vote.

Cette semaine encore, un sondage réalisé par le Quotidien du médecin, confirme ainsi comme l’ensemble des enquêtes réalisées en la matière (dont celles du JIM) : le RN reste minoritaire chez les médecins. Ainsi, pas plus de 15,9 % des praticiens interrogés par le Quotidien ont indiqué leur intention de donner leur voix à un candidat du parti de Jordan Bardella ce dimanche, alors que les sondages en population générale créditent le RN et ses alliés de près de 36 % d’intentions de vote. 

Moins que d’autres encore, les médecins n’auront pas été surpris par le vote RN 

Faut-il y voir l’histoire d’une « déconnexion » pour reprendre l’expression du site Boulevard Voltaire (qui se présente comme « ouvert à toutes les sensibilités de la droite conservatrice ») à propos de l’affiche du praticien de Saint-Martin-des-Besaces. « Le docteur sexagénaire est à l’image d’une grande partie de sa génération : déconnecté. Il est resté bloqué dans la France des années 80. Jouissant très certainement d’un niveau de vie enviable, notre médecin Stéphane ne s’est pas rendu compte de la baisse du pouvoir d’achat, de l’explosion de l’insécurité, de la permanence des tensions communautaires », analyse le site.

Cette lecture n’est-elle pas un peu trop rapide. Les médecins sont au contraire aux avant-postes pour mesurer les difficultés quotidiennes des Français, évaluer leur sentiment de déclassement et leur insatisfaction vis-à-vis de la classe politique en général qui selon les analystes font le lit du vote RN (au-delà d’une volonté de durcissement politique vis-à-vis de l’immigration). D’ailleurs, si le texte du médecin est effectivement caricatural dans sa présentation de l’extrême droite (les analogies avec le nazisme sont nombreuses), il reconnaît également : « Certes la vie est difficile pour certains et le pansement social que je suis l’observe plus que tout autre ».

Ainsi, les médecins sont probablement nombreux à avoir été les témoins des facteurs qui ont pu faire basculer de nombreux électeurs vers le successeur du parti de Jean-Marie Le Pen. Parmi ces facteurs d’ailleurs, la problématique des déserts médicaux doit potentiellement être prise en compte. En 2017, déjà, le directeur adjoint de la Fédération hospitalière de France avait remarqué comment se superposaient les cartes des déserts médicaux avec celle du vote pour Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle. 

Le traditionnel rejet de l’extrême droite des médecins a vécu

Par ailleurs, comme de nombreux autres Français, les médecins peuvent aussi éprouver la même détresse face à la montée de certaines violences dont ils sont parfois les victimes ou la même lassitude face aux limites des discours politiques qui elles-aussi constituent le terreau du vote RN. D’ailleurs, chez les médecins et les professionnels de santé, le RN n’a cessé de progresser ces dernières années.

Dans la Fonction publique hospitalière, déjà, en 2012, avant l’élection présidentielle, les intentions de vote analysées par le centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) créditaient Marine Le Pen de 18 % au même niveau que Nicolas Sarkozy. En 2017, la dirigeante du Front National cumulait 25 % des intentions de vote au premier tour chez les agents de la fonction publique hospitalières. 

Aujourd’hui, chez les médecins, le sondage du Quotidien du médecin fait apparaître une progression du RN de 9,5 points entre 2022 et aujourd’hui (plus forte augmentation parmi toutes les formations politiques) ; tandis que deux médecins généralistes sur dix seraient prêts à voter pour un candidat portant les couleurs du RN. 

Des discours médiatiques eux aussi déconnectés ? 

Ainsi, on le voit, le traditionnel rejet de l’extrême droite chez les médecins s’amenuise et l’effet de ce que l’on a appelé la « dédiabolisation » du RN paraît également se faire sentir chez les blouses blanches, même si avec une ampleur bien moindre. En tout état de cause, si décalage clair il y a entre les praticiens et l’électorat général (tendant donc à reléguer au rang de mythe l’influence des praticiens), décalage il pourrait également y avoir entre certaines prises de position médicales médiatiques anti-RN et le corps électoral médical majoritaire.

Ainsi, le Front Populaire qui semble avoir la faveur de différentes organisations (et notamment des signataires de la tribune initiée par le Pr Pelissolo) est lui aussi clairement boudé par les médecins, dont l’ancrage à droite (ou au centre droit) n’est pour sa part pas un mythe. D’ailleurs, si l’on s’intéresse à certains points précis, nous avions déjà montré comment les prises de position indignées concernant l’Aide médicale d’Etat (AME) ne se reflètent pas toujours dans les enquêtes que nous avions conduites auprès des professionnels de santé et qui signalaient qu’une majorité était en faveur sans doute pas d’une disparition du système mais en tout cas de sa refondation. 

C’est quoi qu’il en soit dans une France traversée par tant de doutes et d’incertitudes, que médecins et non médecins, professionnels de santé et patients iront aux urnes ce dimanche avec on l’espère tous au cœur l’idée de faire perdurer les principes fondateurs de la France et de sa démocratie. 

On relira : 

Doc Amine : https://x.com/DocAmine_

Dr Marty : https://x.com/DrJeromeMarty

L’appel signé par 3600 professionnels et usagers de la santé : https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/210624/appel-des-professions-et-usagers-de-la-sante-faire-barrage-l-extreme-droite-en-votant

Le texte du Collectif de professionnels et de patients pour la refondation de la santé : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/la-poussee-du-rn-menace-notre-systeme-de-sante-20240614_EJWC7BWPG5H4BDDMAZOI7LDI4Q/?redirected=1

Frédéric Pierru : https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2007-1-page-73.htm

Boulevard Voltaire : https://www.bvoltaire.fr/des-francais-menaces-de-perdre-leur-medecin-sils-votent-rn/?feed_id=3201&_unique_id=667d72bb3a637

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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