« L’impression de n’être plus compris ni défendu par personne dans l’entreprise alimente le sentiment de déclassement des salariés, carburant du vote RN »
Tribune
Antoine Foucherprésident du cabinet de conseil en stratégie sociale Quintet, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail, Muriel Pénicaud (2017-2020Jean-Dominique Simonpoliconsultant, président du cabinet de conseil en gestion La Fabrique du Social, co-directeur du Master Dialogue social et stratégie d’entreprise, Sciences po.
Les deux consultants Antoine Foucher et Jean-Dominique Simonpoli appellent, dans une tribune au « Monde », syndicats et entreprises à retisser les liens avec les salariés
Publié aujourd’hui à 14h00, modifié à 15h29 Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/07/01/l-impression-de-n-etre-plus-compris-ni-defendu-par-personne-dans-l-entreprise-alimente-le-sentiment-de-declassement-des-salaries-carburant-du-vote-rn_6245841_3232.html#
Parmi les ressorts qui ont conduit à ce que le vote RN [Rassemblement national] irrigue désormais l’ensemble des classes sociales, partant des classes populaires pour entraîner une partie significative des professions intermédiaires et cadres du public comme du privé, se trouve la question du travail : sa rémunération bien sûr, mais aussi sa perception, son intérêt, et ce sentiment qu’il perd de son sens, et même qu’il nous échappe.
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Depuis une vingtaine d’années, alors même que la demande d’autonomie monte dans tous les champs de la société, beaucoup d’entreprises régressent sur ce point : excès de process devenant une fin en soi, reporting chronophages, centralisation des décisions sans marge de manœuvre dans la mise en œuvre locale, changements organisationnels permanents affectant la productivité et détournant l’énergie des équipes de leur cœur de métier…
A cela s’ajoutent souvent un recul de la représentativité institutionnelle collective dans l’entreprise, une baisse de la confiance des salariés dans leurs représentants, conduisant de plus en plus à l’émergence de collectifs salariés autonomes. Le tout conduisant au sentiment croissant chez les salariés que ni la direction ni les syndicats ne connaissent en réalité leur travail quotidien.
Les engagements des syndicats et des directions
Cette impression de n’être plus compris ni défendu par personne dans l’entreprise alimente largement le sentiment de déclassement et de dépossession des salariés, et fonctionne comme un carburant du vote RN, promettant à tous les citoyens-travailleurs de reprendre le contrôle de leur vie. Répondre à cette crise du travail passe par un double aggiornamento des syndicats et des directions.
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Du côté syndical, l’heure est à la mobilisation des forces militantes pour retisser les liens avec les salariés. Les moyens syndicaux existants (sauf dans quelques rares secteurs) le permettent. Il s’agit de construire avec les personnels des propositions concrètes améliorant l’organisation, la qualité et la reconnaissance du travail sur le terrain. Le syndicalisme doit repenser son rôle pour attirer de nouvelles catégories et faire reculer l’abstention aux élections professionnelles. Il lui faut inventer un nouveau modèle de démocratie sociale en encourageant la participation des salariés.
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De même, du côté des directions, il est impératif de comprendre, comme les entreprises les plus lucides et innovantes l’ont déjà fait, que l’évolution contemporaine du rapport au travail n’est pas une désaffection ou un désinvestissement du travail, mais au contraire un supplément d’exigence vis-à-vis de son travail et de son entreprise : comprendre en quoi son travail s’inscrit dans un collectif dont on est fier, utiliser l’autonomie dont on dispose pour imprimer sa marque personnelle et bien faire son travail, avoir son mot à dire sur l’organisation du travail et sur la répartition de la valeur qu’il crée, disposer de perspectives professionnelles lorsqu’on souhaite évoluer.
Le bien-être au travail est un levier contre le vote protestataire
Dans un marché du travail qui se retourne au profit des salariés en raison de la stagnation démographique nationale qui commence tout juste, les entreprises ne répondront à leurs problèmes de recrutement et de fidélisation qu’en associant davantage les salariés à l’organisation du travail et au partage de la valeur.
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Pour avoir des interlocuteurs capables de discuter de ces sujets, il est de leur intérêt bien compris de promouvoir le dialogue social, de construire des évolutions professionnelles exemplaires passant par l’exercice temporaire d’un mandat d’élu ou de délégué syndical, de considérer ceux qui ont le courage de prendre le risque de représenter les salariés comme des hauts potentiels qu’il faut former et accompagner dans leurs mandats.
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Nous sommes convaincus que le bien-être au travail est un puissant levier contre le vote protestataire. Aux directions d’entreprises, aux élus du personnel de trouver les voies de nouveaux compromis sociaux pour y parvenir.
Antoine Foucher (président du cabinet de conseil en stratégie sociale Quintet, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail, Muriel Pénicaud (2017-2020) et Jean-Dominique Simonpoli (consultant, président du cabinet de conseil en gestion La Fabrique du Social, co-directeur du Master Dialogue social et stratégie d’entreprise, Sciences po.)