Services publics abîmés, violence sociale, opposition muselée : le bilan des villes gérées par le RN
Casse des services publics, autoritarisme, obsession sécuritaire, xénophobie… Alors que le Rassemblement national n’a jamais été aussi proche de Matignon, le bilan des dix villes gérées par le parti d’extrême droite éclaire « la rupture » promise par Jordan Bardella.
Jean-François Poupelin
« On n’a pas essayé le Rassemblement national. » La ritournelle qui tourne en boucle dans les interviews d’électeurs et électrices du parti de Marine Le Pen a de quoi surprendre. Depuis 2014 et 2020, le Rassemblement national (RN) gère en effet dix municipalités, dont Fréjus (Var, 53 000 habitant·es) et Perpignan (Pyrénées-Orientales, 122 000 habitant·es).
Présentées lors des municipales de 2020 comme des « vitrines » – « la preuve que [le RN] ça marche », assure Jordan Bardella –, ces communes sont aujourd’hui totalement absentes du débat public. À croire que leur bilan n’est pas si glorieux.
De fait, plusieurs maires RN, à l’image de David Rachline à Fréjus ou de Steeve Briois à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), ont eu maille à partir avec la justice. Au-delà des affaires, les arrière-boutiques des vitrines du frontisme municipal ne sont guère plus alléchantes. Elles ont en effet largement dépassé le triptyque porté par Marine Le Pen en 2014 : baisse des impôts, renforcement de la sécurité et suppression des subventions aux « associations communautaristes ». Mediapart en dresse le bilan.
Coupes dans les services publics et violence sociale
Pour baisser ou ne pas augmenter les impôts, les maires RN appliquent des recettes brutales : s’attaquer aux services publics et au secteur social. À Hénin-Beaumont, Steeve Briois multiplie ainsi les cadeaux au privé. « Récemment, il a privatisé la crèche, le funérarium et la piscine rénovée et tout juste inaugurée », rappelle le communiste David Noël, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH) du Pas-de-Calais et conseiller municipal d’opposition entre 2014 et 2020. Si l’objectif affiché est de baisser la masse salariale, il a surtout entraîné une flambée des prix : + 60 % pour l’entrée à la piscine par exemple.

À Perpignan, Louis Aliot a lui aussi délégué au privé une des plus grandes crèches de la ville (85 berceaux) à la rentrée 2023. Selon la CGT, il porte également peu d’intérêt aux écoles publiques de sa commune. À la rentrée 2023, le syndicat avait dénoncé les mauvaises conditions d’accueil des enfants, en pointant la vétusté de certains bâtiments et la sous-dotation en moyens financiers et humains.
« À l’époque, Louis Aliot préférait lancer l’expérimentation de l’uniforme, ce qui pourrait à terme représenter un budget conséquent », se souvient Guillem Vaulato, secrétaire général de la CGT des territoriaux de Perpignan. Idem à Béziers où Robert Ménard, élu depuis 2014 avec le soutien du RN, préfère le curé à l’instituteur et favorise le privé au détriment des écoles publiques.
Autre constante des municipalités d’extrême droite : l’abandon des quartiers populaires, avec un désengagement de la politique de la ville et des structures sociales. À Fréjus, le dernier centre social a fermé l’an dernier. Même constat à Beaucaire et au Pontet (Vaucluse), où les organismes sociaux sont sous-financés ou réorganisés. Au Pontet, dès le début de son premier mandat, Joris Hébrard a aussi baissé les aides du centre communal d’action sociale (CCAS) et mis fin à la gratuité de la garderie du soir et de la cantine pour les familles les plus démunies. Contacté, il a refusé de nous répondre.
Des associations malmenées
Pour tenir leurs promesses, les maires RN se sont aussi attaqués aux associations. Et pas seulement à ce qu’ils appellent les « associations communautaristes » ou celles qu’ils accusent d’aider les migrant·es, comme le Secours populaire à Hénin-Beaumont. Dès le début de son mandat, Steeve Briois, maire de la commune du Pas-de-Calais, a également supprimé à la Ligue des droits de l’homme (LDH) son local et ses financements. À Orange, où l’extrême droite fêtera ses trente ans de pouvoir en 2025, ce sont le centre d’hébergement d’urgence et le syndicat CGT qui ont perdu leurs subventions.
En arrivant à la mairie de Beaucaire (Gard), Julien Sanchez a lui aussi eu la main très lourde sur plusieurs associations. Certaines ont subi une suppression pure et simple de leurs subventions ; d’autres des baisses drastiques, selon l’opposition. Dans la première catégorie, on trouve l’Amicale des sapeurs-pompiers et la Ligue de l’enseignement ; dans la seconde, des clubs de football, de baseball ou de handball. Ces derniers ont perdu entre 5 000 et 40 000 euros de financement. « En contrepartie, il y a eu pas mal d’associations de sports de combat de créées », note Laure Cordelet, présidente de l’association Action citoyenne antiraciste antifasciste Beaucaire.
La police municipale, seul service public préservé
Le seul domaine à ne pas souffrir de la gestion municipale du RN est celui de la sécurité. À Beaucaire, Julien Sanchez a doublé les effectifs de sa police en deux mandats, avec un objectif de 25 agent·es en 2026. De son côté, le maire de Béziers les a quasiment quadruplés, passant d’une trentaine en 2014 à 116 aujourd’hui. Mais la palme revient à Perpignan : avec 192 agent·es, la préfecture des Pyrénées-Orientales est aujourd’hui la deuxième ville française pour le nombre de policiers et policières par habitant·e.
« On a aussi 300 caméras de vidéosurveillance, avec un système aussi performant qu’à Nice », complète Guillem Vaulato, secrétaire général de la CGT des territoriaux de Perpignan. Si les maires d’extrême droite investissent dans l’humain, ils renforcent également les moyens matériels de leur police municipale (commissariats de quartier, armement, véhicules…) et élargissent ses missions. À Perpignan, les agent·es sont par exemple mobilisés dans la lutte contre le trafic de drogues.
Cette politique permet de séduire d’anciens policiers nationaux, mais commence aussi à produire des dérives. « Il n’y pas encore eu de décès dans un commissariat municipal comme à Béziers, mais il y a un début de bavure », s’inquiète le syndicaliste CGT, bibliothécaire de profession. Il fait référence à une arrestation très musclée d’un mineur en décembre 2023 par un policier municipal, un ancien militaire déjà mis en cause pour des faits similaires et soutenu par la mairie. Révélée par Mediapart, l’affaire a été jugée le 6 mai et mise en délibérée au 8 juillet.
Personnel municipal en souffrance
Tout le personnel municipal des communes dirigées par l’extrême droite n’est pas aussi choyé que les policiers. À Orange, la fin du quatrième mandat de l’ex-FN Jacques Bompard, en 2020, a été secouée par le management toxique du directeur général des services de l’époque. Condamné pour violences conjugales, ce dernier est aussi accusé par des agents de comportements violents. Parti en 2023, il a toujours eu le soutien des Bompard, père et fils, qui se sont succédé à la mairie.

À Beaucaire, l’élection de Julien Sanchez au Parlement européen a été vécue comme « un soulagement » par les agent·es, selon Laure Cordelet, de l’association Action citoyenne antiraciste antifasciste Beaucaire. Si l’élu restera conseiller municipal et gardera la main sur la gestion de la commune, un nouveau maire va être installé à sa place. En 2022, Mediapart avait révélé de nombreux cas de souffrance à la mairie, en raison de la réduction des effectifs et du comportement d’un militant d’extrême droite. « Rien n’a changé, se désole Charles Menard, élu d’opposition de gauche. La dernière fois que j’ai abordé le sujet en conseil municipal, Julien Sanchez a répondu : “Qu’ils partent !” Il a un mépris profond pour les agents. »
Un « mépris » que l’on retrouve également à Hénin-Beaumont. Dans le numéro de juin du magazine municipal, les élus du personnel du syndicat Sud se sont fait copieusement insulter pour avoir organisé un rassemblement devant la mairie le 1ermai. « Ce sont quand même des élus du CSE, dénonce l’ancien élu d’opposition David Noël. Le but du jeu, c’est de dissuader les agents de rejoindre un syndicat combatif. » Lui-même a fait les frais de ces intimidations, par des invectives en conseil municipal ou par des procès en diffamation, qu’il a quasiment tous gagnés – sept sur huit.
Opposition muselée
Cette volonté de faire taire toute contestation est un autre point commun entre les maires RN. Et pas seulement en conseil municipal. À Fréjus, David Rachline s’est par exemple octroyé, en septembre 2022, le droit de désigner les membres des conseils de quartier, précédemment tirés au sort.
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« Il mène également une guérilla judiciaire pour expulser de son local le Comité de défense des intérêts de Fréjus-Plage, parce que cette association vieille de près de 100 ans se bat contre ses projets d’urbanisation », s’inquiète un représentant du Forum républicain, une association créée par la gauche au lendemain de la première victoire de David Rachline.
Un peu partout, ces atteintes aux libertés se mélangent aux obsessions xénophobes des maires d’extrême droite. À Beaucaire, Julien Sanchez a ainsi imposé du porc tous les lundis dans les cantines scolaires. À Béziers, Robert Ménard instrumentalise l’immigration à longueur de page de son magazine municipal.
En 2022, à quelques jours des 60 ans de l’indépendance de l’Algérie, Louis Aliot avait quant à lui célébré « l’œuvre coloniale » française en Algérie en finançant trois jours de festivités. Dans les villes dirigées par le RN, la « fracture » promise par Jordan Bardella a déjà eu de lourdes conséquences.
Jean-François Poupelin