« Front républicain » dans « Le Monde », un barrage de plus en plus fissuré contre l’extrême droite
Chronique
A la veille des législatives, les voix se multiplient à gauche pour appeler à contrer le Rassemblement national dans les urnes en maintenant un « front républicain », tel qu’il a été théorisé dans les années 1980. Dans le quotidien, l’apparition de l’expression remonte toutefois à 1945 et renvoie à un tout autre univers politique.
Publié aujourd’hui à 11h40 Temps de Lecture 5 min.

A l’aube des législatives anticipées, le « front républicain », ou ce qu’il en reste, sera-t-il en mesure, lors du second tour prévu le 7 juillet, d’endiguer la montée du Rassemblement national ? Rien ne paraît moins certain, alors que le parti d’extrême droite, large vainqueur du scrutin européen du 9 juin, plane à des altitudes inédites dans les sondages.
La tripartition de la vie politique et ses violentes batailles compliquent la perspective d’un barrage efficace contre le RN. « Le chef de l’Etat cible la gauche, qu’il espère doubler au premier tour pour affronter ensuite le RN, a résumé Le Monde en une, vendredi 21 juin. Le renvoi dos à dos du Nouveau Front populaire et de l’extrême droite fragilise l’hypothèse d’un front républicain au second tour. »
Lundi 24 juin, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes, a tout de même annoncé que les candidats de son parti arrivés troisièmes se désisteraient « pour battre l’extrême droite ». Elle souhaite « la même clarté de l’ensemble des forces politiques qui se disent républicaines ». Dès le lendemain, dans une tribune au Monde, plus de deux cent vingt personnalités – la plupart de gauche et quelques macronistes – plaident pour un accord de désistement face au RN.
Une union minoritaire
L’expression « Front républicain » apparaît pour la première fois dans les colonnes du Monde le 29 août 1945 – avec une lettre capitale. Elle revêt alors une tout autre acception. Le journal annonce la création, à Lille, d’un « nouveau groupement politique », avec pour vaste programme de réunir « tous les Français et Françaises dont le premier souci et la ferme volonté sont de rétablir au plus tôt la liberté dans tous les domaines » : « Ce mouvement prendra le nom de Front républicain et social ». L’expérience fait long feu.
Dans les années 1950, le « Front républicain » se fait un nom au cœur du paysage politique éclaté et instable de la IVe République, sur fond de montée du poujadisme, de guerre en Algérie et d’élections anticipées. Autour de cette appellation, Pierre Mendès-France réunit les radicaux de gauche, les socialistes – de la SFIO de Guy Mollet et de l’UDSR de François Mitterrand – et des gaullistes de gauche. L’alliance se concrétise par « Un appel du Front républicain », publié par L’Express et que Le Monde reprend dans son édition du 9 décembre 1955.
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Le 2 janvier 1956, la coalition devient la première force dans l’Hémicycle avec 192 sièges sur 595. Mais, observe Jacques Fauvet, « les pertes n’ayant bénéficié qu’aux communistes et aux poujadistes, elles ne donnent pas pour autant la majorité au Front républicain ». L’alliance se dissout vite dans la pétaudière de la IVe République. « Le désenchantement est grand dans la partie de l’opinion qui avait mis ses espérances dans ce qui fut – ou n’a jamais été – le Front républicain », estime le journaliste, le 1er juin 1956.
Un refus d’alliance
C’est au sein de la gauche que va réapparaître l’expression, dans les années 1980, avec la montée du Front national. En mars 1985, en marge des élections cantonales, Michel Rocard, ministre de l’agriculture, propose un « pacte démocratique ». Il affirme, dans l’éventualité de seconds tours opposant la droite à l’extrême droite : « Si un candidat conservateur a pris des positions claires et refusé tout compromis quel qu’il soit avec l’extrême droite, pour le socialiste que je suis, ce ne sera pas “bonnet blanc et blanc bonnet”. Il ne faudra pas s’abstenir, il faudra battre l’extrême droite. (…) C’est une morale politique qui est en jeu. »
Les acceptions, en cette fin des années 1980, se mélangent. « L’expression de “front républicain” fait référence à l’expérience réalisée en 1955-1956, rappelle André Passeron en novembre 1991. Le rappel des événements met en évidence les ressemblances (la volonté d’ouverture du Parti socialiste) et les différences (le rassemblement souhaité par certains contre l’extrême droite) entre cette expérience et celle qu’on évoque aujourd’hui sous le même nom. »
C’est la définition rocardienne, au sens de barrage, qui va s’imposer. Ce « front républicain » – sans capitale – n’est pas une alliance électorale. Il s’agit plutôt d’un refus d’alliance, même indirecte, au second tour, avec le FN.
Un rare moment de quasi-unanimité
Dans aucun camp, la question ne fait l’unanimité. Et le barrage est mis à l’épreuve par les arrangements locaux, comme à Dreux, où la droite et l’extrême droite s’allient pour emporter la mairie en 1983. Dans un éditorial de juin 1995, le journal note que, si Philippe Séguin, président de l’Assemblée nationale, promeut le « front républicain », c’est aussi dans l’intérêt de son parti : « A ses yeux, comme on sait, le RPR doit renouer avec l’inspiration originelle du gaullismeet se souvenir que la ligne de démarcation essentielle passe, pour lui, non pas entre la gauche et la droite, mais entre la conception républicaine de la nation et les adversaires du pacte républicain. »
Mais, comme d’autres à droite, le secrétaire général du RPR, Jean-François Mancel, ne l’entend pas de cette oreille, souligne le journal : « Il estime que la majorité ne doit faire aucun cadeau à la gauche, tenue pour responsable des succès de l’extrême droite. » Le front républicain ne viendrait-il pas, pour ses détracteurs, apporter la preuve d’une « collusion » de certains partis ? Le Monde note à l’époque que « tout est affaire d’évaluation du danger ».
Celui-ci ne cesse de croître. Aux régionales de 1998, droite et centre pactisent, par endroits, avec le FN. Le second tour de la présidentielle de 2002, avec son barrage contre Jean-Marie Le Pen, marque un rare moment de quasi-unanimité. En 2009, en marge des cantonales, la première secrétaire du PS, Martine Aubry, refuse tout front républicain, estimant qu’UMP et FN tiennent souvent « le même discours ».
Un concept « à géométrie variable »
Le concept « a du plomb dans l’aile », observe Le Monde en juin 2013, dans un éditorial. « Lorsque leur candidat est battu au premier tour, les électeurs de gauche refusent de plus en plus souvent de voter pour l’UMP. Laquelle a renoncé, depuis les cantonales de 2011, au front républicain au profit de la fausse symétrie du “ni FN ni PS”. » Le journal, qui déplore la « lepénisation des esprits » opérée par Nicolas Sarkozy, voit néanmoins dans cette forme de barrage « la seule riposte contre ce parti rétrograde, nationaliste et xénophobe. Sans quoi, droite comme gauche n’y perdront pas seulement des électeurs, mais aussi leur âme ».
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Une alerte vaine ? Sur fond de « normalisation » et de succès électoraux du FN – rebaptisé RN en 2018 –, Le Monde observe tour à tour, « l’agonie du “front républicain” » (mars 2014), un concept « à géométrie variable » (2017 et 2020), un « rempart de plus en plus fragilisé » (mars 2021) et même en pleine « déliquescence » (juin 2021). En juin 2022, Alexandre Lemarié note « l’évolution de Macron sur le front républicain », qui lui a en partie permis d’être élu en 2017, puis réélu en 2022 : « Désormais, le président évoque les “deux extrêmes” [RN et Nupes], qu’il renvoie dos à dos. »
Après l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023, le RN s’invite à la marche contre l’antisémitisme. Un moment clé pour le sociologue Michel Wieviorka, qui estime, dans une tribune en mai 2024 : « Dorénavant, l’idée d’un front ou d’un axe républicain supposé faire barrage à l’extrême droite ne tient plus : sa dédiabolisation, déjà bien avancée avec l’institutionnalisation médiatique et parlementaire du RN, a fait un pas décisif en avant. »