Le silence des évêques catholiques face au RN est un reniement
Publié le 22 juin 2024
par Christine Pedotti et Anthony Favier
Imagine-t-on Jésus voter pour le Rassemblement national, imagine-t-on François d’Assise, l’abbé Pierre ou sœur Emmanuelle voter pour le Rassemblement national, ou Jean Paul II, ou le pape François ? Évidemment non, trois fois, dix fois non ; simplement parce qu’il y a une radicale opposition entre le sens profond, évident, de l’Évangile et les choix de société du RN. On peut être chrétien et voter à droite ou à gauche, ou au centre… tout est possible, mais pas pour un parti qui fait de la différence entre ceux et celles qui ont des droits et ceux et celles qui n’en ont pas à cause de leur origine la base même de sa politique. Le christianisme, par essence, a une préférence pour l’autre, c’est même son fondement. Des chrétiens peuvent ne pas y être fidèles, mais ils ne peuvent nier cette part de radicalité évangélique.
Alors, pourquoi les responsables de l’Église catholique en France sont-ils, pour la plupart d’entre eux, dans cet état de contorsion devant ce qui devrait être l’évidente condamnation du vote pour le RN et ses épigones ?
Hélas, il y a là une terrible répétition des errances d’autrefois. En 1940, la quasi-totalité des évêques de France fit allégeance au maréchal Pétain. Le premier statut des Juifs ne leur arracha pas un mot de protestation, et le second, en 1941, pas davantage. Nous le savons parce que le journal que nous avons l’honneur de diriger, Témoignage chrétien, est né de l’insurrection spirituelle de quelques chrétiens, des catholiques et des protestants, autour du jésuite Pierre Chaillet. Dans les caves lyonnaises, au risque de leur liberté et de leur vie, ils écrivent un texte admirable, « France, prends garde de perdre ton âme ». C’est le premier Cahier du Témoignage chrétien. Plus d’une dizaine suivront pendant toute la guerre, imprimés et distribués de façon clandestine. Ils sauvaient l’honneur chrétien, et Maurice Schumann, porte-parole de la France libre, put déclarer à la Libération que Pierre Chaillet et les hommes et les femmes de Témoignage chrétien avaient été « un 18 Juin spirituel ». À l’époque, une liste de quarante évêques convaincus de faits de collaboration était posée sur le bureau du général de Gaulle.
Leurs successeurs, les évêques d’aujourd’hui – puisse-t-il y avoir quelques exceptions – n’ont, semble-t-il, rien appris. Certes, la situation actuelle est moins dramatique que celle de 1941, la France n’est pas occupée, mais, pour des chrétiens, les valeurs foulées aux pieds sont les mêmes. De nouveau, la France est au risque de perdre son âme. Et c’est bien au nom de ces fameuses « valeurs chrétiennes » si souvent revendiquées que la condamnation devrait être aisée. Longtemps, d’ailleurs, elle le fut. Mais, depuis 2017, les évêques se taisent… et le vote RN monte, tout particulièrement chez les catholiques (40 %).
Leurs raisons, car les évêques en donnent, sont dignes de Tartuffe. Ils invoquent la crise des abus sexuels au sein de l’Église, qui aurait dévalué leur parole et rendrait inutile une prise de position… Il y a quelques semaines, ça ne semblait pourtant pas les retenir de se préparer au combat contre la loi « fin de vie », comme ils l’avaient fait contre le mariage pour tous. Ils osent prétendre que, le pape les incitant à organiser une Église synodale – qui décide dans le cadre d’assemblées –, ils n’auraient pas de légitimité à donner des consignes aux catholiques. Mais toutes ces raisons sont fallacieuses. La vérité est qu’ils ne veulent pas froisser les dernières ouailles qui fréquentent les églises, paient leur denier de l’Église, font des legs et, parfois même, laissent leurs fils devenir prêtres. Car ce qui reste de pratique religieuse en France est pour une large part identitaire et n’a pas grand-chose à voir avec la radicalité évangélique.
Autrefois, les avantages que Pétain avait accordés aux écoles catholiques avaient bien contribué à endormir la conscience des évêques. Aujourd’hui, l’inquiétude financière – de nombreux diocèses sont presque faillis – guide leur choix et justifie leur silence gêné ou leurs déclarations contournées.
Dans cette période qui obéit aux règles chimiques du « précipité », l’Église catholique, par le silence presque total de ses responsables, les évêques, préfère la faillite morale. C’est d’une infinie tristesse. Heureusement, de très nombreux mouvements chrétiens sont en train de prendre position. C’est le cas, chez les catholiques, de la Mission de France et de l’évêque qui la dirige, Hervé Giraud. Sera-t-il le seul à sauver leur honneur ? L’Église protestante, elle, a très vite publié une déclaration qui ne laisse place à aucune ambiguïté : l’Évangile n’est pas compatible avec le RN. Clair, net, précis. Et, évidemment, pour Témoignage chrétien aussi, le RN, c’est non.
Christine Pedotti, directrice de la rédaction de Témoignage chrétien
Anthony Favier, rédacteur en chef de Témoignage chrétien
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