« En refusant de se remettre en cause, le monde culturel laisse le RN dérouler son discours sur le gaspillage des subventions »
Chronique
Michel GuerrinRédacteur en chef au « Monde »
Des figures culturelles s’inquiètent régulièrement du déséquilibre entre l’argent culturel public et ceux qui en bénéficient. Dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », examine le lien entre la subvention à un lieu ou une œuvre, et leur popularité.
Quand les élus du Rassemblement national (RN), dans les villes ou les régions, expliquent pourquoi ils ne voteront pas une subvention à un film, un tableau ou un festival, ils sortent le même refrain : l’argent distribué ne tient jamais compte du goût des Français, en particulier des quelque 30 % de personnes qui votent pour eux.
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Pour que ce soit bien clair, ces élus emploient peu l’expression « argent public », trop abstraite, et beaucoup « argent du contribuable ». Chacun a son avis sur la façon dont le RN pose le problème. Voyons plutôt, depuis que le ministère de la culture a été créé, il y a soixante-cinq ans, comment se noue le lien entre la subvention à un lieu ou une œuvre, et leur popularité.
Le sujet fut peu posé, pas tant parce qu’il est jugé populiste. Personne n’y pense en raison d’un consensus miraculeux sur la culture qui a existé entre gauche et droite pendant des décennies. Un consensus visant à développer l’offre, essentiellement dans les grandes villes, en espérant que tous les publics suivront. Malraux lance le mouvement, Lang l’amplifie, d’autres le poursuivent. La boussole esthétique commune a pour nom « excellence », une façon de bannir le divertissement. L’administration, riche d’experts et de commissions, veille au grain, bien plus que les ministres à la durée de vie limitée.
Rééquilibrage amorcé en 1983
Mais voilà, la question du public jaillit par temps de fièvre. En ce moment par exemple. Ou pendant la crise des « gilets jaunes », une population qui, justement, se recrute hors du consensus gauche-droite, hors des villes, hors de la culture subventionnée. Pas loin de l’électorat du RN justement.
A partir de là, l’offensive culturelle du parti d’extrême droite s’opère sur plusieurs fronts. Le premier est géographique. Il est le plus pertinent. Les habitants des grandes villes ont droit à une offre culturelle bien plus riche que partout ailleurs, là où se recrutent en masse les électeurs RN. Plus de la moitié de l’argent du ministère ne sort pas de l’Ile-de-France. Le Francilien reçoit chaque année 139 euros culturels contre 15 euros pour les habitants du reste du pays. En 2019, L’Expressparle d’un scandale.
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Jack Lang a bien amorcé un rééquilibrage à partir de 1983 avec la création ou la rénovation de plusieurs sites culturels en région, jusqu’à ce que l’inauguration, à Paris, de la Bibliothèque nationale de France, en 1995, vienne plomber à nouveau le sujet. En sortir n’est pas simple et, du reste, la question n’est pas propre à la France. Au Royaume-Uni, l’Art Council essaie de redistribuer l’argent aux régions, provoquant une fronde des Londoniens férus de culture.
Le deuxième sujet creusé par le RN, lié au précédent, est de dire que l’argent d’une région doit aller à des événements régionaux, des artistes locaux, protéger un patrimoine local. Et que l’exécutif local ne doit pas s’ériger en petit ministère de la culture touchant à tout. Un repli doctrinaire, jusqu’à la caricature, serait absurde et dangereux. Mais cela ne doit pas empêcher l’Etat et les régions de s’interroger sur ce sujet. Pour l’Etat, il a fallu attendre 2017 et la nomination de Stéphane Bern en chef de mission pour bousculer le paysage du patrimoine. Avec son Loto, ce dernier protège ces petits lieux remarquables et il y associe étroitement le public qui « met » de l’argent sur des projets précis. De ce fait, il coupe l’herbe sous le pied de l’extrême droite.
Les régions aussi doivent se poser des questions sur leur périmètre d’intervention, par exemple quand elles financent des films. C’est bien pour les œuvres, et cela permet aux élus d’endosser le costume de producteur et d’aller à Cannes, mais on peut se demander si c’est le rôle d’une collectivité locale d’aller sur ce terrain, surtout quand le lien avec le film se limite à une scène tournée sur place.
Nombre d’élus RN moquent encore, voire insultent, des œuvres et des événements qu’ils jugent déconnectés du peuple, et qui, in fine, affichent des fréquentations catastrophiques. Retirons le fatras idéologique et posons la question autrement : faut-il lier la subvention à une œuvre au public qu’elle peut potentiellement attirer ?
« Evaluer » l’efficacité de chaque subvention
Le sujet indigne le secteur de la création mais il a été posé à plusieurs reprises. Notamment au début des années 1980, par Augustin Girard, figure très respectée du ministère de la culture. Ce dernier avait dressé un tableau mettant en regard la subvention reçue par tel art et le public qu’il attirait. Le bonnet d’âne, si l’on peut dire, coiffait l’opéra – grosse dotation, petit public. « L’idée de Girard, nous confie Jean-François Chougnet, qui fut de l’aventure Lang en 1981, et qui est un fin connaisseur de la question budgétaire, était de nous dire que subvention et public ne pouvaient être totalement déconnectés, il voulait nous alerter sur des situations extrêmes, qui appelaient selon lui un rééquilibrage. »
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Mais comme le pense Chougnet, la subvention culturelle a été inventée pour justement soutenir des œuvres que le marché ne peut faire vivre – trop chères, manque de public. Mais là encore, nous dit l’expert, l’Etat ou une région doivent expliquer comment et jusqu’où intervenir pour corriger ce marché. Sinon le RN occupera ce terrain.
En 2017, un document secret circulait au ministère de la culture, qui remettait à plat toutes les subventions données – soit 2 289 structures concernées. Il était écrit qu’il fallait « évaluer » l’efficacité de chaque subvention, et se soucier bien plus de tous les publics que l’Etat ne le fait. Le texte était si brûlant et iconoclaste que lorsque Le Monde l’a révélé, le ministère l’a mis sous le tapis tout en annonçant déposer une plainte contre X.
Cette remise à plat n’a pas été faite depuis des lustres. En refusant de se remettre en cause, le monde culturel laisse le champ ouvert au RN, qui peut dérouler son discours sur le gaspillage des subventions, par ailleurs déconnectées des réalités. Pas que le RN. C’est dans l’air du temps, pour des maires ou présidents de région, que de nouer toujours plus de liens entre la subvention et le public. Un rapport qualité-prix en somme.
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