Législatives 2024 : Face l’extrême droite, Clara Luciani, Eddy de Pretto et 500 artistes appellent à faire barrage
Barbara Pravi, Gaël Faye, Yelle et le groupe Shaka Ponk font partie des signataires de cette tribune, publiée le jour de la Fête de la musique par « Les inrocks ».
21/06/2024 15:14
Par Le HuffPost https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=877423987756165&id=100064657150990

STEPHANE CARDINALE – CORBIS / CORBIS VIA GETTY IMAGES
Clara Luciani, ici en novembre 2022, à Cannes.
POLITIQUE – La scène musicale française prend la parole. En pleine Fête de la musique, ce vendredi 21 juin, plusieurs centaines d’artistes français, parmi lesquels Eddy de Pretto et Clara Lucianinotamment, ont signé une tribune publiée sur le site des Inrocks * pour appeler à faire barrage contre l’extrême droite aux élections législatives des 30 juin et 7 juillet.
LIRE AUSSI
« Nous appelons toutes les forces politiques opposées au message de haine et de rejet qu’incarne l’extrême droite à tout mettre en œuvre dans les jours qui viennent pour faire obstacle au Rassemblement national et à ses alliés », écrivent les 500 artistes. Avant d’ajouter : « Le monde des arts et de la culture est en prise directe avec la société et ses évolutions. Il existe par la rencontre de l’autre, la découverte de ses différences, l’expression de l’intime, dans le respect des identités et de la diversité. »
Mbappé, Squeezie…
La tribune, à retrouver en intégralité sur le site de nos confrères, a été écrite à l’initiative du Syndicat des musiques actuelles. Outre les deux artistes mentionnés plus haut, elle a déjà été signée par November Ultra, le duo Acid Arab, l’ex-représentante de la France à l’Eurovision Barbara Pravi, mais également Gaël Faye, la DJ Jennifer Cardini, Yael Naim, Yelle, Jeanne Balibar ou encore le groupe Shaka Ponk.
Ensemble, ils invitent « à [se] mobiliser lors des prochaines élections pour faire barrage dans les urnes à l’extrême droite et à anticiper dès à présent [les] possibles procurations ».
Depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, la mobilisation monte chez les célébrités pour inviter les Français à ne pas voter pour l’extrême droite. C’est le cas du youtubeur Squeezie, mais aussi des footballeurs Marcus Thuram et Kylian Mbappé, actuellement à l’Euro, et d’une cohorte d’écrivains, dont le dernier prix Goncourt Jean-Baptiste Andrea.
[Tribune] 500 artistes se mobilisent pour dire non à l’extrême droite
par Le syndicat des musiques actuelles
Publié le 21 juin 2024 à 10h25
Mis à jour le 21 juin 2024 à 11h10
À l’occasion de la Fête de la Musique, plus de 500 artistes se mobilisent pour dire non à l’extrême droite, parmi lesquel·les : Clara Luciani, November Ultra, Miossec…
À l’issue des élections européennes qui se sont tenues le 9 juin et suite à la décision du président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale et de convoquer des élections législatives sous trois semaines, l’ensemble des organisations et des artistes du spectacle vivant et de la culture souhaitent s’exprimer d’une même voix.
Le risque d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir est aujourd’hui une réalité concrète.
Nous appelons toutes les forces politiques opposées au message de haine et de rejet qu’incarne l’extrême droite à tout mettre en œuvre dans les jours qui viennent pour faire obstacle au Rassemblement national et à ses alliés.
Le monde des arts et de la culture est en prise directe avec la société et ses évolutions. Il existe par la rencontre de l’autre, la découverte de ses différences, l’expression de l’intime, dans le respect des identités et de la diversité.
Il participe à la construction collective d’un avenir durable, vivable, désirable, plus juste. Autant de notions incompatibles avec les idées de l’extrême droite.
Pour toutes ces raisons, nous vous appelons à vous mobiliser lors des prochaines élections des 30 juin et 7 juillet pour faire barrage dans les urnes à l’extrême droite et à anticiper dès à présent vos possibles procurations.
500 artistes ont déjà signé parmi lesquel·les :
Eddy de Pretto, French 79, Clara Luciani, November Ultra, Acid Arab, Barbara Pravi, Billie Chedid, Blick Bassy, Ditter, Emily Loizeau, Flavia Coelho, Gaël Faye, Gogogreen, Lémofil, Guizmo de Tryo, Jeanne Balibar, Jennifer Cardini, Juliette LEJ, Kid Francescoli, Danakil, Les Ogres de Barback, Lucie Antunes, Miossec, Nour, Thomas de Pourquery, Patrice, Rebeka Warrior, Romane Santarelli, Sandra Nkaké, Shaka Ponk, Structures, Tim Dup, Voyou, Bandit Bandit, Yael Naim, Yelle, Serge Teyssot-Gay, Piers Faccini, Louisadonna, Bagarre…
Pour lire la tribune et voir la liste des 500 artistes
Législatives 2024 : avec le RN, la peur d’une contre-révolution culturelle
Par Roxana Azimi et Michel GuerrinPublié hier à 05h30, modifié hier à 21h33 https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/06/27/legislatives-2024-le-rn-eternel-epouvantail-du-monde-de-la-culture_6244346_3246.html
Temps de Lecture 15 min.
Enquête
« Le Rassemblement national dans ses œuvres » (1/2). S’il devait arriver au pouvoir après les législatives des 30 juin et 7 juillet, le parti d’extrême droite provoquerait une rupture dans un secteur réputé de gauche, en favorisant notamment le patrimoine au détriment de la création.
Le monde de la culture est en panique. Ça se voit sur les visages. Beaucoup le disent. « Un coup de massue », murmure un cadre du secteur. « On n’ose même pas en parler entre nous tellement on est épouvantés », ajoute un autre. Des créateurs « épouvantés » d’imaginer, dans quelques jours, une figure de l’extrême droite devenir ministre et s’asseoir dans le fauteuil d’André Malraux ou de Jack Lang.
Chacun se fait peur à imaginer tel patron de théâtre viré, telle subvention réduite. Que deviendra, parmi cent autres sujets, le projet de loi sur les restitutions de biens culturels à l’Afrique ? « Je ne vois pas comment un texte reconnaissant la culpabilité de la France dans les spoliations coloniales pourrait passer », murmure le sénateur communiste des Hauts-de-Seine, Pierre Ouzoulias.
La culture panique pour une raison simple. Depuis la création du ministère, en 1959, le secteur connaît tant bien que mal un consensus entre droite et gauche sur deux actions à mener : protéger le patrimoine et défendre la création. En s’appuyant sur des experts. Une rupture se profile, tant le Rassemblement national (RN) est hostile à un secteur réputé de gauche et produisant un art de gauche, qu’il juge bien-pensant et abscons. En retour, le monde culturel croque l’extrême droite en diable censeur. A partir de là, construire ensemble devient compliqué.
Lire aussi (1959) | Les attributions de M. Malraux en font un véritable « ministre de la culture »
La culture a peur, tant le RN pourrait agir vite et fort s’il accède au pouvoir, « faire un coup d’éclat et affirmer ses idées », résume François Lecercle, vice-président de l’Observatoire de la liberté de création. Il n’y a pas besoin d’argent pour mener un combat qui sera d’abord identitaire. C’est la voie tracée par Giorgia Meloni dans la Botte : imposer des Italiens à la tête des musées ou des opéras et privilégier les œuvres favorisant un « nouvel imaginaire national ».
Campagne de séduction
En France, il y a des précédents. Dans les années 1990, Jean-Marie Le Pen répétait qu’il fallait couper tout argent aux « encultureurs », et le théoricien culturel du mouvement, Bruno Mégret, confiait au Monde qu’au « terrorisme intellectuel de la gauche » il fallait opposer le triptyque « racines, tradition, identité ». C’est avec ce bréviaire que les maires Front national (FN, ancêtre du RN) de Toulon, de Marignane (Bouches-du-Rhône), de Vitrolles (Bouches-du-Rhône) et d’Orange (Vaucluse), au milieu des années 1990, ont détruit le paysage culturel de leur ville. Le retentissement fut énorme – surtout à Paris. La subvention aux Chorégies d’Orange est supprimée alors qu’il s’agit du festival d’art lyrique le plus populaire de France. A Vitrolles, la directrice du cinéma municipal est virée, la subvention au café-concert Le Sous-Marin est annulée, et sa porte murée. A Toulon, le directeur du théâtre de Châteauvallon est licencié pour avoir, entre autres, accueilli le groupe rap NTM, et une fontaine conçue par l’artiste René Guiffrey est détruite au bulldozer. On estime à plusieurs dizaines les associations culturelles liquidées dans ces quatre villes.
Lire aussi (1995) | Les Chorégies d’Orange échappent au FN
Marine Le Pen n’a jamais brandi cet épisode en modèle. Au contraire, dit aujourd’hui Louis Aliot, maire (RN) de Perpignan, au Monde : « Le FN a beaucoup déconné avec la culture, et les maires des années 1990 se sont trompés en voulant imposer leur vision sur l’art. Il faut laisser ce qui existe et ajouter autre chose si on n’est pas content. »
Cette « positive attitude » est mise en avant pour les élections régionales de 2015. Elle est incarnée par une recrue de droite, Sébastien Chenu, militant homosexuel (il est le fondateur de l’association GayLib), qui a des réseaux dans la mode, la culture, les médias. Présenté comme « l’homo de Marine », il crée le collectif Clic (« culture, libertés et création »), avec pour objectif de rassurer le secteur. C’est l’époque où Marine Le Pen dit son goût pour Victor Hugo ou la chanson française et écrit une lettre aux artistes : « Je tenais à vous dire combien vous comptez à mes yeux. »
Lire aussi (2015) | Marine Le Pen aux artistes : « Vous comptez à mes yeux… »
Cette campagne de séduction n’est que vernis. Les mots doux sont contredits par d’autres, dénonçant des créateurs « dérangés » (Marion Maréchal) ou un « art dégénéré » (Stéphane Ravier, sénateur des Bouches-du-Rhône), expression empruntée au régime nazi. Et puis, un programme tarde à venir. Le 4 juillet 2021, lors d’un congrès du RN à Perpignan, Sébastien Chenu est chargé d’en parler. Le chercheur Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, est présent et il n’en revient toujours pas : « Chenu n’a fait que dénoncer le wokisme sur Twitter. C’était extravagant. » Nous revient une autre confidence de Bruno Mégret : « La guerre culturelle, c’est dénoncer plutôt que défendre. »
Nous en sommes encore là. Le projet culturel de Marine Le Pen pour la présidentielle de 2022 est mince. Nous avons alors épluché les déclarations d’élus RN à l’Assemblée nationale et dans les conseils régionaux. Ces derniers « passent au crible les propositions, mais ne proposent rien de concret », constate Caroline Reys, élue écologiste de la région Grand-Est.
Le goût du public contre celui des experts
Critiquer favorise les avis désordonnés. Marine Le Pen répète qu’elle ne touchera pas au régime des intermittents du spectacle alors que Marion Maréchal – qui a apporté son soutien aux candidats du parti pour les législatives du 30 juin et du 7 juillet – veut le supprimer, le jugeant « ruineux ». Les députés Jean-Philippe Tanguy (Somme) et Sophie Blanc (Pyrénées-Orientales) veulent que les mangas sortent de l’offre du Pass culture, mais d’autres sont plus hésitants. La privatisation de l’audiovisuel public est une priorité du mouvement, mais Jordan Bardella souhaite d’abord en étudier la faisabilité.
Quant aux emblèmes du pays, les théâtres, musées, monuments ou salles de musique, qui aspirent l’essentiel des subventions, il est impossible de savoir s’ils seront dans le collimateur. Ceux que nous avons contactés jurent ne pas avoir été approchés par des émissaires RN. Les maisons d’opéra sont associées par certains à un entre-soi élitiste, mais il y a un an, Sébastien Chenu leur a envoyé une lettre enjôleuse : « Les opéras restent un des joyaux de notre culture et incarnent un héritage culturel. »
Lire la chronique : « Avec la “dédiabolisation” du RN, c’est toute la rhétorique classique du champ culturel qui s’en trouve ébranlée »
Qui croire au RN ? Difficile de répondre. Au-delà des mots rugueux, il ressort néanmoins de vingt ans de programmes une continuité entre le FN du père et le RN de sa fille. Le patrimoine reste la grande priorité et l’outil du « redressement moral du pays ». Marine Le Pen propose d’en tripler les crédits pour les porter à 1 milliard d’euros, sans oublier une palette de mesures fiscales favorisant les propriétaires de châteaux ou de bastides et l’instauration d’un service national du patrimoine de six mois pour les volontaires de 18 à 24 ans. Le RN a même porté une proposition de loi visant à inscrire la protection du patrimoine dans la Constitution.
Les plus radicaux pensent que l’action culturelle de l’Etat doit se limiter à ce patrimoine, aux musées, au théâtre de répertoire français, aux bibliothèques, à la musique classique, qui participent d’une « France éternelle » et ont l’avantage de ne pas descendre dans la rue.
Couvrir d’argent le patrimoine implique de brimer le secteur de la création, tout ce qui est vivant et actuel, mais jugé indocile et incontrôlable. Marine Le Pen a beau dire, le 15 avril 2022, sur France Bleu Vaucluse, que ce secteur « n’a pas de raisons de s’inquiéter » et qu’elle ne touchera pas aux festivals, le sociologue Emmanuel Négrier, spécialiste de la création, prend cet engagement « avec une infinie prudence ».
Les cadres du RN jouent en effet une carte qui peut faire mouche au-delà de leur électorat : incarner le goût du public contre celui des experts. Par exemple, assimiler l’art contemporain à une « insulte au beau ». Marie-Caroline Le Pen, sœur aînée de Marine et conseillère régionale d’Ile-de-France, ferraille sans relâche contre l’achat d’œuvres par le fonds régional d’art contemporain (FRAC), dont elle a voulu sabrer le budget d’acquisition de 305 000 euros. Elle s’indigne de voir « des millions » jetés par la fenêtre pour des toiles « dormant depuis quarante ans dans des entrepôts », suggère même d’en vendre certaines pour en tester la valeur – sous-entendu : celle-ci est nulle.
« Tentatives répétées » de censure
La directrice de ce FRAC, Céline Poulin, ne se fait pas d’illusions : « L’objectif affiché du RN est l’arrêt de la collection, ce qui reviendrait à notre disparition pure et simple. » La peur est la même chez la cinquantaine de centres d’art labellisés. Directrice de Bétonsalon, à Paris, Emilie Renard constate en effet des « tentatives répétées du RN à censurer les œuvres ».
Jouer le public contre les experts permet aussi de contester les subventions et les œuvres qui en profitent. Cet angle d’attaque préfigure un changement radical si le RN accède au pouvoir, reconnaît Louis Aliot : « L’argent du contribuable ne peut pas servir à subventionner une seule culture, toujours dans le même sens. »
Lire aussi | « Les artistes visuels représentent très peu la France qui vote Rassemblement national. Et c’est un problème »
Une autre culture est à chercher du côté de la création locale, des artistes régionaux, des oubliés de Paris et de ses stars mondialisées. C’est la même Marie-Caroline Le Pen qui, en décembre 2022, en appelle à la défense d’un courant artistique « francilien », à l’image de « l’école de Barbizon pour la peinture paysagiste du XIXe siècle ». C’est Christelle Ritz, élue de la région Grand-Est, qui défend « les vrais acteurs culturels de nos villes et de nos villages », propose un festival ancré dans chaque département, vante « les bâtisses alsaciennes ou les églises et maisons en pans de bois en Champagne ».
L’ancrage local renvoie à un sujet dont Marine Le Pen est la première à s’emparer, en 2017, dans un discours au Mont-Saint-Michel : défendre le Patrimoine culturel immatériel. Ce champ est mis en valeur par l’Unesco en 2003 – fêtes et danses traditionnelles, artisanat, processions, costumes, chorales, recettes de cuisine – dans le but de contrebalancer un patrimoine matériel qui, lui, est jugé trop à l’avantage de l’Occident.
Le RN détourne le concept pour le réduire à un folklore rangé sous la bannière bleu-blanc-rouge. « Désolant », tranche un responsable de l’Unesco voulant rester anonyme. Mais efficace. Ce « patrimoine » modeste fait écho à un dada de l’extrême droite : porter haut nos couleurs, financer les artistes français d’abord, privilégier les œuvres qui racontent les grandes heures de notre histoire, défendre la langue française, la francophonie, étriller l’écriture inclusive.
C’est un gros point de friction avec un monde culturel ignorant les frontières. « Presque JAMAIS nos impôts ne financent des films et séries valorisant les périodes glorieuses et héros de notre histoire, de Jeanne d’Arc à la France libre », se désole, sur X, le député de Moselle Alexandre Loubet, en 2022. Le plus virulent est le député de l’Yonne Julien Odoul, qui multiplie les tweets assassins, par exemple quand il qualifie l’écriture inclusive de « cancer » propre à « détruire l’héritage de la France ».
Lutter contre le « wokisme »
Ces saillies cernent un projet culturel plus existentiel que programmatique. Il ne s’agit pas tant d’évoquer la place de la lecture, du théâtre, des musées ou de l’opéra dans la société que de lutter contre le « wokisme ». Le terme revient souvent, et sa définition par l’extrême droite est souple : des œuvres qui sapent l’identité et la famille chrétienne, défendent l’islam et les migrants, font du prosélytisme LGBT, salissent la France, ses institutions, sa police… La liste est longue, manœuvre habile pour s’en prendre à la création et en limiter le financement.
Lire aussi l’enquête (2023) : Le « wokisme », déconstruction d’une obsession française
Les cadres du RN, a contrario, tiennent leur modèle : le film Vaincre ou mourir, sorti en janvier 2023, qui raconte l’insurrection en 1793 des « valeureux » catholiques vendéens contre les « infâmes » républicains, qui plus est tourné sur le site du Puy du Fou, bastion de la famille de Villiers, avec un fort appui de Canal+ de Vincent Bolloré et 200 000 euros de la région Pays de la Loire.
Lire aussi | Le film « Vaincre ou mourir », une relecture biaisée des guerres de Vendée au service de la droite identitaire
Le combat antiwoke de l’extrême droite se traduit en des dizaines d’interventions dans les régions. Cette abondante littérature est condensée dans un amendement déposé il y a six mois par les élus de Reconquête !, le parti d’Eric Zemmour, au conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes. Ces derniers demandent de « couper définitivement tout lien avec des dépenses communautaristes, wokistes et LGBT dans le domaine de la culture ».
Le plus souvent, ces résolutions sont repoussées, à l’Assemblée nationale comme dans les régions. Pourtant, l’influence culturelle du RN est forte, le mouvement ayant des alliés redoutables, sous la forme d’associations et de groupes d’ultradroite visant à défendre les valeurs chrétiennes intégristes et la famille traditionnelle. Citons parmi d’autres l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (Agrif), dont la cible est l’art contemporain, Civitas, aujourd’hui dissous, qui visait le cinéma, ou Les Natifs, héritier de Génération identitaire.
Ces groupes bataillent dans la rue, les médias, au tribunal et surtout sur Internet. La chaîne CNews ou l’émission « TPMP » de Cyril Hanouna sont des relais précieux. « Un “raid” culturel est souvent initié par un groupe d’extrême droite sur le réseau social X, puis il est relayé par des élus RN ou de Reconquête !, il est ensuite repris par des médias et prolongé par des particuliers se voyant acteurs d’un combat », analyse David Doucet, coauteur de La Fachosphère(Flammarion, 2016).
Lire aussi | Comment les thèmes favoris du RN ont peu à peu colonisé les médias traditionnels
Cette constellation vise d’abord à insulter des figures culturelles populaires, par exemple la chanteuse franco-malienne Aya Nakamura, qui pourrait interpréter une chanson d’Edith Piaf lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, le 26 juillet. Le raid part du groupe identitaire Les Natifs, diffusant le 10 mars la photo de la chanteuse francophone la plus écoutée au monde avec la banderole : « Ici c’est Paris, pas le marché de Bamako. » Marion Maréchal prend le relais, le 12 mars : « Elle ne chante pas en français. » Suit Julien Odoul sur X, le 15 mars : « Pourquoi devrait-on s’infliger de mettre en avant une apôtre de la décadence linguistique et culturelle ? »
Lire aussi | Polémique Aya Nakamura aux JO : « Il y a bien mieux à dire qu’un débat passé au papier de verre identitaire »
Les rappeurs sont d’autres cibles de choix. Le député (RN) de Moselle Laurent Jacobelli a exhorté, en avril, les élus de la région Grand-Est à ne pas voter une subvention à une salle de Nancy programmant Kalash Criminel, un rappeur qui « appelle des jeunes à tuer des policiers ».
« Les coudées franches »
On a beaucoup évoqué, l’hiver 2022-2023, le combat d’artistes et de féministes, résolument à gauche, pour faire annuler une exposition du dessinateur Bastien Vivès au festival de bande dessinée d’Angoulême, en raison de trois albums qu’elles assimilaient à de la « pédopornographie ». On oublie un peu que la personne qui a lancé la charge est Caroline Parmentier, députée (RN) du Pas-de-Calais, ex-rédactrice en chef du quotidien d’extrême droite à tendance catholique traditionaliste Présent, et devenue la plus proche conseillère de Marine Le Pen.
C’est la même Caroline Parmentier qui a ferraillé contre le tableau Fuck Abstraction !, de l’artiste suisse Miriam Cahn, exposé au Palais de Tokyo en 2023, estimant qu’on y voyait un enfant faire une fellation à un adulte. Les réseaux sociaux ont pris le relais, jusqu’à ce qu’un ancien élu FN asperge la toile d’encre fuchsia. Marine Le Pen a condamné le vandalisme, alors que Caroline Parmentier est restée muette.
Lire aussi | L’auteur de la dégradation de l’œuvre de Miriam Cahn au Palais de Tokyo est un ancien élu du Front national
« Le RN veut nous endormir en prétendant être devenu respectable, mais son vrai visage, c’est la censure », confie au Monde l’ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak, régulièrement prise à partie par le groupe RN à l’Assemblée nationale. François Lecercle abonde : « Ce mouvement essaie de se respectabiliser, mais le groupe de fanatiques qui les soutient se sent les coudées franches. On peut craindre le pire s’ils arrivent au pouvoir. »
Prenons le cinéma. La Société des réalisateurs français (SRF) constate, depuis deux ans, des « pressions fortes » de l’extrême droite contre des films de fiction comme des documentaires. D’abord au moment de leur financement par les régions, avec des élus RN faisant alliance avec la droite pour réduire les subventions. Ensuite lors de la sortie en salle. S’invite ici la plate-forme AlloCiné, où les spectateurs notent les longs-métrages. « Des films sur les migrants ou qui s’interrogent sur les violences policières font l’objet de raids massifs de l’extrême droite, délivrant des notes épouvantables afin qu’ils soient peu vus », assurent les cinéastes Fleur Albert et Christophe Cognet, chargés par la SRF de piloter une cellule de veille.
Menace sur le cinéma
Ces derniers citent Quelques jours pas plus, de Julie Navarro, sorti le 3 avril, où un ancien journaliste (Benjamin Biolay) cherche à séduire Mathilde (Camille Cottin), qui aide des migrants. Dès la mise en ligne de la bande-annonce, bien avant la sortie en salle, le film fait l’objet de 971 commentaires haineux sur la page Facebook du distributeur. La campagne s’est ensuite reportée sur AlloCiné, avec des notes désastreuses entre 0 et 1 sur 5.
Le destin de ce film reprend celui, six mois auparavant, d’Avant que les flammes ne s’éteignent, de Mehdi Fikri, qui raconte le combat d’une femme (Camélia Jordana, cible récurrente de l’extrême droite) dont le frère a été tué par la police : des assauts racistes sur AlloCiné, puis des attaques venant de la chaîne CNews, enfin les mots moqueurs de Christelle Ritz sur un film militant à la subvention haute et aux entrées basses.
La SRF s’inquiète plus largement de menaces que l’extrême droite fait peser sur des salles de cinéma, des producteurs et des distributeurs, afin que des films aux sujets « problématiques » soient raréfiés. « C’est toute la culture qui est attaquée », préviennent Fleur Albert et Christophe Cognet.
Lire aussi (2021) : Comment le Rassemblement national est devenu le premier parti de la génération des 25-34 ans
Cédric Siré, patron de Webedia, maison mère d’AlloCiné, s’inquiète de raids communautaires en hausse, visant à « détruire » l’image d’un film. « Nous sommes très vigilants et veillons à annihiler ces attaques. » Mais il ajoute : « Attention à ne pas fantasmer l’importance d’Internet pour expliquer le succès ou l’échec d’un film. »
Il faudra surveiller ce qui se passe, le 21 août, lors de la sortie du très attendu Emilia Perez, de Jacques Audiard. Parmi les quatre actrices ayant reçu conjointement le Prix d’interprétation féminine à Cannes figure la trans Karla Sofia Gascon, qui joue un baron de la drogue mexicain ayant changé de sexe. Or, Marion Maréchal a déploré sur X que ce prix cannois soit allé « à un homme ». La remarque est dans le ton du débat qui a eu lieu, un an auparavant, quand la région Ile-de-France a attribué une subvention au film d’Audiard. Wallerand de Saint Just, dirigeant historique du FN et ancien avocat de Jean-Marie Le Pen, désormais élu RN à la région, s’y est opposé, estimant que « le transgenrisme semble présenté comme une sorte de rédemption ». La même année 2023, il s’est opposé au financement du documentaire La Belle de Gaza, qui raconte une transition de genre entre la ville palestinienne et Tel-Aviv, trouvant le propos « indécent et dérisoire compte tenu de la situation ». Wallerand de Saint Just ajoute aujourd’hui : « On dilapide l’argent des Franciliens sur des sujets qui ne les intéressent pas. » Et quand on lui demande quelles thématiques pourraient les intéresser, il reste interdit.
Rares prise de guerre
Selon l’Observatoire de la liberté de création, les tentatives de censure de la culture par l’extrême droite sont en forte hausse, sous la pression d’associations croisant intégrisme catholique et enracinement identitaire. En avril 2023, une soirée de rap et d’électro prévue sur les toits de Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, est annulée sous la pression de Civitas. Au même moment, le concert de Bilal Hassani, prévu dans une église désacralisée de Metz, est supprimé après une campagne d’une violence inouïe ciblant l’orientation sexuelle du chanteur. Le mois suivant, à Carnac (Morbihan), une soixantaine de militants de Civitas bloquent les portes d’une église où devait se produire l’organiste Kali Malone. La mort dans l’âme, le maire (sans étiquette) Olivier Lepick annule : « Les élus RN n’ont pas moufté. Je crois qu’ils ne sont pas assez stupides pour cautionner ce genre d’action, quand bien même elle émane d’une partie de leur électorat. »
Lire l’entretien avec Eric Ruf (Comédie-Française) et Tiago Rodrigues (Festival d’Avignon) : « La culture n’a plus aucun poids dans le débat politique »
C’est dans ce paysage pour le moins tumultueux que le monde culturel se demande quelle figure du RN pourrait devenir ministre de la culture. Il lui faudra définir un programme, fédérer les turbulents élus régionaux et essayer de contrôler les associations radicales. Sébastien Chenu est le candidat naturel, d’autant qu’il incarne la notabilisation du mouvement, mais il a pris une telle importance qu’il peut espérer plus. Le député sortant de la Moselle Laurent Jacobelli, qui a travaillé à TF1 et TV5 Monde, est cité pour mettre en place la délicate privatisation de l’audiovisuel public – si elle reste d’actualité. La députée Caroline Parmentier est très offensive sur la culture, à la fois hypertradi et fan de la Palme d’or Anatomie d’une chute (2023), de Justine Triet. Ces trois figures n’ont pas voulu répondre à nos questions.
Le RN pourrait chercher un candidat hors de ses rangs. Mais les prises de guerre sont rares. Déclarer sa flamme peut plomber une carrière. Abonné aux seconds rôles dans les films comiques, l’acteur Franck de Lapersonne a connu cette disgrâce après avoir défendu Marine Le Pen en 2017, puis Florian Philippot. « La plus grosse bourde de ma vie », a-t-il confié la même année dans L’Express, avant de réapparaître dans Mon crime (2023), de François Ozon.
Fin 2021, Sébastien Chenu a tenté de rapprocher Jean-Jacques Aillagon et Marine Le Pen autour d’un déjeuner dans le 8e arrondissement de Paris. « Elle a vite compris qu’il n’y avait pas de conquête possible, tant de choses m’éloignent de ce parti, à commencer par ma vision de l’Europe », confie l’ex-ministre de la culture.
Lire aussi | « Versailles connection » : comment le milliardaire Pierre-Edouard Stérin place ses pions au RN
Peut-être que le RN trouvera des alliés dans le vaste champ du patrimoine, ses musées, monuments ou châteaux, parmi les agents du ministère aussi. Dans le secteur de la création, recruter sera bien plus difficile. Tout juste apprend-on par la revue en ligne Glitz que l’actrice Mathilde Seigner organiserait depuis un an des dîners réunissant autour de Jordan Bardella des acteurs, chefs cuisiniers et sportifs. Louis Aliot prévient : « Il y a beaucoup de personnes, autour de nous, que vous ne voyez pas et qui vont sortir. » Pour le monde culturel, le plus tard sera le mieux.Roxana AzimiMichel Guerrin