« Le NFP n’est ni antisémite ni à l’extrême gauche, comme en atteste son programme ».

Le nouvel air du « Front populaire »

Adoptée par la gauche lors des prochaines élections législatives, la formule, qui n’échappe pas aux querelles d’interprétation, fait référence à la victoire historique de 1936 dont le socialiste Léon Blum est la figure tutélaire

Par Nicolas TruongPublié hier à 08h30

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Histoire d’une notion. A gauche, l’expression a été lancée le 9 juin, au soir des élections européennes, par le député La France insoumise (LFI) de la Somme François Ruffin, en réponse à la dissolution de l’Assemblée nationale déclenchée par Emmanuel Macron. Une formule brandie comme un rempart face au risque de fascisation. Comme un appel d’air, une salve d’avenir, une promesse de réconciliation. Les gauches étaient prétendument irréconciliables. Les voici rassemblées au sein d’une formule qui fédère : le Nouveau Front populaire (NFP), alliance électorale dans laquelle se retrouvent LFI, le Parti socialiste (PS), Place publique et Les Ecologistes.

A droite et au centre, mais aussi pour une partie de la gauche, la réappropriation de l’expression est parfois considérée comme une usurpation. « Le rassemblement de la gauche de gouvernement ne peut pas se faire avec LFI. Sauf à tout trahir de l’héritage de Blum », a déclaré l’ancien ministre socialiste Bernard Cazeneuve, le 11 juin, sur X. « S’il y en a un qui doit se retourner dans sa tombe aujourd’hui, c’est Léon Blum », a taclé le président de la République le 12 juin.

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Le Front populaire, c’est tout d’abord un mouvement historique qui porte l’union des gauches au pouvoir, au printemps 1936. Président du Conseil (de juin 1936 à juin 1937 et de mars à avril 1938), le socialiste Léon Blum (1872-1950) en est la figure tutélaire. Le Front populaire, c’est un mélange de conquêtes sociales, de grèves et d’occupations. Un moment de « joie pure » où « enfin, on respire ! », s’exclame la philosophe Simone Weil (1909-1943). Un gouvernement qui fit adopter la semaine de 40 heures (contre 48 auparavant), introduisit les délégués du personnel dans les entreprises (y compris des femmes) et les congés payés (quinze jours annuels). Une période célébrée par La Belle Equipe (1936)le film de Julien Duvivier, les clichés photographiques de Willy Ronis, et dans les guinguettes où l’on danse sur les airs de Charles Trenet.

Malgré les divisions, notamment entre un Parti communiste français (PCF) marxiste-léniniste relié à l’URSS de Staline et des socialistes qui, selon la fameuse phrase de Léon Blum au congrès de Tours, en 1920, veulent « garder la vieille maison » de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), l’union s’établit entre ces deux formations alliées avec le Parti radical et soutenues par une myriade d’associations. Le risque d’une prise de pouvoir par les ligues fascistes lors d’une insurrection antiparlementariste à Paris, le 6 février 1934, a resserré les liens. Les comités de vigilance antifascistes se constituent et L’Internationale voisine désormais avec La Marseillaise lors du serment du 14 juillet 1935 où, après une immense manifestation, le « Rassemblement populaire » jure de « rester uni pour défendre la démocratie ».

« Pas juste un cartel électoral »

La reprise actuelle du terme par le Nouveau Front populaire (NFP) est-elle fondée ou usurpée ? « Les mythes sont faits pour être mobilisés », observe Antoine Prost, historien de la Grande Guerre et auteur d’Autour du Front populaire. Aspects du mouvement social au XXe siècle (Seuil, 2006). L’imaginaire du Front populaire commence à la Libération et le slogan sur la « force tranquille » de François Mitterrand lors de la campagne présidentielle de 1981 est inspiré du discours de Léon Blum, le 5 juin 1936, à la radio annonçant la constitution du gouvernement.

Les alliances d’aujourd’hui sont-elles davantage contre-nature que celle d’hier ? « Les “insoumis” sont des modérés si l’on les compare aux communistes des années 1930. Le programme du NFP n’est pas en rupture avec le capitalisme, alors qu’avant 1936 Léon Blum prônait la socialisation des moyens de production », analyse Jean Vigreux, auteur d’Histoire du Front populaire. 1936, l’échappée belle (Texto, 2022). Cependant, il ne faut pas oublier que le Front populaire de 1936 n’est « pas juste un cartel électoral », rappelle Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne mais « un mouvement social puissant, très ancré dans la société, ce qui est impossible à réaliser en trois semaines en 2024, tant la gauche s’est coupée d’une partie des classes populaires ».

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Comme tout mythe, le Front populaire a été mythifié. Le temps des cerises est aussi celui des chemises grises. Des rixes éclatent entre les Croix de feu du colonel de La Rocque (1885-1946) et les militants du Front populaire. Léon Blum sera violemment agressé, le 13 février 1936, par des militants monarchistes en marge du cortège qui accompagne les obsèques du journaliste d’extrême droite Jacques Bainville (1879-1936). Et l’écrivain Charles Maurras (1868-1952), fondateur de l’Action française, écrit le 15 mai 1936 : « C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre et abattre le Blum. » Les clivages sont importants, notamment autour du pacifisme et de l’aide militaire à la République espagnole. L’économie est un point d’achoppement. « Les grandes entreprises pouvaient augmenter les salaires de 15 % mais pas les petits patrons », analyse Antoine Prost, qui estime également que « le Front populaire aurait pu réarmer plus tôt ».

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Parfois critiquée, la référence au Front populaire pour ces législatives est « amplement justifiée », estime Jean Vigreux, assurant que « le NFP n’est ni antisémite ni à l’extrême gauche, comme en atteste son programme ». L’expression est toutefois un signifiant si puissant qu’elle fut reprise par l’essayiste Michel Onfray qui, en juin 2020, en fit le nom de sa revue trimestrielle « souverainiste »expliquant récemment que sa démarche « relevait davantage du clin d’œil historique ». Signe du combat idéologique ambiant, elle n’échappe pas à la bataille des interprétations.

Nicolas Truong

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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