Programme environnement du RN : la défense d’un « paradis énergétique » serait un enfer pour les plus fragiles
Ce 24 juin, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a présenté son programme pour les législatives. Le RN propose de remplacer « l’écologie punitive » par une « écologie du bon sens » et… c’est à peu près tout, ou presque. Éclairage.
Décryptage | Gouvernance | 24.06.2024 https://www.actu-environnement.com/ae/news/programme-environnement-energie-climat-rassemblement-national-44303.php4#ntrack=cXVvdGlkaWVubmV8MzU2MQ%3D%3D%5BNDExMDgz%5D

© Rochagneux
David Ascher, directeur de la publication d’Actu-Environnement, et Arnaud Gossement, avocat, docteur en droit, cosignent une série de tribunes pour analyser les programmes parus, ou à paraître, des principales formations candidates aux prochaines élections législatives.
Si les deux personnalités engagées pour l’environnement depuis plus de vingt ans se sont toujours illustrées pour leur neutralité politique, la gravité du contexte politique actuel les incite à prendre la parole aujourd’hui.
Objectif : apporter un éclairage juridique et factuel sur les propositions qui sont avancées, notamment par le Nouveau Front populaire, Renaissance et le Rassemblement national pour contribuer au débat public et permettre à chacun de se faire son opinion, en toute indépendance.
Cette troisième et dernière tribune porte sur le programme du Rassemblement national, publié ce 24 juin 2024.
Nous le répétons : le Rassemblement national ne présente pas qu’une différence de programme, mais aussi une différence de nature avec la plupart des autres formations politiques. Son programme (1) pour les élections législatives démontre une nouvelle fois son obsession pour la « submersion migratoire ». Pour autant, se borner à se placer sur le terrain des valeurs pour s’indigner et dénoncer nous paraît insuffisant. Il faut rentrer dans le détail des mesures présentées pour démontrer que cette « écologie du bon sens » opposée à l’« écologie punitive » révèle surtout le désir de combattre les écologistes et l’étranger – incarné en l’occurrence par l’Europe – davantage que les risques pour l’environnement.
Ainsi, pour défendre un « paradis énergétique » à la française, le Rassemblement national avance paradoxalement des mesures contraires à la souveraineté nationale qui maintiendront les plus modestes dans leur dépendance économique aux hydrocarbures sans aucune aide pour leur permettre d’en sortir.
De manière générale, pour ces élections législatives, le Rassemblement national propose des mesures en nombre limité. Ce programme comporte deux catégories de mesures. Les premières, réunies dans un chapitre intitulé « Le temps de l’urgence », sont promises avant l’automne. Aucune mesure ne porte sur la protection de l’environnement. Manifestement pour le RN, il n’y a pas d’urgence à agir en matière d’écologie.
Écologie : il y a urgence à prendre son temps
Pour la suite, il faut se reporter au chapitre « Le temps des réformes », lequel comporte très peu de mesures environnementales. Alors que les effets du changement climatique et de la dégradation de la biodiversité sont de plus en plus visibles, fréquents et violents, le Rassemblement national ne propose aucune mesure sur ces enjeux fondamentaux. Le parti d’extrême droite ne considère manifestement pas que la sécurité dépend aussi, et peut-être même surtout, de la sécurité sanitaire et environnementale.
Qu’il s’agisse de réduire la production de déchets, d’enrayer le déclin des espèces animales et végétales, de réduire la dépendance de l’agriculture aux produits chimiques, de s’adapter aux changements climatiques, de réduire la consommation d’énergies fossiles de manière systémique. À l’exception d’un plan de rénovation du réseau de distribution de l’eau qui ne comporte ni moyens ni échéance, le RN ne propose rien et surtout pas dans les premiers jours.
On notera que le « portefeuille » de mesures environnementales est si petit qu’il ne comporte même plus certaines promesses traditionnelles de l’extrême droite, comme sur la chasse, la protection des animaux domestiques, l’abattage rituel, la défense des paysages ou bien encore le « localisme ».
Énergie : défendre notre souveraineté et les plus modestes… avec du pétrole
Notre analyse est que le Rassemblement national se veut le défenseur de la souveraineté… au détriment de la souveraineté énergétique. Le programme comporte la promesse du maintien d’un monde du pétrole qui nous a assurés croissance économique et confort au cours du siècle précédent. Alors que le parti assure vouloir respecter l’Accord de Paris, et donc réduire nos émissions de gaz à effet de serre et notre consommation d’énergies fossiles, il défend pourtant ces dernières. Cela est contradictoire, non seulement avec l’urgence climatique mais aussi avec la défense de la souveraineté nationale puisque la consommation d’énergies fossiles rend l’Hexagone dépendant des pays producteurs de pétrole.
Dès les premiers jours de gouvernement, le RN promet une « baisse de la TVA sur l’ensemble des produits énergétiques », sans expliquer à aucun moment quel serait le niveau de cette baisse – le chiffre de 5,5 % n’est pas confirmé par écrit – ni sa compatibilité avec la directive européenne du 28 novembre 2006 relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée. Rappelons en outre que la baisse de la TVA ne garantira pas une baisse durable du prix des carburants, ne tiendra aucun compte des différences de revenus des consommateurs et assurera, de surcroît, un revenu complémentaire aux pays pétroliers au détriment des finances publiques. Lesquelles pourraient certainement être mieux mobilisées, par exemple pour accompagner les plus modestes à se chauffer ou à rouler sans pétrole.
Les trois premières mesures du titre « Défendre la qualité de vie des Français en refusant toute écologie punitive » ont également pour objet de permettre aux Français de se chauffer et de rouler avec des énergies fossiles.
La première consiste à défendre la voiture thermique et « renoncer à l’interdiction de la vente des voitures à moteur thermique à l’horizon 2035 et inciter les constructeurs français à développer des véhicules propres abordables ». Le RN n’explique pas ici comment il entend déroger à une interdiction pourtant européenne et ce, sans sanctions en retour.
La deuxième mesure a également pour objet de défendre la voiture thermique et « supprimer les zones à faibles émissions ». Ce qui reviendra ici à supprimer les aides pour changer de véhicule, à ne plus s’engager pour le développement des transports en commun et ne rien faire contre la pollution de l’air dont décèdent pourtant des milliers de personnes chaque année.
La troisième mesure présentée est tout aussi favorable aux énergies fossiles, puisqu’elle prévoit d’« abroger toutes les interdictions et obligations liées aux DPE (travaux, mise en location…) ». Le RN semble confondre la finalité d’une mesure (l’interdiction de mise en location des logements les plus énergivores) avec l’un des outils de mise en œuvre (le diagnostic de performance énergétique). En appelant sans plus de détail à « mettre en place un accompagnement pragmatique des rénovations de logements en lien avec les professionnels », le parti apparaît à court d’idées opérationnelles pour mettre fin aux passoires énergétiques.
Énergies renouvelables : oui, mais sans éoliennes
Enfin, s’agissant de la production d’énergie, le RN réduit largement cette question à celle de l’électricité, en oubliant la chaleur. Sans surprise, il rappelle son attachement à l’électricité nucléaire et son hostilité à l’endroit des énergies renouvelables, à l’exception de l’hydroélectricité et de la géothermie. Lors de sa conférence de presse, Jordan Bardella a annoncé « un moratoire sur toute nouvelle construction de chantier éolien ». Sans évoquer toutefois la déconstruction des parcs existants qui était jusqu’à présent demandée par son parti.
S’agissant de l’énergie solaire, il a souhaité « reconstruire sur le sol français » une filière photovoltaïque « en [la] protégeant avec des droits de douane au niveau européen ». Pour autant, le RN ne dit rien, ni à l’oral ni à l’écrit, des mesures à prendre pour cette filière dans l’attente de ces droits de douane dont l’établissement ne dépend pas de la France mais de l’Union européenne.
Rappelons que lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2022, Marine Le Pen avait promis « un moratoire sur l’éolien et le solaire ». La position du RN pourrait donc avoir évolué sur le solaire, si l’on en juge par les déclarations des députés Pierre Meurin et Jean-Philippe Tanguy au cours des débats parlementaires relatifs à la loi du 10 mars 2023 d’accélération de la production des énergies renouvelables. Mais factuellement, le programme présenté ce 24 juin 2024 ne comporte aucune mesure de soutien particulier à cette énergie. Si le levier de la commande publique est vaguement évoqué pour « réduire l’empreinte carbone de la France en soutenant les relocalisations industrielles et en favorisant les acteurs locaux dans la commande publique (circuits courts, priorité nationale, préférence européenne…) », le solaire n’est de nouveau pas explicitement visé et aucun objectif chiffré et daté de développement n’est avancé.
En conclusion, l’écologie demeure, pour le Rassemblement national, un épouvantail. Il n’est pas question de prendre en urgence des mesures pour lutter contre le changement climatique, pour s’adapter et pour accompagner les plus modestes. Il est surtout question de faire preuve de nostalgie en opposant au « paradis énergétique » d’hier (sic), une « écologie punitive » qui priverait injustement les Français du droit d’utiliser leur voiture. Pourtant, force est de constater que ce « paradis » s’apparentera rapidement à un enfer pour les plus fragiles.
Cette tribune est la troisième publiée par les deux cosignataires dans le cadre des élections législatives anticipées, après celles analysant les programmes du Nouveau Front populaire et d’Ensemble pour la République.1. Consulter le programme du RN
https://rassemblementnational.fr/documents/202406-programme.pdf
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