Cartographie des territoires de l’extrême droite en Europe
Par Béatrice Giblin (Géographe), Sylvie Gittus (Cartographe) et Francesca Fattori (Cartographe)
Publié aujourd’hui à 05h32, modifié à 09h30
En cartes
Zones rurales délaissées, régions frappées par la désindustrialisation, territoires hantés par des traumatismes historiques… La géographe Béatrice Giblin souligne les ressorts communs à la montée des partis d’extrême droite dans l’Union européenne, éclairant une série de cartes réalisées à partir des résultats des élections législatives dans chaque Etat membre.
Les élections européennes, qui se tiennent du 6 au 9 juin, devraient connaître une forte poussée de l’extrême droite au sein du Parlement européen, alors que des partis de cette mouvance siègent déjà dans les gouvernements de plusieurs Etats membres.
A cette occasion, Le Monde a réalisé une cartographie fine du vote en faveur de l’extrême droite au sein des Vingt-Sept. Pour ce faire, nous avons sélectionné pour chaque pays les partis de droite radicale et populiste, et extrait les votes exprimés en leur faveur lors des élections législatives nationales les plus récentes.
Pour tenter de comprendre les mécanismes qui ont favorisé cette évolution dans les territoires contrastés de l’UE, nous avons sollicité la géographe Béatrice Giblin, fondatrice de l’Institut français de géopolitique (université Paris-VIII) et directrice de la revue Hérodote, qui dès 2012 dans un de ses numéros, revu et augmenté en 2014 (L’Extrême Droite en Europe, La Découverte) s’interrogeait sur les ressorts communs à la montée de ces partis.
Le vote d’extrême droite dans l’Union européenne

Tous les sondages annoncent une forte poussée d’extrême droite aux élections européennes. S’il est parfois difficile de classer clairement à l’extrême droite certains partis, il n’en reste pas moins que cette mouvance partage des dénominateurs communs.
Au premier rang figure l’immigration, que celle-ci soit forte ou pas dans leur pays : tous ont voté contre le pacte sur la migration et l’asile, jugé trop laxiste. L’Union européenne (UE) est accusée de favoriser l’arrivée d’étrangers sans prendre en compte, surtout si ces derniers proviennent de pays musulmans, une supposée opposition des « peuples », par crainte de perdre leur identité ethnique, religieuse ou culturelle.
Cependant, bien que l’extrême droite soit désormais présente dans tous les Etats de l’UE, certains, surtout dans l’Est, sont nettement plus touchés que d’autres. Les zones où les partis d’extrême droite obtiennent des scores très élevés sont généralement rurales et faiblement peuplées. Dans ces pays, pourtant, l’intégration dans l’UE en 2004 fut approuvée par une nette majorité des citoyens. Aujourd’hui, une partie d’entre eux sont séduits par les discours nationalistes, identitaires et conservateurs de ces partis, qu’ils voient comme les seuls sachant les comprendre et les défendre, voire les protéger d’une élite européenne qui les ignorerait, les mépriserait et leur imposerait des politiques économiques et sociétales qu’ils rejettent.





Démographie en crise
Ces pays, outre qu’ils ont été dirigés par des partis communistes, ont tous connu des histoires nationales plus ou moins traumatisantes. La Pologne a été deux fois rayée de la carte, partagée entre l’Allemagne et la Russie. La Hongrie a été amputée d’une grande partie de son territoire et de sa population après la première guerre mondiale. La République tchèque a perdu, un temps, la Bohème. Tous ont une démographie en crise – diminution de la population, taux de natalité et de fécondité très bas, exil des jeunes diplômés, vieillissement de la population – qui alimente le sentiment d’une partie de leur population d’être abandonnée et de voir disparaître à jamais son mode de vie, dans ces régions encore rurales mais où la politique agricole commune a fortement contribué à moderniser l’agriculture et, donc, à accélérer l’exode rural.
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Dans les autres pays de l’UE, l’ancrage de l’extrême droite est plus ancien (France, Belgique, Pays-Bas), du fait d’une immigration elle aussi plus ancienne et localisée dans des régions urbaines autrefois industrielles. Ces régions ont eu besoin de main-d’œuvre dans le passé mais ont été très touchées par la désindustrialisation. Celle-ci a été aggravée par des délocalisations facilitées par l’ouverture des frontières et l’intégration des pays de l’Est, entraînant un chômage massif.
En France, le sentiment d’être abandonné par les responsables politiques de droite et de gauche ressenti dans la population ouvrière a été exploité par l’extrême droite, qui a accusé les « étrangers » de prendre les emplois des nationaux. Puis la croissance du trafic de drogue – y compris désormais dans de petites villes et en milieu rural – dans lequel se trouvent souvent impliqués des jeunes Français issus de familles immigrées, l’insécurité qu’il génère, les attentats djihadistes sont autant de facteurs qui expliquent l’extension du vote d’extrême droite sur l’ensemble du territoire national et, plus ou moins, dans toutes les couches de la population – ouvriers, employés, cadres, jeunes, personnes âgées. Le discours sur le retour des frontières et même sur une « double frontière » (contrôle aux frontières externes de l’UE et contrôle aux frontières nationales) trouve désormais un large écho, même si on peut douter de l’efficacité de leur rétablissement.
Se sentir de nouveau protégé par des frontières sûres, ne plus se faire imposer des normes décidées à Bruxelles – voiture électrique, arrêt des pesticides, chaudières au gaz… – tout en restant dans l’UE, car le Brexit au Royaume-Uni et ses conséquences négatives ont calmé les ardeurs des partisans de la sortie de l’UE, sont autant d’arguments qui séduisent de plus en plus d’électeurs. Le slogan du parti polonais Confédération Liberté et indépendance résume bien cet état d’esprit : « Une maison, un barbecue, du gazon, deux voitures et des vacances. »
Le vote d’extrême droite dans l’Union européenne

Principaux partis retenus par pays et date d’élection : Allemagne (2021) : Alternative für Deutschland (AfD) ; Autriche (2019) : Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) ; Belgique (2019) : Vlaams Belang, Alliance néoflamande (N-VA), Parti populaire ; Bulgarie (2023) : Renaissance, There is Such a People, VMRO ; Chypre (2021) : Front populaire national (ELAM), Mouvement solidarité, Souffle du peuple ; Croatie (2024) : Mouvement pour la patrie, Le Pont (Most), Détermination et justice ; Danemark (2022) : Démocrates danois, Parti du peuple danois, Nouvelle droite ; Espagne (2023) : Vox ; Estonie (2023) : EKRE ; Finlande (2023) : les Vrais Finlandais, VL ; France (2022) : Rassemblement national, Reconquête!, Les Patriotes, Debout la France ; Grèce (2023) : Spartiates, Solution grecque, Niki ; Irlande (2020) : Parti du centre, Parti irlandais de la liberté ; Italie (2022) : Fratelli d’Italia, la Ligue, Italexit per Italia ; Hongrie (2022) : Fidesz, KNDP, Notre patrie ; Lettonie (2022) : Alliance nationale, Pour la stabilité!, Lettonie d’abord, Pour chacun et chacune, Pouvoir souverain ; Lituanie (2020) : Alliance nationale, Drasos Kelias ; Luxembourg (2023) : Parti réformateur alternatif démocratique (ADR) ; Malte (2022) : Parti populaire ; Pays-Bas (2023) : Parti pour la liberté (PVV), Forum pour la démocratie (FVD) ; Pologne (2023) : PiS (au sein de la confédération Droite unie), Confédération, Il n’y a qu’une Pologne ; Portugal (2024) : Chega ; République tchèque (2021) : SPD, Tricolore, Bloc de Volny ; Roumanie (2020) : Alliance pour l’unité des Roumains ; Slovaquie (2023) : Parti national slovaque, Notre Slovaquie, Notre famille, République ; Slovénie (2022) : Parti national slovène, Resni.ca ; Suède (2022) : Démocrates suédois
Sources : commissions électorales et Parlements nationaux ; Le Monde ; Europe Elects
Développement : Eric Dedier
[Carte] Quels sont les pays d’Europe gouvernés par l’extrême droite ?
Mis à jour le 06.06.2024
Boran Tobelem
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L’extrême droite est à la tête des gouvernements italien et hongrois. Ailleurs dans l’Union européenne, ce courant politique participe également à l’exécutif finlandais et slovaque. Il apporte son soutien sans participation à celui de la Suède.
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En octobre dernier, la Slovaquie a rejoint la liste des gouvernements européens comptant un parti d’extrême droite dans ses rangs. Le Parti national slovaque (SNS) est membre de la coalition menée par Robert Fico.
Un an plus tôt, l’Union européenne voyait pour la premier fois l’un de ses pays fondateurs doté d’un exécutif mené par l’extrême droite. Depuis octobre 2022, l’Italie est gouvernée par Giorgia Meloni, dirigeante du parti postfasciste Fratelli d’Italia.
Un autre Etat fondateur, les Pays-Bas, devrait quant à lui voir l’extrême droite entrer au gouvernement, sans pour autant le diriger. Le 22 novembre dernier, le parti nationaliste PVV de Geert Wilders est sorti grand vainqueur des élections législatives. Bien que ce dernier ait renoncé à prendre la tête de l’exécutif en mars dernier, sa formation politique devrait faire partie d’un futur gouvernement de coalition avec trois partis issus du centre droit et de la droite.
Les gouvernements dirigés par l’extrême droite
Le 25 septembre 2022, Giorgia Meloni, du parti postfasciste Fratelli d’Italia, a remporté les élections générales italiennes. Elle est donc devenue le 22 octobre suivant présidente du Conseil, en coalition avec la Ligue, autre parti d’extrême droite dirigé par Matteo Salvini, et Forza Italia, formation conservatrice menée par l’ex-Premier ministre Silvio Berlusconi jusqu’à son décès le 12 juin 2023.
A noter que l’Italie comportait déjà l’extrême droite dans son exécutif. La Ligue appartenait en effet, depuis 2021, à la très large coalition dirigée par l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi (indépendant), allant de la gauche à l’extrême droite. Le parti de Matteo Salvini avait par ailleurs déjà gouverné de 2018 à 2019 en coalition avec le Mouvement 5 étoiles (M5S, populiste), sous la direction de Giuseppe Conte, alors proche du M5S.
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En octobre 2022, l’Italie rejoignait ainsi la Hongrie et la Pologne, les deux seuls pays de l’UE où l’extrême droite dirigeait déjà le gouvernement. En Hongrie, le Fidesz de Viktor Orbán est à la tête du pays depuis 2010. En avril 2022, le Premier ministre a été reconduit pour un quatrième mandat consécutif.
La Pologne n’appartient quant à elle plus au club des Etats européens gouvernés par l’extrême droite.
Le parti ultraconservateur Droit et justice (PiS), au pouvoir pendant huit ans à partir de 2015, s’est incliné face à la coalition centriste et pro-européenne menée par Donald Tusk, ancien président du Conseil européen et Premier ministre, lors des élections parlementaires du 15 octobre 2023. Celui-ci est ainsi redevenu Premier ministre le 13 décembre suivant. Le président de la République polonaise Andrzej Duda, en fonction depuis 2015, est en revanche issu du PiS.
Qui est Donald Tusk, Premier ministre polonais et ancien président du Conseil européen ?
L’extrême droite membre de gouvernements
En Finlande, l’extrême droite ne dirige pas le gouvernement mais en fait partie. A sa tête depuis le 20 juin 2023, Petteri Orpo, issu du Parti de la coalition nationale (centre droit) et vainqueur des élections législatives d’avril 2023 (20,8 % des voix). Le Premier ministre actuel gouverne en coalition avec le Parti des Finlandais, arrivé deuxième (20,1 %), le Parti populaire suédois de Finlande (4,3 %) et les Chrétiens-démocrates (4,2 %). L’une des caractéristiques majeures du Parti des Finlandais consiste en la promotion d’une vision identitaire de la société finlandaise. Son score élevé lors du scrutin législatif lui a permis d’obtenir plusieurs postes au gouvernement, dont celui de vice-Première ministre pour sa présidente, Riikka Purra, qui hérite également des Finances.
En Slovaquie, Robert Fico est de retour au pouvoir depuis le 25 octobre 2023. Premier ministre à deux reprises par le passé, le dirigeant du Smer-SD (historiquement classé au centre gauche) est arrivé en tête des élections législatives en septembre 2023. Pour gouverner, le dirigeant populiste s’est notamment allié au parti d’extrême droite SNS (Parti national slovaque). A peine installée, la nouvelle coalition, qui compte plusieurs ministres prorusses, s’est empressée d’annoncer l’arrêt des livraisons d’armes à l’Ukraine. En octobre 2023, le groupe Socialistes et Démocrates (S&D) au Parlement européen a annoncé suspendre les trois eurodéputés slovaques membres du Smer-SD.
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L’extrême droite dans le prochain gouvernement des Pays-Bas ?
Le 22 novembre 2023, le Parti pour la liberté (PVV), islamophobe et europhobe, a largement remporté les élections législatives néerlandaises avec 23,5 % des voix. La formation d’extrême droite menée par Geert Wilders a ensuite longuement négocié une coalition gouvernementale avec les centristes du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD), le parti Nouveau Contrat social (NSC) de centre droit et la formation agrarienne de droite Mouvement agriculteur-citoyen (BBB).
Leurs pourparlers ont abouti à un accord pour former un gouvernement, le 14 mai. M. Wilders avait de son côté renoncé en mars à être Premier ministre, en raison des réticences que son profil suscitait parmi ses futurs partenaires de coalition. Le poste devrait être assumé d’ici la fin juin ou début juillet par Dick Schoof, actuel secrétaire général du ministère de la Justice et de la Sécurité, sans affiliation partisane. Les quatre partis composant l’exécutif à venir ont par ailleurs annoncé que celui-ci serait pour moitié composé de personnalités politiques, les autres portefeuilles étant attribués à des personnes au profil plus technocratique comme Dick Schoof.
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Soutien sans participation
En Suède enfin, le parti des Démocrates de Suède (SD), fondé par des nationalistes dont des néonazis et mené par Jimmie Åkesson, soutient le gouvernement sans y participer. Ce qui signifie qu’il vote les lois proposées par l’exécutif et contribue à la définition de sa ligne politique, mais qu’aucun des ministres n’est issu de ses rangs.
Le parti SD est arrivé en deuxième position lors des élections législatives du 11 septembre 2022, derrière le Parti social-démocrate de la Première ministre sortante Magdalena Andersson. Le parti avait cependant conclu une alliance avec la droite, permettant à la coalition de remporter le scrutin. Certains membres de cette dernière ont toutefois refusé l’entrée de l’extrême droite au gouvernement, l’empêchant d’y participer directement. L’exécutif suédois est ainsi dirigé aujourd’hui par Ulf Kristersson (Les Modérés, libéral conservateur), avec des ministres venant également des Chrétiens-démocrates (conservateurs) et des Libéraux (sociaux-libéraux).
Une extrême droite hétérogène au Parlement européen
Les différents partis d’extrême droite au pouvoir dans l’Union européenne ne s’affichent pas sous la même bannière au Parlement européen. Les Italiens de Fratelli d’Italia et les Polonais du PiS sont ainsi membres du groupe Conservateurs et réformistes européens (CRE). Tout comme les élus du Parti des Finlandais ainsi que le Français Nicolas Bay, seul eurodéputé appartenant au parti Reconquête d’Eric Zemmour.
Les eurodéputés italiens affiliés à la Ligue et leurs homologues néerlandais issus du Parti pour la liberté siègent quant à eux au sein du groupe Identité et Démocratie (ID), en compagnie des élus français du Rassemblement national (RN).
Le Fidesz de Viktor Orbán a quant à lui été exclu du groupe du Parti populaire européen (PPE) en mars 2021 et se retrouve depuis parmi les non-inscrits.