Ceux qui aiment la France, dont je suis, ne peuvent aider à en donner les clés à un parti et une famille qui entendent nous dicter comment il faut l’aimer. (Martin Hirsch)

Martin Hirsch : « Il n’y a pas d’équivalence entre deux périls, le Nouveau Front populaire et le RN


Tribune
Martin Hirsch
Président de l’association l’Institut de l’engagement

L’ancien ancien haut-commissaire aux solidarités active Martin Hirsch estime, dans une tribune au « Monde », que la mise en équivalence des deux « extrêmes » est délétère. Il invite la gauche et le camp présidentiel à ne pas se tromper d’ennemi.


Publié aujourd’hui à 09h00  Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/06/25/martin-hirsch-il-n-y-a-pas-d-equivalence-entre-deux-perils-le-nouveau-front-populaire-et-le-rn_6243576_3232.html?random=650345562

La très courte campagne des législatives a vite vu poindre une question qui aurait semblé saugrenue il y a encore quelques années : les démocrates ont-ils un seul combat à mener, contre l’extrême droite, ou deux, avec la théorie de l’équivalence des deux extrêmes ? La symétrie des pires semble désormais être le point central de la campagne. Depuis la dissolution, le Rassemblement national (RN) peut se permettre le luxe de n’avoir ni programme, ni besoin d’attaquer celui de ses adversaires : ils s’en chargent entre eux ! Si on ne peut rembobiner l’histoire, on peut éviter d’en écrire les pages les plus sombres.
L’ensemble des partis a une responsabilité écrasante dans cette situation et les dirigeants de La France insoumise (LFI) en portent une lourde part, mais pas exclusive. Vouloir faire rempart au RN en lui offrant la dissolution qu’il était le seul à demander est pour le moins paradoxal. Au moment où le RN montait, en se parant des attributs de la respectabilité, il aurait fallu, du côté de ceux qui affichaient leur opposition à l’extrême droite, être irréprochable sur le plan républicain.
Quand le RN faisait des clins d’œil à la communauté juive, tant pour faire oublier des racines jamais véritablement reniées que pour servir la rhétorique anti-arabe, il n’aurait pas fallu, à gauche, souffrir la moindre ambiguïté, s’emberlificoter dans la fausse subtilité entre antisionisme et antisémitisme.


Danger de la surenchère


Quand le RN pataugeait dans ses accointances, sa complaisance et sa dépendance évidentes à l’égard de Poutine, il n’y aurait eu qu’une attitude à avoir, y compris chez LFI : l’intransigeance, sans la moindre faiblesse, sans la moindre hésitation, pour soutenir l’Ukraine et le respect des frontières internationales. A défaut, on nourrissait le relativisme et transformait en faute vénielle un péché capital.

Quand le RN fustigeait le Conseil constitutionnel, la Cour européenne des droits de l’Homme et les juges, il aurait fallu défendre les institutions plutôt que d’embrayer sur le « coup d’Etat de droit », expression entendue à droite. Quand le RN polissait son discours, il eut fallu bannir du vocabulaire de tous les démocrates la violence, la brutalité et la haine, pour montrer ce qu’était un véritable comportement républicain, sans faire de l’outrance un mode d’expression courant.


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Quand on reproche à la droite de courir derrière les thèmes du RN sur l’immigration et la sécurité, on ne peut pas en même temps courir derrière les attitudes du RN en faisant de l’outrance un mode d’expression et de la haine un moteur.


En estompant les contrastes, ces comportements ont fourni de redoutables armes au RN, semé le doute parmi les électeurs, rendu moins disruptives l’adhésion à ses thèses. Quand on veut dénoncer la démagogie et l’absence de réalisme d’un programme populiste et clientéliste, il est dangereux d’y répondre par la surenchère.


Dilemme pour les socialistes et les écologistes


Pour autant, faut-il établir une équivalence entre le RN et le Nouveau Front populaire (NFP), parce que les responsables du RN font profil bas et montrent patte blanche quand certains leaders de LFI continuent à vociférer et à lever le poing ?


Entre les deux, il y a une première différence et pas des moindres. D’un côté, un parti qui peut à lui tout seul gagner la majorité absolue et tous les leviers du pouvoir, y compris celui de modifier considérablement l’Etat de droit par la loi, par les règlements, par des pratiques institutionnelles, par une mise en cause des contre-pouvoirs et par des instructions données aux fonctionnaires.

De l’autre, une composante d’une coalition, dont une grande partie, à l’image de Raphaël Glucksmann et de beaucoup d’autres, est absolument claire, sur l’antisémitisme, l’Ukraine et l’Etat de droit.


La deuxième différence est que nous avons d’un côté un parti qui a réclamé la dissolution (et l’a obtenue quasi instantanément), de l’autre des partis qui ont dû aller aux élections, sans l’avoir demandé ou cherché. Dans ce contexte, on comprend le dilemme pour les socialistes et les écologistes : soit la division avec la certitude d’une porte grande ouverte pour le RN ; soit un accord, dans l’urgence, forcément critiquable.

On pense à Hugo, personnage des Mains sales de Jean-Paul Sartre : « Comme tu tiens à ta pureté, mon petit gars (…) Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. »


Pour qu’une autre voie soit possible, celle qu’on qualifie d’alliance des raisonnables, il n’aurait pas fallu laisser sept petits jours pour déposer les candidatures, mais, éventuellement brandir la menace avec quelques mois pour faire des examens de conscience, repenser des alliances et des programmes, ce qu’une dissolution subie et subite ne permettait pas.


Doctrine de discrimination


La troisième différence est, quand même, une nuance de taille, entre de très déplorables ambiguïtés et de très détestables appels au rejet de l’autre. Même édulcoré, le concept de préférence nationale est une sentence implacable : nos maux viennent d’une source exogène qu’il faut extirper, de mauvaises branches sur une bonne souche. Les allers-retours sur le retrait de la double nationalité ne suffisent pas à masquer la volonté revendiquée de prendre des actes conformes à une doctrine de discrimination.
Pour ces trois raisons, dont j’aurais préféré qu’elles soient moins laborieuses à exposer, on peut réfuter la thèse de l’équivalence entre deux périls. Il n’est pas trop tard pour inviter ceux qui ont donné du grain à moudre à cette théorie de lever les ambiguïtés et démentir ce terrible adage selon lequel on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. Sur les valeurs républicaines, on se grandit à en sortir.


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Personne n’en voudra à tous ceux qui sont sincèrement convaincus qu’aimer la France, ce n’est pas la donner au RN, de considérer que ce qui les rassemble dépasse ce qui les sépare. Aujourd’hui, dans ce contexte si particulier, l’ennemi n’est pas l’adversaire d’hier : l’ennemi de la gauche, n’est ni Renaissance, ni les (vrais) Républicains ; celui de Renaissance ne devrait pas être le NFP dont la création dans l’urgence est la résultante de la dissolution et celui de la droite, les autres partis républicains.
Personne ne fera rempart tout seul, en jetant de l’huile bouillante sur ceux qui mènent, à leur manière, le même combat. Ceux qui aiment la France, dont je suis, ne peuvent aider à en donner les clés à un parti et une famille qui entendent nous dicter comment il faut l’aimer.


Martin Hirsch est l’ancien directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris et ancien haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté. Il est également président de l’association l’Institut de l’engagement.
Martin Hirsch (Président de l’association l’Institut de l’engagement)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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