RN: un programme économique qui suit l’évolution de son électorat

Gilles Ivaldi, politiste : « Le programme économique du RN propose un “package” à chaque segment de son électorat »

Le parti d’extrême droite a fait évoluer son programme économique en fonction de l’évolution de son électorat, aux dépens de toute cohérence idéologique ou doctrinale, explique, dans un entretien au « Monde », le spécialiste du populisme

Propos recueillis par Publié hier à 08h00, modifié hier à 10h31

Temps de Lecture 4 min.

Chargé de recherche CNRS au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, Gilles Ivaldi travaille sur les partis de la droite radicale et le populisme en Europe occidentale. Il a publié, notamment, Les Populismes aux élections européennes de 2019. Diversité idéologique et performances électorales (Fondation Jean Jaurès, 2020).

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Au-delà du détail des mesures économiques et sociales présentées par le Rassemblement national (RN) dans son programme, comment qualifieriez-vous la place de l’économie dans la stratégie et la vision politique de ce parti, et, historiquement, dans celle du Front national (FN) ?

Les politistes ont forgé le terme d’« attrape-tout » pour désigner la stratégie souvent utilisée par les partis populistes pour conquérir et additionner les suffrages des différents segments de l’électorat, et parvenir ainsi au pouvoir – cela, bien sûr, aux dépens de toute cohérence idéologique ou doctrinale. Lorsqu’on examine en détail les programmes successifs du FN, puis du RN, depuis la fondation du mouvement, on perçoit une oscillation permanente selon trois grands axes de tension : entre l’économique et le non-économique, entre les mesures « de droite » et « de gauche », entre radicalité et crédibilité.

Historiquement, le FN a mobilisé, comme beaucoup de partis d’extrême droite en Europe, sur une « niche » culturelle : la défense de l’« identité » nationale face à l’immigration. L’économie est secondaire, pour le parti comme pour son électorat des débuts. Mais, en 2011, Marine Le Pen choisit l’économique et le social comme axes prioritaires : le FN doit « marcher sur ses deux jambes », dit-elle. Le programme de 2012 s’ouvre symboliquement sur le thème du pouvoir d’achat. Dans celui de 2022, les trois quarts des mesures sont économiques et sociales. Pourquoi ? Parce que cela correspond aux préoccupations de l’électorat du parti. Le triptyque du vote FN, « immigration-insécurité-chômage », défini initialement par mon collègue Pascal Perrineau, s’est par la suite mué en « pouvoir d’achat-immigration-insécurité ».

Les mesures proposées par le FN, puis le RN, relèvent-elles d’un agenda ultralibéral, comme le soupçonnent les économistes de gauche, ou bien d’un agenda démagogique, comme le dénoncent les économistes libéraux ?

Au fil du temps, le parti a adapté ses propositions à la conjoncture économique et aux opportunités qu’offraient les crises successives – la crise financière de 2007-2008, la crise de l’euro de 2010-2013, la crise inflationniste depuis 2022 –, mais aussi aux transformations de son électorat.

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Au départ, l’électorat du FN est un électorat bourgeois de droite classique – petits entrepreneurs, commerçants, artisans. Le FN prend modèle sur les programmes de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher : moins de normes, moins de fonctionnaires, moins d’impôts – 80 % des mesures économiques et sociales des programmes de 1986 et 1993 sont « de droite ».

Puis le parti prend acte de la « prolétarisation » de son électorat, car de plus en plus d’ouvriers et d’employés sont séduits par son discours sur l’immigration et l’insécurité. En 2002, Jean-Marie Le Pen le résume parfaitement : « Je suis économiquement de droite et socialement de gauche. » Mais ce n’est qu’avec sa fille Marine qu’est clairement mis en œuvre ce que j’ai appelé un « social-populisme », destiné à un électorat percuté de plein fouet par la crise de 2008 et par les politiques d’austérité qui suivent. Le programme de 2012 est du pur néokeynésianisme : nationalisations, Etat-stratège, défense des services publics, sans toucher à la CSG et aux 35 heures… Les deux tiers des mesures socio-économiques sont « de gauche ». Mais il ne s’agit pas de « conquérir » le vote populaire, plutôt de s’adapter aux nouvelles préoccupations de l’électorat du parti et parler à des classes moyennes déstabilisées par la crise.

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Très vite, cependant, il va s’agir de s’adresser « en même temps » à la droite classique, aux entrepreneurs, aux retraités. La discussion est vive sur ce sujet au sein du parti, par exemple lors du séminaire économique d’Etiolles [Essonne], en février 2016, où débattent Marine Le Pen, Florian Philippot (tenants du social-populisme) et Jean-Richard Sulzer ou Marion Maréchal (tenants du libéralisme). Cela débouche sur une trajectoire plus orientée à droite, tout en conservant des mesures de gauche, ce qui accroît l’hétérogénéité du programme, ses incompatibilités… et le scepticisme des économistes. Le programme de 2017 réinjecte ainsi la baisse des charges, de l’impôt sur les sociétés (pour les PME), sur les transmissions et les successions, la simplification normative pour les entreprises, etc. Mais il maintient l’ISF, les 35 heures, etc.

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La guerre en Ukraine et le choc d’inflation énergétique remettent une nouvelle fois au centre du programme de 2022 le pouvoir d’achat ; mais il n’y est plus question des 35 heures ou de la défense du statut de fonctionnaire, et le programme propose de modifier l’impôt sur la fortune immobilière en impôt sur la fortune financière, ce qui parle particulièrement aux catégories plus aisées. S’ajoute une nouvelle cible, la jeunesse : transport gratuit, aides aux étudiants, exonérations pour les jeunes entrepreneurs. En fait, le programme du RN propose un « package » sur mesure à chaque segment de son électorat.

De telles contradictions ne rendent-elles pas le programme tout simplement inapplicable ?

C’est la troisième tension qui traverse la stratégie de conquête du pouvoir du RN : il faut être radical pour continuer à mobiliser le vote protestataire et les colères sociales, mais il faut aussi être crédible pour emporter la majorité et convaincre le patronat, les décideurs, que l’on peut gouverner. D’où le narratif sur les Horaces, ces hauts fonctionnaires qui, dans l’ombre, élaboreraient le programme du RN mais dont personne n’a – jusqu’ici – prouvé l’existence. Le thème de la dette, qui n’est jamais apparu dans un programme du parti – ni trajectoire de désendettement ni analyse du déficit –, vient tout juste d’être abordé à travers une tribune parue dans Les Echos en février dans laquelle Marine Le Pen critique l’incompétence du gouvernement, ou avec Jordan Bardella, dénonçant d’un même souffle [sur France 2, le 11 juin], le « désordre migratoire, sécuritaire et… budgétaire » !

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Cette troisième tension est au cœur de l’épisode actuel, marqué par les hésitations du RN sur les mesures phares de son programme. Jusqu’à présent, le RN n’a même jamais pris la peine de contredire les économistes qui expliquent que les « recettes » que dégageraient la lutte contre la fraude sociale, l’immigration zéro ou la baisse de la contribution communautaire seraient très insuffisantes. Car, s’il arrive au pouvoir, le RN mettra sans doute l’accent sur les pouvoirs régaliens qui lui permettent de traiter ses véritables priorités – l’immigration et l’ordre – afin de conserver sa « radicalité », mais il devra assumer l’oubli de certaines de ses promesses économiques en se coulant dans le moule de l’existant pour prouver sa « crédibilité ». Au moins jusqu’à la présidentielle, qui reste son horizon. Et au risque de déboussoler une partie de son électorat.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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