Interview sur les urgences de l’ancien ministre de la santé et urgentiste, le Dr Braun

Crise des urgences ou mutation sociétale ? Entretien avec François Braun

Dr François Braun, Pr Dominique SavaryAUTEURS ET DÉCLARATIONS 

17 juin 2024

Malgré de mutiples mesures, les systèmes de santé sont toujours en tension. Le Pr Dominique Savaryinterroge le Dr François Braun sur l’évolution de la « crise des urgences » qui, pour l’ancien ministre de la santé, reflète surtout « une mutation de la société », une vague qu’il faut accompagner. Il s’exprime aussi sur le rôle des médecins concernant la fin de vie : « L’aide à mourir ne doit pas être un acte médical », selon lui.

TRANSCRIPTION

Dominique Savary : Bonjour à tous, je suis ravi de vous retrouver sur Medscape. Je suis le Pr Dominique Savary, je travaille au CHU d’Angers et je suis extrêmement honoré d’être en présence du Dr François Braun, ancien ministre de la santé, qui nous rejoint aujourd’hui.
Vous êtes intervenu au congrès Urgences-SFMU qui a eu lieu la semaine passée à Paris, sur une conférence dont le titre était « Crises ou mutations, quels enjeux pour la médecine d’urgence ? ». Pouvez-vous en résumer le contenu pour nos auditeurs ? À quoi avez-vous pu répondre lors de cette conférence ?

Crise des urgences ou mutation sociétale ?

[Crise du système hospitalier] : on constate que les choses ne s’améliorent pas.

François Braun : Je vais essayer de résumé le propos le plus synthétiquement et le plus clairement possible. On parle beaucoup depuis des mois, voire peut-être même des années, de la « crise des urgences » et de la « crise de notre système hospitalier ». J’en ai moi-même fait écho à de multiples reprises, au point que j’étais amené à faire une mission sur cette crise des urgences et proposer un certain nombre de solutions qui, pour l’immense majorité des pistes ou des solutions, n’étaient pas structurelles mais vraiment conjoncturelles. Pour autant, on constate que les choses ne s’améliorent pas. A priori, on n’est pas plus idiot que les autres dans la gestion de crise. Tout le monde sait gérer une crise, on apprend la gérer, mais on voit bien que cela ne va pas mieux, non seulement en France, mais aussi dans les autres pays développés ― que ce soit en Europe, au Canada, au Japon ou aux États-Unis où j’ai eu l’occasion d’échanger avec mes anciens collègues. Ceci pousse à réflexion et nous amène à nous poser cette question : est-ce vraiment une crise ? Et si ce n’est pas une crise, qu’est-ce que c’est ?

Alors ce n’est pas une révolution, en tout cas pas encore, mais très certainement, c’est une mutation de notre système de santé qui est liée à la mutation même de la société, à notre regard au travail, à nos exigences, à cette notion d’immédiateté.

Accepter le fait que nous vivons une mutation du système de santé, et par la même, une mutation de nos services d’urgence n’est pas si anodin que cela. Ce n’est pas simplement un effet de rhétorique. Parce qu’autant lors d’une crise vous mettez en mesure des applications et des solutions et on arrive à s’en sortir, autant une mutation, quoi qu’on puisse faire, elle évoluera et elle ira dans le sens même de cette mutation, avec des risques d’aller dans le mauvais sens. Et c’est là qu’il faut probablement mettre les barrières au bon moment. Et c’est vers ces bonnes solutions qu’il faut mettre tous nos efforts pour les faire se développer plus vite, très rapidement.

Les mutations : transfert de compétences, mais aussi financiarisation de la santé

François Braun : Une bonne mutation, c’est par exemple ce que nous vivons depuis assez peu de temps et qui est ce partage des compétences, ce transfert des compétences et des tâches entre professionnels de santé : des médecins vers les infirmiers et vers les pharmaciens. C’est une bonne chose. On voit que cela fonctionne très bien ― et j’espère que cela clôt définitivement l’éternelle discussion en médecine d’urgence entre nos SMUR et les paramédics.

Et puis dans les mauvaises mutations, on voit une financiarisation excessive. La financiarisation n’est pas en elle-même un défaut, mais elle est excessive ― on l’a vécu sur la biologie, cette recherche à tout prix de la rentabilité boostée par des groupes financiers.

Cette financiarisation, on la vit, on commence à la vivre sur la radiologie et sur les soins primaires et. Et c’est en cela que la médecine d’urgence est directement concernée. On voit des structures de soins primaires se mettre en place, soi-disant pour suppléer les services d’urgence qui sont saturés. On le sait, tous ces services choisissent les patients, et bien entendu, ils ne choisissent que des patients « rentables ».

Acceptons le fait que ce soit une mutation. Acceptons non pas de nous y affronter comme si on voulait arrêter une vague d’avancer, mais au contraire, accompagnons-la.

Donc concernant cette mutation que nous vivons actuellement, je dirais acceptons le fait que ce soit une mutation. Acceptons non pas de nous y affronter comme si on voulait arrêter une vague d’avancer, mais au contraire, accompagnons-la.

Une mutation de la chaîne préhospitalière

Dominique Savary : Si on reprend la partie préhospitalière : cette mutation, jusqu’où va-t-elle ?

François Braun : En fait, cette mutation, c’est l’intégration d’autres partenaires dans cette chaîne préhospitalière. C’est d’ailleurs très intéressant. J’aime bien toujours, quand on me demande où est ce qu’on va, d’aller regarder d’où on vient. Et on se rend compte que depuis les années 50’ ― puisque les SMUR et la régulation médicale sont nées en même temps au niveau du concept, en 1955 pour l’une, en 1956 pour l’autre ― ces deux exercices préhospitaliers se sont adaptés en permanence.

Aujourd’hui on a cette régulation médicale et la mise en place des Services d’Accès aux Soins (SAS). Une régulation qui se fait par filière, sur la base d’un numéro unique, qui est une régulation de santé. On le voit également en préhospitalier avec l’intégration de ces équipes paramédicales de médecine d’urgence (qu’on appelle de plein de noms différents, mais peu importe) qui sont ce niveau intermédiaire ― et non pas un niveau dégradé ― entre le SMUR et le secourisme qui peut être assuré par des ambulanciers ou des sapeurs-pompiers.

On voit que cette évolution s’est faite malgré les ronchons qui y sont opposés, les gens qui sont arc-boutés en disant « Si vous laissez-faire les infirmiers, il va y avoir des morts. » Bien sûr que non, dès lors que l’exercice est encadré et que les infirmiers sont formés. Et comme ceux qui disent « On n’en a rien à faire du SAS et de la régulation de médecine générale, cela nous pollue plus qu’autre chose. » Cela représentait 40% de l’activité des SAMU, donc c’est quand même bien agréable quand c’est fait par quelqu’un qui est plus compétent que l’urgentiste pour le faire, à savoir le médecin généraliste pour les questions de médecine d’urgence… Cela représente maintenant 60% de l’activité des SAS. Donc, on voit bien qu’il y avait une nécessité et que cela allait de toute façon évoluer en ce sens.

Fin de vie : « ce n’est pas un sujet médical, mais sociétal »

Dominique Savary : On voit bien cette mutation sociétale. Et en ce moment, on parle beaucoup de fin de vie.  Là aussi, c’est une évolution de notre société. Comment voyez-vous cette évolution ?

La fin de vie en elle-même n’est pas un problème médical.

François Braun : C’est un sujet qui n’est pas, pour moi ― et je ne cesse de le répéter ― un sujet médical, c’est un sujet de société. La fin de vie en elle-même n’est pas un problème médical. On sait, les uns et les autres de par notre formation d’urgentistes-réanimateurs ou d’analystes réanimateurs, que ces médicaments, on sait les manipuler. Donc ce n’est pas un sujet médical.

Une fois qu’on a dit ça, je pense qu’effectivement notre société a l’air de vouloir évoluer vers une aide à mourir. On entend beaucoup parler de suicide assisté ― d’euthanasie aussi, mais c’est quand même une étape un peu différente, enfin j’en suis persuadé.

L’aide active à mourir ou le suicide assisté ne doit pas être un acte médical. Pour moi, cela heurte profondément ma conscience de médecin.

Le médecin que je suis est comme tout citoyen, il a son avis à titre personnel. Mais si la société, globalement, veut évoluer dans ce sens, et si elle évolue dans ce sens, qui suis-je pour m’y opposer ? Par contre, je considère, et je crois que je ne suis pas le seul, que si on va vers cette aide active à mourir ou ce suicide assisté, cela ne doit pas être un acte médical. Pour moi, cela heurte profondément ma conscience de médecin. Le serment d’Hippocrate, même si tout le monde s’en moque un peu, c’est quand même « Tu ne donneras pas la mort. » Donc peut être qu’on peut évoluer après ce vieux serment, mais c’est quand même quelque chose qui fait le fondement du côté humaniste de notre médecine. Et je crois que c’est très important.

Cette « prescription » restera très certainement une indication médicale mais elle peut être faite par d’autres, comme c’est le cas en Suisse par exemple. Et je suis très inquiet de ce qui avait été voté au Parlement récemment avec des arguments qui m’ont profondément choqué parce qu’on disait : « Finalement, c’est très bien que les députés aient décidé que cela ne pouvait pas être un proche qui donne le médicament pour l’aide active à mourir parce que, vous vous rendez compte, c’est traumatisant pour les proches. Donc ce sera un soignant. » Oui d’accord, mais enfin je pense que c’est tout aussi traumatisant pour un soignant.

Les discussions sont maintenant en pause, mais j’espère qu’elles reprendront vite parce que le sujet étant sur la table, si je peux m’exprimer ainsi, il faut absolument maintenant clôturer cette discussion.

Dominique Savary : Je crois qu’on a bien compris votre vision de la mutation de la société, de la santé et en particulier la médecine d’urgence. Je vous remercie énormément d’avoir pris le temps de partager avec nous ce moment et je dis aux auditeurs de Medscape, à bientôt et au revoir.

Direction éditoriale : Véronique Duqueroy

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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