Sur l’immigration, le RN cache son jeu mais est toujours aussi dangereux
20 juin 2024 | Par Nejma Brahim
Le parti d’extrême droite tente toujours de polir son image, poursuivant sa logique de dédiabolisation. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les étrangers seront l’une de ses premières cibles s’il arrivait au pouvoir, et ses propositions en matière migratoire restent anticonstitutionnelles, inhumaines et racistes.
« Je veux rassurer tout le monde : nos compatriotes d’origine étrangère ou les personnes de nationalité étrangère présentes chez nous, qui travaillent, qui paient leurs impôts, qui respectent la loi, qui aiment notre pays, n’ont strictement RIEN à craindre de notre politique. » Ce sont les mots, un poil surprenants au premier abord, du numéro un du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, tenus sur le plateau de BFMTV/RMC, le 14 juin.
Celui qui a vu son parti rafler plus de 30 % des voix aux élections européennes, catapulté aux portes du pouvoir par la décision d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale et de provoquer ainsi des élections législatives les 30 juin et 7 juillet, s’est voulu rassurant.
Et pour cause, le parti d’extrême droite fait depuis longtemps de l’immigration un véritable fonds de commerce, y consacrant, dans ses programmes successifs, une place non négligeable ; criminalisant les « clandestins » et propageant l’idée d’une « invasion » migratoire ou d’une immigration « massive » que plus personne ne serait en mesure de contrôler, sauf lui.

Jordan Bardella lors des États généraux de l’immigration organisés par le RN à Paris le 26 mars 2024. © Photo Eliot Blondet / Abaca
À l’heure où il souhaite ratisser plus large pour se donner un maximum de chances d’accéder au pouvoir, il est donc assez cohérent qu’en matière migratoire, le RN tente aujourd’hui de polir son image. Enfin, seulement pour celles et ceux qu’il perçoit comme étant les « bons immigrés », qui travaillent, paient des impôts et respectent la loi.
Certains ne manquent pas de tomber dans le panneau. « Moi je suis portugais, je suis en France depuis 52 ans, marié avec une Française, j’ai la nationalité portugaise et je crains rien, je travaille », réagit un internaute en commentaire sous la vidéo concernée.
Le lapsus révélateur de Sébastien Chenu
Interrogée sur ce point alors qu’elle était en déplacement, Marine Le Pen a tenté une pirouette pour expliciter les propos de Bardella : « Le sujet n’était pas les Français d’origine étrangère mais les étrangers. Je pense qu’il a savonné, ça peut arriver, on est un peu sur les rotules », a-t-elle déclaré, avant d’assurer que« les étrangers qui sont présents sur notre territoire, respectent notre pays et travaillent n’ont aucune raison d’être priés de partir ».
Mais force est de constater que lorsque l’on chasse le naturel, celui-ci revient vite au galop. Invité sur le plateau de l’émission « Touche pas à mon poste ! » sur C8, le député RN Sébastien Chenu a affirmé vouloir supprimer la double nationalité, précisant que cela pouvait « se discuter » et « s’ouvrir » pour les ressortissant·es de l’Union européenne.
« Pour le reste, je pense que quand on a une nationalité, on en a une, parce ça dit beaucoup de ce que vous êtes et de ce à quoi vous êtes attaché. On ne peut pas être français pour certaines choses et uruguayen pour d’autres », a-t-il développé, citant l’exemple des Uruguayens quand l’animateur Cyril Hanouna préférait la figure des Maghrébins.
Ce dernier n’a pas hésité à défendre cette mesure, allant jusqu’à la personnaliser : « Moi par exemple, je suis de nationalité française et je suis d’origine tunisienne. Si demain j’avais la nationalité tunisienne, il faudrait que je choisisse. Et c’est normal, c’est comme dans une équipe de foot », a-t-il osé, intimant au chroniqueur lui faisant face, qui se positionnait contre la suppression de la double nationalité, de « se calmer » à coups de « Oh, oh, oh ! ».
L’ennui, c’est que cette même mesure, encore assumée par le RN en 2017, ne figure plus au programme du parti depuis deux ans. Le vice-président de l’Assemblée nationale n’a pas tardé à rétropédaler. « Interrogé par Cyril Hanouna, j’ai évoqué la suppression de la double nationalité : mea culpa. Marine Le Pen a renoncé à cette mesure et ne compte pas revenir dessus ! Au moins c’est clair. Erreur corrigée », s’est contredit Sébastien Chenu sur le réseau social X le soir même.À lire aussiUne France sans étrangers, ça donnerait quoi ?
Certains y ont vu un « renoncement », d’autres une forme d’amateurisme. En réalité, cette déclaration ressemblait davantage à un lapsus qu’à une simple « erreur » de communication. Tout comme les déclarations de Jordan Bardella s’agissant des « bons immigrés », qui n’auraient selon lui « rien à craindre » de la politique du RN, ne sont qu’un leurre.
Comme l’a très justement souligné le conseiller parlementaire et chroniqueur politique François Malaussena en réaction au rétropédalage de Sébastien Chenu, la proposition de révision constitutionnelle du RN, datée du 25 janvier 2024, s’en prend directement aux binationaux en leur interdisant l’accès à l’administration, aux services publics et aux mandats électoraux.
Et si le « grand référendum » sur l’immigration promis par le RN depuis plusieurs années semble avoir disparu dans le contexte des législatives, Jordan Bardella s’est arrangé pour faire savoir, face aux caméras l’ayant suivi jusque dans le Loiret où il visitait une exploitation agricole le 14 juin, que la première mesure qu’il adopterait serait la suppression du droit du sol. Un classique pour le parti d’extrême droite, qui s’est régulièrement attaqué à ce droit (comme à beaucoup d’autres s’agissant des personnes étrangères).
Un flou volontairement entretenu
Si son programme pour les législatives, décliné en huit priorités, entend « stopper la submersion migratoire » et « réduire drastiquement l’immigration légale et illégale », il ne précise pas à quelle(s) catégorie(s) il pourrait s’en prendre parmi l’immigration dite « légale », à l’heure où des enseignant·es-chercheurs, des professeur·es des écoles dans le privé, des médecins ou des étudiantes et étudiants étrangers participent à faire tourner les services publics et l’économie française, ou seront les travailleurs et travailleuses de demain, qui pourraient aspirer à un regroupement familial ou à acquérir la nationalité française – deux autres droits que voulait limiter le RN au moment des élections de 2022.À lire aussiEuropéennes : les propositions irréalistes et illégales du RN sur l’immigration
Il ne dit pas non plus ce qu’il ferait des personnes sans papiers, dont le nombre est estimé à environ 700 000 en France, qui pourraient figurer parmi les « personnes de nationalité étrangère présentes chez nous », et qui elles aussi travaillent, cotisent, paient des impôts parfois, mais qui peinent à régulariser leur situation, confrontées à l’exploitation de leur employeur et au mur de la préfecture, et sont qualifiées de « clandestins » par l’extrême droite en France.
Le programme ne fait pas non plus mention à la priorité nationale, pourtant si chère au parti, qui vise à privilégier les citoyen·nes de nationalité française pour l’octroi de logements sociaux, l’accès aux prestations sociales ou l’obtention d’un emploi. « Pour mettre en place cette priorité nationale, nous aurons besoin de la présidence de la République française, parce qu’il faudra engager une révision constitutionnelle », a souligné Jordan Bardella, interrogé à ce sujet sur France 2 mardi 18 juin.
Qu’on ne s’y trompe pas : le flou est volontairement entretenu par les responsables politiques du RN pour tenter de flatter à la fois les droites et les plus modérés, encore indécis, susceptibles de vouloir lui donner leurs voix aux législatives. Mais l’histoire du parti démontre que les personnes étrangères et les immigré·es (catégorie qui comporte également les personnes naturalisées françaises) restent l’une des principales cibles du RN.À lire aussiLes mesures d’éloignement pour menace à l’ordre public touchent aussi des étrangers « lambda »
Celui-ci, faut-il le rappeler, avait déjà estimé que la loi immigration portée par Gérald Darmanin était une « nouvelle filière d’immigration », alors que celle-ci reprenait plusieurs propositions phares du parti (dont plusieurs ont été censuréespar le Conseil constitutionnel) et bafouait des droits fondamentaux tout en entérinant de profonds reculs pour les étrangers et étrangères en France.
Quant à l’une des mesures sans cesse mise en avant par Jordan Bardella ces derniers jours, visant à expulser les « délinquants et criminels étrangers », le numéro un du parti omet de dire que cela figure d’ores et déjà dans la loi immigration promulguée fin janvier. Et que de plus en plus d’étrangers « lambda », ceux-là mêmes qu’il prétend protéger lorsqu’ils travaillent et paient des impôts, sont touchés par des obligations de quitter le territoire français (OQTF) sur le motif de la menace à l’ordre public alors qu’ils ne représentent aucun danger.
Une manière de noyer toujours plus le poisson dans un contexte où l’immigration et l’insécurité sont trop souvent associées pour porter des discours de haine à l’endroit des personnes étrangères.
« Si le RN arrive au pouvoir, les premières victimes seraient les personnes de nationalité étrangère ou perçues comme telles »
Chronique
Philippe BernardEditorialiste au « Monde »
L’immigration apparaît comme une priorité des nombreux aggiornamentos que la dissolution de l’Assemblée nationale impose à la gauche, observe dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».
Publié le 16 juin 2024 à 10h19, modifié le 16 juin 2024 à 10h19 Temps de Lecture 3 min. Read in English
Rares sont les certitudes qui émergent de cette période de turbulences ouverte par le choix d’Emmanuel Macron de jouer la France au poker. En voici au moins une : les catégories populaires et singulièrement les personnes de nationalité étrangères ou perçues comme telles seraient les premières à faire les frais d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national (RN). Les unes parce qu’elles sont en première ligne pour payer la facture de ses promesses fallacieuses ; les autres parce que, tout en vivant souvent la précarité sociale, elles servent, en outre, de boucs émissaires à l’extrême droite.
De cette potentielle tragédie qui verrait la haine des étrangers investir le gouvernement de la France à la veille de Jeux olympiques et paralympiques censés symboliser son rayonnement international, les responsabilités sont très anciennes et partagées. Depuis ses premiers succès électoraux aux municipales en 1983 à Dreux (Eure-et-Loir), le Front national (devenu Rassemblement national) n’a cessé de prospérer en instrumentalisant la xénophobie sur deux registres : économique – l’immigré présenté comme prenant « le travail des Français » et pesant sur les comptes sociaux – et identitaire – la France ne serait « plus la France ». Les gouvernements de droite, mais aussi ceux de gauche, ont répondu à cette pression en musclant sans cesse les lois sur l’immigration et la nationalité. Ni François Mitterrand, ni surtout Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy n’ont hésité à utiliser ces questions pour diviser leur opposition ou séduire des électeurs.
Alors que Marine Le Pen surfait déjà sur l’émotion suscitée par les attentats islamistes, les crises migratoires européennes et les violences urbaines, Emmanuel Macron avait rallié en 2017 des électeurs de gauche en choisissant une ligne ouverte. « Le sujet de l’immigration ne devrait pas inquiéter la population française (…). L’immigration se révèle être une chance d’un point de vue économique, culturel, social », déclarait-il alors à l’hebdomadaire protestant Réforme.
Vigilance républicaine
Mais le ton change après sa réélection de 2022. Un projet de loi sur l’immigration est conçu pour diviser la droite et faire « monter » le sujet avant les élections européennes. Censé refléter l’activisme du gouvernement sur un sujet qui taraude les électeurs, ce sera en réalité une machine infernale. En installant pendant plus d’un an une polémique permanente sur le dossier phare de l’extrême droite, en donnant le spectacle de l’impuissance du pouvoir, la séquence ne fait que préparer le succès de la tête de liste du RN au scrutin européen, Jordan Bardella, et peut-être son accession à Matignon.
L’ultime épisode de cette funeste aventure, le vote par la majorité présidentielle, avec les voix du RN, de dispositions dont Emmanuel Macron a lui-même soulevé l’inconstitutionnalité, porte la confusion à son paroxysme et prépositionne l’extrême droite pour le pouvoir. Il valide, l’espace d’un vote, avant l’annulation par le Conseil constitutionnel, des mesures inspirées par la « préférence nationale », clé de voûte ségrégationniste du discours de Marine Le Pen. En renvoyant à la haute juridiction sa propre tâche de vigilance républicaine, le président de la République alimente en outre la rhétorique des « juges contre le peuple » chère à l’extrême droite. Comment, ensuite, mobiliser contre la « fièvre extrémiste » comme M. Macron a tenté de le faire lors de sa conférence de presse mercredi 12 juin ?
Lire le décryptage : Loi « immigration » : ajouts, durcissement, censure… toutes les évolutions du texte, du projet initial à la version finale
Mais le comportement de l’opposition de gauche n’est guère plus glorieux. En votant avec le RN, le 11 décembre 2023, une « motion de rejet » contre le texte, qui a eu pour seule conséquence de remettre sur le tapis la version sénatoriale ultradroitisée du texte, des élus de gauche ont, eux aussi, préparé le boulevard à l’extrême droite. Leur satisfaction bruyante après ce vote reflète surtout leur vacuité sur le sujet et l’illusion selon laquelle il n’y a pas lieu de débattre de l’immigration, thème qui se résumerait à une invention de la droite.
Spectateurs effarés
Difficile de réparer en trois semaines de pareils égarements. Mais que la gauche découvre enfin l’« éléphant dans la pièce » que sont les questions d’immigration et reconnaisse qu’elles « travaillent » les Français, en particulier ceux des catégories populaires qu’il s’agit de reconquérir, représenterait un premier progrès. Des enquêtes d’opinion pourraient y aider. Elles indiquent que si le sujet continue d’être clivant – à droite, l’immigration évoque d’abord l’insécurité, à gauche plutôt l’accueil –, un raidissement est à l’œuvre, y compris parmi les sympathisants de gauche. Ainsi, selon un sondage BVA d’avril 2023 pour la Fondation Jean Jaurès, une large majorité d’entre eux sont favorables aux mesures facilitant les reconduites d’étrangers en situation irrégulière.
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Il serait temps de constater que les logiciels paresseux consistant à voir des « racistes » derrière chaque citoyen partisan d’un contrôle des flux migratoires, à considérer les frontières seulement comme des atteintes aux droits humains, et l’immigration comme un « droit », font le jeu de la rhétorique identitaire et xénophobe de l’extrême droite. Tout comme la propension à nier les motivations identitaires au profit des seuls clivages économiques pour expliquer les succès du RN. Il s’agirait plutôt de démonter l’articulation entre les unes et les autres. Cela suppose d’admettre, pour la torpiller, la vision qu’ont bien des Français, de la figure, même imaginaire, de l’immigré comme un rival. Une perception qui nourrit le sentiment de déclassement économique et d’injustice dans l’accès aux services publics.
Parmi les nombreux aggiornamentos qu’impose à la gauche le défi électoral lancé par Emmanuel Macron, l’immigration apparaît comme une priorité. Faute de sortir de leur déni, les progressistes risquent de n’être que des spectateurs effarés, si, d’aventure, les discours de haine devenaient paroles d’Etat.