Les déclarations récentes de Serge Klarsfeld qualifiant le Rassemblement national [RN] de « parti projuif » qui « soutient l’Etat d’Israël » suscitent stupeur et tristesse chez nombre d’historiennes et d’historiens

« Minimiser le danger que représenterait pour les juifs l’arrivée d’une extrême droite au pouvoir est naïf et dangereux »

Tribune

Laurent JolyHistorienMarie-Anne Matard-BonucciHistorienne

Dans une tribune au « Monde », les historiens Laurent Joly et Marie-Anne Matard-Bonucci réagissent avec « stupeur », « tristesse » et « incrédulité » à la déclaration de Serge Klarsfeld justifiant son vote en faveur du Rassemblement national.

Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 07h23  Temps de Lecture 2 min. https://infos.lemonde.fr/optiext/optiextension.dll?ID=6yz6BtCWk7VbR5tlROO%2BqMcTVWKTWhGIh5Mdol86F%2BKsL9pkt0OpGyY1wG0qv7Maz80OjTX%2BH7u%2Bqlm3Uv_93P7xj%2BNgIShSR4SeXV6L

Les déclarations récentes de Serge Klarsfeld qualifiant le Rassemblement national [RN] de « parti projuif » qui « soutient l’Etat d’Israël » et justifiant un vote éventuel pour cette formation face à un candidat La France insoumise [LFI] suscitent stupeur et tristesse chez nombre d’historiennes et d’historiens dont nous sommes. Est-il besoin de rappeler le rôle considérable qu’a joué Serge Klarsfeld pour la connaissance des mécanismes et de la responsabilité de Vichy dans la déportation des juifs ? La stupeur est redoublée d’incrédulité lorsque l’on a travaillé soi-même sur ces sujets.

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On ne reviendra pas ici sur ce qui motive la déclaration de Serge Klarsfeld : qu’il y ait eu des prises de position plus qu’ambiguës, sinon antisémites, dans les rangs de LFI ne fait aucun doute, à commencer par certaines affirmations de son leader. Que ces prises de position soient le résultat d’un calcul électoraliste en direction d’un électorat arabo-musulman ou de préjugés plus enracinés ne change rien à leur gravité. Pour autant, minimiser le danger que représenterait aujourd’hui l’arrivée d’une extrême droite au pouvoir, pour les juifs et pour l’ensemble des minorités, est naïf et dangereux.

On pourrait critiquer la posture, bien peu universaliste, qui consiste à choisir un parti politique uniquement en fonction du soutien déclaré à une minorité. On pourrait également expliquer que la « mue » du RN en un parti respectable reste superficielle et que celui-ci n’a jamais véritablement condamné l’héritage historique dont il est issu, comme l’ont maintes fois rappelé politistes et historiens et historiennes de l’extrême droite.

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Forme d’aveuglement

En se posant en « défenseurs autoproclamés des juifs de France », les dirigeants du RN ne veulent pas seulement faire sauter le dernier verrou de la dédiabolisation. Dans une posture symétrique à l’antisionisme affiché de certains dirigeants de LFI, ils tentent de séduire un électorat tétanisé par un antisémitisme dont la résurgence, plus qu’inquiétante, prospère sur fond de conflit israélo-palestinien.

Pourtant, céder à cette tentation ne peut être qu’une forme d’aveuglement consistant à ignorer le lien intime entre xénophobie et antisémitisme, amplement documenté par les travaux de Serge Klarsfeld lui-même. Faut-il rappeler que la plupart des politiques antijuives contemporaines ont été précédées de mesures à l’encontre des étrangers et que, en dépit de différences initiales souvent affichées par les Etats persécuteurs entre juifs dits « nationaux » et juifs étrangers, les discriminations finirent par se généraliser ?

L’histoire montre que les accusations antijuives, les « antisémythes » [néologisme inventé par Marie-Anne Matard-Bonucci], sont susceptibles d’être remobilisées dans des contextes particuliers lorsque certains acteurs y voient une utilité politique. Faut-il rappeler que les grandes associations antiracistes dites universalistes ne concevaient pas, à juste titre, la lutte contre l’antisémitisme sans prise en compte de toutes formes de racisme ? A l’opposé, le communautarisme et la concurrence des mémoires, encouragés aussi bien par l’extrême droite Soral-Dieudonné que par le parti des Indigènes de la République, font le lit des hostilités identitaires.

Faut-il rappeler que les extrêmes droites, quand bien même elles affichent une culture politique nationaliste, agissent dans un environnement international et s’influencent les unes les autres et/ou pratiquent une forme de surenchère ? Quelles seraient, enfin, pour les juifs et juives de France les conséquences d’une politique menée par un gouvernement ciblant, en les essentialisant, certaines catégories de population tout en se déclarant « ami des juifs » ? L’antisémitisme a-t-il vraiment besoin de cette nouvelle configuration pour continuer à prospérer ?

Laurent Joly est historien, directeur de recherche au CNRS, et Marie-Anne Matard-Bonucci est historienne, professeure à Paris-VIII.

Laurent Joly (Historien) et  Marie-Anne Matard-Bonucci (Historienne)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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