Au moins quinze candidat·es investi·es par le RN ont effectué, avant 2022, des missions d’observation électorales pour la Russie ou des visites à haut niveau à Moscou, ou bien ont été les piliers d’associations faisant la promotion du régime de Vladimir Poutine.

Législatives : quinze candidats RN ont entretenu des liens directs avec la Russie de Poutine

18 juin 2024 | Par Marine Turchi et Lou Osborn https://www.actu-environnement.com/ae/news/programmation-energetique-2030-production-consommation-nucleaire-eolien-43752.php4

Le Rassemblement national a investi au moins quinze candidats qui ont effectué des missions de caution électorale pour la Russie ou des visites à haut niveau à Moscou, ou bien qui ont été à la tête d’associations faisant la promotion du régime de Vladimir Poutine.

Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine en 2022, le Rassemblement national (RN), financé par des prêts russes obtenus en 2014, a ostensiblement défendu la Russie de Vladimir Poutine. Ce positionnement déteint sur les investitures aux élections législatives. 

Selon le décompte de Mediapart, au moins quinze candidat·es investi·es par le RN ont effectué, avant 2022, des missions d’observation électorales pour la Russie ou des visites à haut niveau à Moscou, ou bien ont été les piliers d’associations faisant la promotion du régime de Vladimir Poutine.

La famille Le Pen

Investie à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) pour la troisième fois, Marine Le Pen est celle qui a érigé la ligne prorusse en discours officiel du parti entre 2011 et 2022. Pendant ces années, la cheffe de file du RN, qui a dit publiquement son « admiration pour Vladimir Poutine », a été reçue au plus haut niveau à Moscou : par le président russe lui-même en 2017, mais aussi, à trois reprises, par le président de la Douma (à l’époque Sergueï Narychkine), ou encore par le président de la commission des affaires étrangères à la Douma et le vice-premier ministre. À lire aussiLe Pen-Poutine : dix ans de soutien que la candidate du RN veut faire oublier

En 2014, son père et elle ont décroché deux prêts russes, à hauteur de 11 millions d’euros au total, pour financer les campagnes du parti. Deux ans plus tard, elle a signé un projet de prêt russe – finalement resté sans suite – qui prévoyait le versement de 3 millions d’euros pour « financer la campagne électorale présidentielle ». Plusieurs de ses conseillers successifs (Emmanuel Leroy, Aymeric Chauprade, Ludovic de Danne) ou proches (Frédéric Chatillon) ont été d’ardents soutiens de Poutine.

Durant cette période, elle a aligné ses déclarations et votes sur les intérêts du régime de Vladimir Poutine, contestant même toute annexion « illégale » de la Crimée. Si elle a condamné l’invasion russe en février 2022, elle s’est montrée clémente à l’égard de la Russie, imputant l’« escalade » à Emmanuel Macron, qu’elle qualifie de « va-t-en-guerre ». Avec le RN, elle a exclu les armes offensives dans l’aide à apporter à l’Ukraine, s’est opposée aux sanctions énergétiques à l’égard de la Russie et a mis sur la table la reconnaissance d’une Crimée russe parmi les modalités de résolution du conflit.

Son ex-compagnon, Louis Aliot, premier vice-président du RN, qui l’a accompagnée lors de rencontres à haut niveau à la Douma, fut quant à lui invité par le Kremlin comme « observateur » électoral de la présidentielle russe en 2018.

Louis Aliot à Moscou comme observateur de l’élection présidentielle russe, en 2018. © Document Mediapart

Sa sœur, Marie-Caroline Le Pen, investie dans la Sarthe, et le mari de celle-ci, l’eurodéputé Philippe Olivier, conseiller spécial du RN, ont quant à eux été reçus à Moscou en 2018 par l’oligarque Konstantin Malofeev, l’homme soupçonné d’être derrière le premier prêt russe du parti, accusé d’avoir joué un rôle clé dans l’annexion de la Crimée et d’avoir financé des séparatistes prorusses dans le Donbass.

Dans un mail qu’avait révélé France 2, Philippe Olivier avait chaleureusement remercié l’homme d’affaires pour son hospitalité et ces « moments si amicaux, si utiles », alors qu’il rentrait de Moscou, où il avait notamment assisté avec Marie-Caroline Le Pen à la finale de la Coupe du monde de football. 

À l’époque, l’oligarque menait un projet confidentiel, baptisé « AltIntern », qui visait à construire une alliance des extrêmes droites européennes et Philippe Olivier était cité deux fois dans les documents. « C’était un voyage privé, à l’invitation d’un ami français, et on rencontrait un certain nombre de gens, dont cette personne [Konstantin Malofeev – ndlr]. Point barre », avait justifié le beau-frère de Marine Le Pen, assurant qu’il ne savait rien du projet d’alliance. Deux ans plus tard, il s’était rendu en Crimée comme observateur du référendum constitutionnel.

Dix élus RN « observateurs » des élections russes

Ces missions d’observation en Russie, en Crimée et dans le Donbass, condamnées par la communauté internationale, sont le plus souvent « à l’invitation des Russes et payé[es] par les Russes », comme l’avait indiqué l’eurodéputé Thierry Mariani. Dans son rapport, en 2022, la commission d’enquête parlementaire sur les ingérences étrangères avait estimé que ces voyages étaient « une des manières privilégiées par le Rassemblement national d’afficher son soutien au régime de Vladimir Poutine », et que le pouvoir russe « a pu vouloir utiliser la légitimité de députés européens pour valider le discours et les actes du Kremlin ».

Lors de son audition, le patron de l’époque du service de renseignement intérieur français (DGSI) s’était ouvertement interrogé sur les motivations de ces élu·es : « Accepter de servir de caution à un processus prétendument démocratique et transparent revient à franchir un cap en termes d’allégeance envers le pays concerné », déclarait Nicolas Lerner, ajoutant, sans citer de parti, que certains parlementaires avaient « manifestement entretenu des rapports de nature clandestine avec des services de renseignement ».

Ils sont nombreux, au RN, à avoir mené de telles missions d’observation électorale. En juillet 2020, dans la soixantaine d’« expert·es » internationaux amené·es en Russie aux frais d’un mystérieux bienfaiteur pour valider le référendum organisé par Moscou, figuraient dix eurodéputé·es RN. Parmi eux, la vice-présidente du parti, Hélène Laporte, qui se présente aux législatives dans le Lot-et-Garonne, l’eurodéputée Virginie Joron, candidate dans le Bas-Rhin, la députée Julie Lechanteux, candidate dans le Var, et le porte-parole du RN, Jean-Lin Lacapelle (qui fut aussi observateur des élections législatives en 2021), candidat dans le Loiret.

La délégation RN s’était montrée publiquement très élogieuse, vantant « une leçon de démocratie » (Hélène Laporte), un référendum adopté à 77 %, « qui s’est bien déroulé » (Julie Lechanteux), « un événement historique pour les Russes, avec une forte mobilisation » (Virginie Joron), ou des « règles sanitaires et électorales respectées », à rebours des « fake news » (Jean-Lin Lacapelle).

L’événement n’est pas anodin : ce référendum constitutionnel contesté a permis, entre autres, à Vladimir Poutine de rester au pouvoir pour deux mandats supplémentaires, et d’inscrire l’interdiction du mariage pour les homosexuel·les dans sa Constitution.

Jean-Lin Lacapelle, Thierry Mariani, Virginie Joron et la délégation d’eurodéputés RN en Crimée, le 1er juillet 2020, pour observer le référendum constitutionnel.

Un autre porte-parole du RN fut observateur d’élections organisées dans le Donbass en 2018, soutenues par la Russie mais jugées illégales par l’Europe, Kyiv et les États-Unis : Andréa Kotarac, aujourd’hui candidat dans l’Ain. En 2015, alors élu La France insoumise (LFI) au conseil régional, ce français d’origine serbe s’était rendu au forum économique international de Yalta, en Crimée, grand rendez-vous annuel du soft power russe, auquel étaient présents Thierry Mariani et Marion Maréchal.

Le député Bruno Bilde, candidat dans le Pas-de-Calais, et sa mère, l’eurodéputée Dominique Bilde, candidate en Meurthe-et-Moselle, ont respectivement été observateurs en Russie pour l’élection présidentielle en 2018 et pour les élections régionales en 2017.

De leur côté, les députés Frédéric Boccaletti, candidat dans le Var, et Ludovic Pajot, candidat suppléant dans le Pas-de-Calais, ont été observateurs en Russie aux élections législatives en 2021 pour le premier et à l’élection présidentielle en 2018 pour le second.

Enfin, l’eurodéputée Joëlle Mélin, candidate dans les Bouches-du-Rhône, avait effectué une mission parlementaire à Moscou en 2017, rencontrant, avec d’autres eurodéputé·es, le vice-ministre des affaires étrangères russe.

Joëlle Melin (à droite), accompagnée d’autres eurodéputés RN, en juin 2017 à Moscou.

Ces missions en Russie ont été au cœur de l’audition devant la commission d’enquête de Thierry Mariani. Prorusse assumé, l’ancien ministre avait observé plusieurs élections, dont les législatives, à l’approche de la guerre, en 2021, ce qui lui avait valu d’être sanctionné au Parlement européen

« Vous avez indiqué n’avoir remarqué aucune entorse à la loi électorale, contrairement à d’autres observateurs qui ont remarqué que des bureaux de vote étaient installés à l’arrière de SUV […], que des journalistes sur place ont remarqué qu’il y avait des remises de prix pour ceux qui voulaient voter le “oui” », lui avait fait remarquer le vice-président (MoDem) de la commission, lui demandant si son « voyage dans un hôtel de luxe payé par la Fédération de Russie » avait pu « altérer [son] jugement ».

Tout en jugeant « fort possibles » ces entorses sur les « centaines de bureaux de vote », l’élu RN avait juré que « ceux qu’on a vus se sont passés correctement ». Avant d’ajouter : « Franchement, je ne pense pas que Thierry Mariani et les quelques observateurs qui étaient avec lui aient changé grand-chose à l’histoire. Mais c’était pour nous l’occasion de voir comment ça se passe. Et je suis désolé, mais la population en Crimée ne me semblait absolument pas hostile à la présence russe. » Il avait aussi contesté toute pression russe, estimant que « quand vous emmenez des gens en Crimée ou ailleurs, par définition ce sont vos amis, on ne fait pas pression sur les amis ».

Des transfuges membres d’associations pro-Poutine

Parmi les candidats RN transfuges de la droite, on trouve également des personnalités qui sont ou ont été d’ardents prorusses.

L’avocat Pierre Gentillet, candidat dans le Cher, est le fondateur du Cercle Pouchkine, un think tank pro-Poutine créé en 2015 et hébergé par le Dialogue franco-russe. Longtemps, il a écumé les plateaux de la chaîne russe RT France – désormais interdite dans l’Union européenne –, avant de devenir un chroniqueur régulier de CNews. Comme Thierry Mariani, dont il est proche, cet ancien de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) a continué, après 2022, à imposer une grille de lecture dans le sens des intérêts russes.

S’il a « désapprouvé » l’invasion de l’Ukraine en février 2022, il a jugé qu’elle était « préventive »du point de vue russe et a dit « comprendre Vladimir Poutine » : « Il me semble que cette intervention a pour but de neutraliser toutes les bases militaires ukrainiennes, largement approvisionnées grâce à l’aide occidentale, et éviter toute installation de bases de l’Otan sur le sol ukrainien. » Par la suite, il a émis des doutessur la responsabilité des Russes dans le massacre de Boutcha en Ukraine, a assuré que « l’Occident se leurr[ait] en s’imaginant que la Russie serait dirigée par un fou qui imposerait ses décisions contre sa population et ses proches conseillers », ou a estimé que, s’agissant de la « guerre civile en Ukraine », les Français étaient « bien moins intoxiqués par la propagande russe qu’occidentale ».

Au centre, Pierre Gentillet, président du Cercle Pouchkine fondé en 2015, et Thierry Mariani, président du Dialogue franco-russe.

Ancien UMP lui aussi, Jacques Myard, qui sera candidat Les Républicains (LR)-Rassemblement national dans les Yvelines, tient sensiblement le même discours. Membre du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), think tank accusé d’être une officine relayant les éléments de langage du Kremlin, le député s’était rendu en 2015 et 2016 en Crimée occupée, aux côtés de Thierry Mariani, malgré la désapprobation du Quai d’Orsay.

Un autre candidat RN fut un soutien de la Russie : Rémy Berthonneau, qui se présente en Gironde. Ce trentenaire fut le porte-parole des Français libres, collectif qui rassemblait des « Français attachés à la relation franco-russe » et qui a milité pour la levée des sanctions et la livraison des Mistral à la Russie. Avant de rejoindre le RN, fin 2022, il fut le directeur général de Cifal à Moscou, une société française visée par une enquête pour des soupçons de corruption d’agent public étranger, après avoir rémunéré François Fillon pour faire le lien entre un homme d’affaires congolais et des proches de Vladimir Poutine. « Je n’ai plus de lien avec la Russie », a affirmé le candidat à Sud Ouest le 15 juin.

À cela s’ajoute un tropisme russe d’autres candidat·es : dix (neuf RN et un LR, Meyer Habib) sont membres du groupe d’amitié France-Russie à l’Assemblée nationale.

Sollicité par Mediapart, Victor Chabert, attaché de presse du Rassemblement national, n’a pas donné suite.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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