Les députés RN aux abonnés absents pour la lutte contre le harcèlement, les droits reproductifs ou l’égalité femmes-hommes

Camille Froidevaux-Metterie, philosophe : « Voter RN pour les femmes, c’est braquer une arme contre soi »

Tribune

Camille Froidevaux-MetteriePhilosophe

Le parti de Marine Le Pen séduit de plus en plus les femmes, alors même que ses députés sont absents sur la lutte contre le harcèlement, les droits reproductifs ou l’égalité femmes-hommes, analyse la philosophe dans une tribune au « Monde ».

Publié hier à 06h00, modifié hier à 17h16  Temps de Lecture 4 min. Read in English https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/06/13/camille-froidevaux-metterie-philosophe-voter-rn-pour-les-femmes-c-est-braquer-une-arme-contre-soi_6239274_3232.html

Si le Rassemblement national (RN) est arrivé en tête dimanche 9 juin et espère renforcer encore son succès électoral aux législatives anticipées, les femmes y sont pour quelque chose, et cela pose question. Entre les élections européennes de 2019 et celles de 2024, le parti de Marine Le Pen a gagné dix points dans l’électorat féminin, passant de 20 % à 30 % (Ipsos). Un autre sondage (IFOP) avance même le chiffre de 32 %, les plaçant devant les hommes.

Nous en avons bel et bien terminé avec le gender gap, cet écart genré longtemps observé entre les comportements électoraux féminins et masculins. En France, la science politique repère quatre moments : la période d’apprentissage, de 1944 aux années 1970, où les femmes votent moins que les hommes et choisissent plutôt la droite – elles seront par exemple 61 % à voter pour le général de Gaulle en 1965 ; la période de stabilisation, des années 1970 au milieu des années 1980, où la participation et l’orientation politique des femmes et des hommes se rapprochent ; la période d’inversion, depuis la fin des années 1980, où les femmes participent plus que les hommes et font des choix politiques plus progressistes – ainsi, ce sont elles qui assurent à François Mitterrand sa réélection en 1988, en lui donnant 51 % de leurs voix contre 47 % pour les hommes.

Un fil rouge traverse toutes ces décennies, celui du rejet de l’extrême droite, c’est le radical right gender gap, théorisé par la chercheuse afro-américaine Terri E. Givens en 2005. Toutes les élections prises en compte, l’écart moyen entre le niveau de vote Front national (FN) des Françaises et des Français est de quatre points entre 1984 et 2002. Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen recueille 26 % des suffrages masculins contre seulement 11 % des suffrages féminins. Si seules les femmes avaient voté ce jour-là, le leader frontiste n’aurait pas été présent au second tour de l’élection présidentielle. L’antilepénisme s’avère alors maximal chez les femmes jeunes et diplômées, d’une part, et chez les électrices âgées et catholiques, de l’autre.

Un « effet Marine »

Comme l’a montré la politiste Mariette Sineau, on a pu parfois expliquer la réticence des femmes à voter pour le FN par un argument psychologique (et essentialisant): la socialisation des filles, éduquées à l’obéissance et au souci pour autrui, expliquerait qu’elles soient plus réticentes, à l’âge adulte, à voter pour des extrêmes. On a plus souvent mobilisé l’argument socio-économique: plus précaires, les femmes sont les premières bénéficiaires des aides sociales et, conséquemment, plus favorables aux partis qui les soutiennent. S’est ajoutée à cela l’idée que ces mêmes partis sont aussi ceux qui sont les plus ouverts aux thèmes et aux combats féministes.

Ces explications ont cependant volé en éclats lors des élections de 2012 qui ont ouvert une quatrième période : elles ont vu les femmes aussi nombreuses que les hommes à voter pour Marine Le Pen, une tendance qui ne s’est pas démentie depuis lors.

Lire aussi l’entretien |   « Marine Le Pen a su fidéliser un électorat féminin »

Il y a eu là, pour la politiste Nonna Mayer, un évident « effet Marine ». Outre sa politique de dédiabolisation du parti, qui a très certainement contribué au ralliement des femmes, c’est surtout sa stratégie « féminine » qui a payé. Tenant à distance l’héritage viriliste et sexiste de son père, Marine Le Pen se présente comme une femme moderne, mère de famille, divorcée, travaillant, affichant sa « sensibilité à la cause féminine », mais prenant le prétexte de la défense des femmes pour pointer la principale menace qui pèserait sur elle, l’islam.

Lire aussi |  En direct, législatives 2024 : les partis du « front populaire » en pleines négociations pour aboutir à un programme commun

C’est ainsi dans la rubrique « sécurité » que le RN abordait la question des violences faites aux femmes dans son programme de 2022, quand ses représentants s’étaient abstenus de voter la loi de 2018 visant à renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. A l’échelle européenne, les députés du parti de Marine Le Pen ont tous voté (sauf une absente) contre la résolution de 2021 créant des formations contre le harcèlement au sein des institutions de l’Union européenne (UE).

Lire aussi (2022) |  Marine Le Pen et les droits des femmes : les discours et les textes votés

Concernant les droits reproductifs, les positions sont assez claires. Non seulement le droit à l’avortement n’est pas une mesure défendue historiquement par le RN, mais Marine Le Pen s’est clairement opposée à l’allongement de l’accès à l’IVG tout comme à l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, les eurodéputés RN ayant par ailleurs massivement voté, en 2020, contre la condamnation européenne de l’interdiction de l’avortement en Pologne.

Aucune mesure précise pour le pouvoir d’achat

Il faut y ajouter l’hostilité assumée du RN vis-à-vis des droits LGBTQIA+, comme en témoigne, au niveau européen, son vote contre la condamnation des discours de haine envers les personnes LGBTQIA+ en 2019 et contre le fait de déclarer l’Europe zone de liberté pour ces mêmes personnes en 2021.

Enfin, si l’on peut penser que son obsession pour la hausse du pouvoir d’achat constitue un aspect d’attractivité du RN pour les femmes en situation de précarité, il faut bien remarquer qu’aucune mesure un peu précise n’est envisagée, à l’exception de la revalorisation des salaires des personnels soignants. A Bruxelles, la totalité des eurodéputés d’extrême droite se sont dûment abstenus de voter la résolution de l’UE s’inquiétant d’un « recul de l’égalité hommes-femmes et des droits des femmes ».

Lire aussi (2022) |  Marine Le Pen veut consacrer 20 milliards d’euros à la santé

Le parti de Marine Le Pen constitue donc une menace tangible et massive pour les droits des femmes. Il va falloir travailler chaque jour à le rappeler et à en donner les preuves d’évidence si l’on veut convaincre les femmes que voter pour le RN les 30 juin et 7 juillet, c’est braquer une arme contre soi. Et parce que la politique macroniste n’a cessé de nous décevoir, quand ce n’est pas de nous révolter, c’est peu de dire que nous, féministes, comptons sur le « front populaire » pour placer la défense de nos combats au cœur de son programme.

Camille Froidevaux-Metterie est philosophe et professeure de science politique, spécialiste de la pensée féministe. Elle vient de publier « Patriarcat, la fin d’un monde » (Libelle Seuil, 60 p., 4,90 €).

Camille Froidevaux-Metterie (Philosophe)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire