Pierre Fabre, le laboratoire Tarnais, a bien été malgré ses dires, la cheville ouvrière de l’autoroute A69, tant contesté

Autoroute A69 : l’ombre du groupe pharmaceutique Pierre Fabre sur le contrat de concession

Partisan historique du projet d’autoroute contesté, le laboratoire du Tarn s’est impliqué de façon très active dans sa mise en œuvre. 

Par Matthieu GoarPublié le 07 juin 2024 à 14h30, modifié le 07 juin 2024 à 15h00 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/06/07/autoroute-a69-l-ombre-du-groupe-pharmaceutique-pierre-fabre-sur-le-contrat-de-concession_6237859_3244.html

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Une ligne de production, dans une usine du groupe Pierre Fabre, à Soual (Tarn), le 13 juillet 2017.
Une ligne de production, dans une usine du groupe Pierre Fabre, à Soual (Tarn), le 13 juillet 2017.  ERIC CABANIS / AFP

Les laboratoires Pierre Fabre sont incontournables dans le département du Tarn. Symbole d’une réussite économique mais aussi promoteur de la construction de l’A69, le groupe pharmaceutique est autant choyé par les élus locaux que conspué par les opposants à cette infrastructure autoroutière réunis pour trois jours de protestations entre vendredi 7 juin et dimanche 9 juin à Puylaurens (Tarn).

Pierre Fabre, le fondateur éponyme, a longtemps été un acteur essentiel de ce dossier ouvert depuis un quart de siècle. De la fin des années 1990 à sa mort, en juillet 2013, il en a parlé sans relâche aux responsables des collectivités, aux ministres et aux présidents de la République. « Sa position était connue de tous. Il était parfaitement dans son rôle de chef d’entreprise, l’a défendu, le 29 mai, Eric Ducournau, directeur général du groupe et ancien directeur adjoint de cabinet de Dominique Perben de 1990 à 1995, avant que ce dernier ne devienne ministre des transports de Jacques Chirac (2005-2007). Il s’est battu toute sa vie pour le désenclavement du Tarn. (…) Il aurait pourtant eu maintes fois l’opportunité de s’installer près d’une autoroute. »

S’exprimant devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « sur le montage juridique et financier » de l’A69, M. Ducournau s’est placé dans les pas de l’ancien PDG. Selon lui, cette construction controversée est nécessaire au développement des laboratoires. A la tête d’un groupe qui a réalisé 2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023 (+ 6 % par rapport à 2022), le directeur général a estimé, devant les députés, que Pierre Fabre avait subi un différentiel annuel de croissance de 5 % par an par rapport à ses principaux concurrents. « L’entreprise aurait pu avoir une taille très différente si elle avait été située à Paris ou Toulouse », a-t-il ajouté.

« Nous n’avons jamais rien caché »

Mais, au-delà de sa participation au débat, à grand renfort de lettres ouvertes et d’interviews, le groupe s’est impliqué de façon plus active, comme le montrent les enquêtes parlementaire et journalistique. Dans l’annexe 12 du contrat de concession signé entre l’Etat et la société Atosca, dans une partie protégée par le secret des affaires et intitulée « Une ambition écologique concrète », auquel Le Monde a pu avoir accès, le groupe Pierre Fabre est cité comme futur actionnaire, avec Gaïa Energy Systems et le concessionnaire Atosca, d’une coentreprise qui pourra installer une ferme photovoltaïque sur 40 hectares de délaissés autoroutiers.

Lire aussi |   Les opposants à l’autoroute A69 veulent quand même « se rassembler massivement » malgré l’interdiction de la manifestation ce week-endAucun dossier n’a encore été déposé et ce chantier ne pourra être achevé en même temps que la fin de la construction de l’A69 toujours prévue en 2025, mais le projet est toujours à l’ordre du jour. Il se ferait plutôt sur 13 hectares, selon Gilbert Roux, président de Gaïa Energy Systems, lui aussi interrogé par les députés. M. Ducournau, qui a admis avoir été intéressé par cette idée, a déclaré y avoir finalement renoncé. « Cela s’inscrivait dans les engagements du futur concessionnaire qui voulait mettre en place un projet innovant en matière environnementale. Nous avons signé un protocole de partenariat. A la réflexion, nous avons décidé de ne pas donner suite », a-t-il affirmé.

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Une enquête journalistique très fouillée de Radio France a aussi révélé que le groupe Pierre Fabre avait directement participé au montage financier de l’A69. Dans les comptes annuels arrêtés au 31 décembre 2022 d’un fonds d’investissement luxembourgeois actionnaire de la société Atosca qui exploitera l’A69, les journalistes ont retrouvé la trace d’Opale Invest (rebaptisée le 4 avril 2023 « Tarn Sud Développement »), un collectif d’entreprises locales dont la participation au projet s’élèvera à terme à 5,3 %.

Le groupe Pierre Fabre y a investi 5 002 037 euros, ce qui représente 57,84 % du capital de Tarn Sud Développement, soit « 1,25 % de [leurs] investissements annuels », selon M. Ducournau. Devant les députés, ce dernier a argué que cet investissement permettait de « faire participer les acteurs économiques au développement de leur territoire » tout en leur offrant un poste privilégié pour voir si le concessionnaire respecte ses engagements. « Nous n’avons jamais été demandeurs pour être actionnaires de la concession, a-t-il poursuivi. Il n’y a rien d’illégal à tout cela. Nous n’avons jamais rien caché. La participation financière a été communiquée à la presse lorsqu’on nous l’a demandée en mars. »

Discrétion des entreprises locales

Longtemps restée invisible, cette participation n’a été assumée par le groupe qu’après les premières questions des journalistes, notamment dans une interview à La Dépêche du Midi publiée le 14 mars. Lors de son audition devant la commission d’enquête, le directeur général de Pierre Fabre a expliqué que les entreprises locales voulaient rester discrètes, à cause notamment de la virulence des opposants. Le groupe Pierre Fabre a été, en effet, plusieurs fois visé par les collectifs, notamment Scientifiques en rébellion, dont les activistes ont encore déployé des banderoles, le 13 mars, devant un site du groupe à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).

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Une réalité qui n’a pas empêché la poursuite du lobbying. Le 26 septembre 2023, sur France Inter, le ministre délégué chargé des transports de l’époque, Clément Beaune, annonçait l’« arrêt de plusieurs projets autoroutiers pas encore lancés ». A plusieurs reprises, il avait explicitement écarté l’A69 de cette liste, mais la rumeur d’un moratoire sur la future autoroute tarnaise avait circulé. Le groupe Pierre Fabre avait alors envoyé une lettre au ministère pour décrire, une nouvelle fois, l’importance économique de l’entreprise pour le Tarn. Un document que le groupe a promis de fournir à la commission d’enquête mais qui n’a toujours pas été reçu.

Matthieu Goar

Voir aussi:

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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