Les sujets de fond mettent en difficulté Jordan Bardella en particulier sur l’énergie

Elections européennes : la campagne paradoxale de Jordan Bardella, populaire mais faillible

S’il est parvenu à s’imposer en tête des intentions de vote pour le scrutin du 9 juin, le candidat du RN n’a fait émerger aucune idée nouvelle, s’est montré en difficulté sur les sujets de fond et a écorné sa réputation de bon débatteur. Tout en restant sous la tutelle de Marine Le Pen

Par Clément Guillou et Corentin Lesueur

Publié le 05 juin 2024 à 17h00, modifié le 05 juin 2024 à 23h46

https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/06/05/elections-europeennes-la-campagne-paradoxale-de-jordan-bardella-populaire-mais-faillible_6237490_823448.html

Jordan Bardella, lors d’un meeting à Paris, le 2 juin 2024.
Jordan Bardella, lors d’un meeting à Paris, le 2 juin 2024.  THOMAS PADILLA / AP

Rarement un élu est apparu si dépité d’accueillir une « rock star » sur ses terres. Vendredi 31 mai, Yves Palmieri, maire divers droite de La Farlède (Var), regarde, désabusé, 150 jeunes pris de folie par la visite d’une heure de Jordan Bardella, lors de la traditionnelle foire viticole de la commune. La tête de liste du Rassemblement national (RN) aux élections européennes du 9 juin n’a rencontré aucun exposant, préférant succomber à la marée de bras rêvant d’un selfie avec lui. Une idole à la notoriété façonnée sur TikTok ou sur le plateau de Cyril Hanouna.

« Dans une période d’anxiété générale et en utilisant tous les codes de son époque, il a acquis une dynamique telle que rien ne semble l’empêcher de viser [l’élection présidentielle de] 2027, juge M. Palmieri. Mais quand on fait rêver les gens, derrière, il faut assumer. » Pas loin de lui, le député (RN, Var) Frank Giletti exulte, heureux que son poulain n’ait pas, de toute la journée, été traité de « facho »« Les gens ne lui parlent même pas de politique, de toute façon, reconnaît le délégué départemental du parti frontiste. C’est complètement dingue ce qui se passe autour de lui. »

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Deux jours plus tard, pour son unique meeting à Paris, Jordan Bardella livre un discours radical devant une assistance particulièrement rajeunie, agitant sans dire son nom le concept raciste et fantasmatique du « grand remplacement ».

Ce dernier week-end de campagne clôt pour lui une séquence de neuf mois, paradoxale. La popularité du jeune président du RN a crû de manière spectaculaire, poussée par les réseaux sociaux, son goût nouveau pour l’exercice des déambulations et des selfies, la place laissée par Marine Le Pen et les encouragements initiaux de la Macronie, qui rêve de voir le RN s’entretuer. Mais, dans le même temps, l’eurodéputé n’a pas imposé un récit particulier à sa campagne et son costume de bon débatteur en sort élimé. En 2019, il n’était que l’homme lige de Marine Le Pen, une façade jeune et avenante de l’extrême droite. Cinq ans plus tard, pour sa première campagne dont il tenait les commandes, la marque laissée par Jordan Bardella reste difficile à cerner.

Plus pragmatique que cohérent

C’est avec l’aide de Marine Le Pen qu’il a décidé de la rupture avec l’AfD, cet encombrant allié allemand, choisi le slogan (« La France revient, l’Europe revit ») et le fil rouge de la campagne (contre « l’Europe de Macron »), et encore coupé quelques têtes pour constituer sa liste. C’est de son propre chef, à l’inverse, qu’il a mis en sourdine la ligne pro-Kremlin du parti, en adoptant un discours plus dur vis-à-vis de la Russie que Marine Le Pen ; en remboursant de manière anticipée l’intégralité du prêt russe qui avait pollué la fin de campagne présidentielle de son aînée ; et en exprimant son désaccord avec son propre député européen Thierry Mariani… qu’il a pourtant reconduit sur sa liste, signe que M. Bardella est plus pragmatique que cohérent.

Jordan Bardella a aussi consacré l’essentiel de sa campagne à tenter de séduire les élites économiques. Celle-ci était assumée comme une phase préparatoire et une mise en jambes avant l’élection présidentielle de 2027, le parti souhaitant désactiver le procès en incompétence dans ce domaine. Un but non atteint, si l’on en croit le réquisitoire sans appel dressé par le Cercle des économistes : après avoir passé à la loupe le projet du RN, dix de ses experts l’ont jugé « irréaliste, inefficace et fallacieux », dans le magazine Challenges.

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Ces dernières semaines, le parti a d’ailleurs rangé dans ses placards un livret de mesures à destination du monde économique, dont la publication est sans cesse repoussée depuis l’hiver. Décision a été prise de ne rien publier qui puisse donner prise aux adversaires, à l’image d’une campagne sans la moindre initiative. Une campagne avant tout médiatique, où les petites phrases l’emportent sur le fond, comme le décrit ce collaborateur du RN au Parlement européen : « La ligne, c’est ce qui permet de gagner le débat sur BFM-TV le lendemain. »

Réceptacle de la colère anti-Macron

« Le RN a perdu huit mois de politique, juge sa concurrente à l’extrême droite Sarah Knafo, en troisième position sur la liste de Reconquête !. Bardella est à 30 % dans les sondages, il bénéficie de l’intérêt de la presse, mais il n’impose aucun sujet, n’a pas d’axe de campagne hormis mettre une claque à Macron. Leur campagne n’a fait avancer aucun combat. » Chaque meeting du RN a ressemblé au suivant et au précédent, aucun n’explorant un sujet en profondeur. De cette campagne « incolore et inodore », selon les mots du candidat Les Républicains François-Xavier Bellamy, n’aura germé aucune idée nouvelle.

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Le programme, expédié dans un petit livret de 18 pages, s’est résumé à un copier-coller de celui de la précédente campagne des européennes, en 2019, sous un nouvel emballage, et contient pour l’essentiel des propositions qui ne relèvent pas de l’Union européenne ou nécessiteraient une refonte des traités. Son maître-mot : une « stratégie tricolore » où le RN range les coopérations européennes en trois catégories : acceptables, négociables ou intolérables. Deux cadres du RN confient n’être pas plus avancés au moment « de classer certains sujets ».

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Après avoir sollicité les têtes pensantes du parti pour étoffer le programme avant l’hiver, Jordan Bardella a finalement choisi de présenter quelque chose de « simple et concis », raconte un cadre un peu frustré. Bien obligé de reconnaître qu’au vu de l’avance dans les sondages « présenter un programme revenait à se mettre des bâtons dans les roues. Il aurait peut-être fallu glisser des choses en vue de 2027 mais faire du fond, ce n’était pas l’ambiance ».

Des idées ? Pour quoi faire ? Installé comme première force d’opposition à Emmanuel Macron, le RN est devenu le réceptacle naturel de la colère dirigée contre le chef de l’Etat. « Au-delà du phénomène Bardella auprès des jeunes, ces 30 % reposent sur une crise économique et sociale sans précédent et sur la popularité de Marine Le Pen, estime Bruno Bilde, député influent du parti d’extrême droite. On peut faire la campagne que l’on veut, s’il n’y a pas de vent dans les voiles, ça ne marche pas. Et là, le vent souffle fort. »

« Il marche sur l’eau quoi qu’il dise »

« Je ne suis pas d’accord avec l’idée que l’on a été prudents », oppose le député européen Philippe Olivier. Le conseiller du duo Le Pen-Bardella dit avoir, par son discours, « percuté le dogme des écologistes, qui en ont perdu leur magistère moral ».Après le pouvoir d’achat en 2022, le RN affirme « construire progressivement la matrice de la présidentielle 2027 » en se présentant comme le parti de la « puissance » contre la « décroissance » – bien que ses adversaires politiques dénoncent un programme affaiblissant la France sur les plans diplomatique et énergétique.

Ses intentions de vote n’ont fait que grimper, de manière régulière, depuis que Jordan Bardella fut intronisé comme un interlocuteur de premier rang par Emmanuel Macron en personne, lors des rencontres de Saint-Denis, fin août 2023. En privé, la tête de liste juge ce moment comme le détonateur de sa campagne.

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Sur le plan personnel, la campagne dessine pour le jeune président lepéniste un bilan en clair-obscur. Soumis pour la première fois à ce niveau d’exposition, il a aussi montré quelques failles. Sa défense instinctive de Jean-Marie Le Penface au procès en antisémitisme fut, de son propre aveu, une erreur. Son inaction au Parlement européen a été mise en pleine lumière. Sur des sujets techniques, comme les prix planchers en agriculture, le marché européen de l’électricité ou la maîtrise des frontières, il a peiné à clarifier la position de son parti. Ces insuffisances se sont coagulées lors du débat télévisé face au premier ministre, Gabriel Attal, le 23 mai, considéré comme perdu sur le fond par M. Bardella – ce qui n’a pas déplu à certains proches de Marine Le Pen.

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Mais jamais ces moments de flottement n’auront freiné sa progression dans les sondages. « Il me fait penser à Macron jusqu’aux “gilets jaunes” : il marche sur l’eau quoi qu’il dise », compare un cadre du RN. Ces neuf mois ont assis sa notoriété personnelle et une franche popularité. « Il répond au besoin de régénération du personnel politique et incarne un vote décomplexé, débarrassé du tabou entourant le nom Le Pen », analyse un proche d’Emmanuel Macron, convaincu qu’une relation de concurrence va rapidement s’installer entre les deux têtes du RN.

Le statut de M. Bardella a évolué au sein du parti, où personne n’est plus en droit d’égratigner la jeune icône. Lui-même se charge régulièrement de tacler Sébastien Chenu auprès des journalistes, le vice-président de l’Assemblée nationale, proche de Marine Le Pen, étant suspecté d’alimenter la presse en « off » mitigés sur ce candidat « de la société de l’image ». Quand cela ne suffit pas, Marine Le Pen passe la seconde lame pour faire taire la moindre critique à l’encontre de « Jordan ». Et si ce dernier occupera le haut de l’affiche dimanche 9 juin, c’est elle qui reste à la manœuvre sur les dossiers les plus importants, notamment lorsqu’il s’agit de calmer les rivalités internes, trancher les sujets stratégiques et fixer le cadre de la campagne. Pour l’instant, l’extrême droite continue de s’en remettre à celle que Jordan Bardella vouvoie toujours.

Clément Guillou et  Corentin Lesueur

L’énergie selon Jordan Bardella : plus chère, plus polluante, moins souveraine

Analyse

Nabil WakimPodcast « Chaleur humaine » 

Les mesures proposées par le Rassemblement national laissent entrevoir un « cauchemar énergétique » plutôt qu’un paradis : des factures d’énergie plus élevées pour les Français, des émissions de gaz à effet de serre en hausse, et une dépendance plus grande aux importations.

Publié le 03 juin 2024 à 17h00, modifié le 03 juin 2024 à 17h35  Temps de Lecture 3 min.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/06/03/plus-chere-plus-polluante-moins-souveraine-l-energie-selon-jordan-bardella_6237103_3232.html

« Je veux que la France redevienne un paradis énergétique. » Cette promesse de Jordan Bardella pourrait être prononcée par l’ensemble des candidats aux élections européennes du 9 juin, tant elle semble consensuelle. Malgré l’absence d’un programme détaillé sur les questions énergétiques et climatiques, les interventions publiques du candidat du Rassemblement national (RN) et le programme de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2022, qui fait toujours référence pour le parti d’extrême droite, permettent d’entrevoir un futur plus sombre. Les mesures proposées par le RN laissent apparaître un « cauchemar énergétique » plutôt qu’un paradis : des factures d’énergie plus élevées pour les Français, des émissions de gaz à effet de serre en hausse, et une dépendance plus grande aux importations. Une note du laboratoire d’idées de centre gauche Terra Nova publiée début mai, rédigée par Nicolas Goldberg, expert des politiques énergétiques, explique qu’il s’agit d’un « programme de soumission plutôt que de souveraineté ».

Le premier axe est celui de l’électricité – qui représente 25 % de la consommation d’énergie en France. Dans tous les scénarios énergétiques, la part de l’électricité dans la consommation d’énergie augmente – c’est d’ailleurs aussi ce que prévoit le RN dans son programme. Pour Jordan Bardella, la manière de réussir la transition énergétique consiste à développer fortement l’énergie nucléaire et à arrêter immédiatement le développement de l’éolien et du solaire. Mais cette orientation se heurte à une réalité industrielle. Le prochain réacteur nucléaire à être construit en France ne sera pas connecté au réseau avant 2038 au mieux. D’ici là, tous les experts s’accordent sur le fait qu’il n’y a qu’une solution pour augmenter nos capacités de production : développer les éoliennes et les panneaux solaires, qui comptent aujourd’hui pour environ 15 % de notre production d’électricité.

Une électricité plus coûteuse

Concrètement, cela veut dire que le RN propose un double pari : premièrement que les réacteurs nucléaires actuels pourront tous être prolongés au-delà de cinquante ans de fonctionnement – ce qui n’est pas impossible, mais n’a jamais été fait en France. Deuxièmement que ces réacteurs vont produire plus d’électricité qu’aujourd’hui, ce qui est extrêmement peu probable, puisqu’ils sont en fin de vie. Conséquence très directe : dans les quinze prochaines années, le RN devra soit proposer de construire de nouvelles centrales à gaz, ce qui sera plus émetteur et plus cher, soit augmenter les importations d’électricité des pays voisins.

Or, Jordan Bardella propose justement de sortir des mécanismes de fixation des prix du marché européen de l’électricité – sans préciser comment il compte convaincre les autres pays de l’Union européenne (UE). La France est, en moyenne sur l’année, exportatrice d’électricité, mais elle a besoin d’importer une quarantaine de jours par an pour équilibrer son réseau. M. Bardella assure que le RN ne veut plus sortir du marché européen, mais souhaite établir un prix français basé uniquement sur la production électrique dans l’Hexagone. Interrogé sur le flou de ce projet, le député Jean-Philippe Tanguy, chargé des questions d’énergie au RN, va jusqu’à expliquer, comme le rapporte le quotidien économique Les Echos, que l’« autonomie totale » ne lui fait pas peur.

Si on suit le raisonnement de M. Bardella, pendant les quinze prochaines années, la France produirait moins d’électricité et importerait plus, tout en sortant des règles du marché européen. Le résultat saute aux yeux : l’électricité ainsi achetée serait plus chère et conduirait à une augmentation des factures des Français. S’il est difficile de faire un calcul précis compte tenu du caractère nébuleux des propositions du RN, la promesse de Jordan Bardella de baisser les factures d’électricité de 30 % à 40 % est au mieux irréaliste, au pire mensongère.

Contradiction des promesses

Une autre illustration de cette politique concerne les transports : Jordan Bardella propose d’abroger l’« interdiction de la vente des voitures à moteur thermique en 2035 ». Le RN joue d’ailleurs sur une ambiguïté : en réalité, seule la vente de véhicules neufs sera interdite, les véhicules thermiques pourront toujours être vendus sur le marché de l’occasion. La promesse apparaît en contradiction avec les mots prononcés en avril 2023 au Parlement européen par un certain Jordan Bardella. L’eurodéputé expliquait alors que « le défi du XXIe siècle, c’est la fin inévitable de l’ère des énergies fossiles ». Or, l’une des énergies fossiles les plus utilisées en Europe est le pétrole, qui alimente les véhicules thermiques. Le transport routier est le secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre en France et en Europe. Et il représente 50 % du pétrole consommé dans l’UE.

Le virage vers le véhicule électrique en Europe est l’un des leviers les plus forts pour limiter cette consommation d’or noir. Alors que la France importe la quasi-totalité de son pétrole, s’opposer au développement du véhicule électrique aurait pour conséquence d’augmenter sa dépendance envers les pays producteurs comme l’Arabie saoudite, les Etats-Unis, le Nigeria et l’Algérie. Surtout, les importations de pétrole et de gaz pèsent lourd dans la balance commerciale française : autour de 60 milliards d’euros en 2023.

Alors que tous les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie prévoient une baisse progressive du coût des véhicules électriques, les prix du carburant, eux, risquent de continuer à augmenter pour des raisons structurelles liées aux investissements des groupes pétroliers. En résumé : le retour en arrière sur les véhicules électriques aurait pour conséquences une hausse des émissions de gaz à effet de serre et une augmentation des prix du carburant pour les ménages en Europe, tout en plombant la balance commerciale. On a vu « paradis » plus enchanteur.

Nabil Wakim (Podcast « Chaleur humaine » )

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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