En matière d’économie, le RN dit tout et son contraire
13 juin 2024 | Par Youmni Kezzouf et Mathias Thépot https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=kOPkOGm0t_pGz4klSR%2B7QdN73uzFMxOvTMrsiBfnWWfFEqm6chwfmrKmFFD%2BLtWxB__Wfnsplp0FHPsNz0gIJs69C4ik8
Jordan Bardella ne veut plus abroger la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, revenant sur une promesse du mouvement d’extrême droite. Une nouvelle preuve du glissement néolibéral du programme économique du RN qu’il n’assume pas encore clairement.
Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup. En l’espace de quelques jours, les cadres du Rassemblement national (RN) ont de nouveau illustré la capacité de leur mouvement à dire tout et son contraire en matière d’économie, cette fois-ci au sujet de l’abrogation de la réforme des retraites de 2023 d’Emmanuel Macron repoussant l’âge légal de départ de 62 à 64 ans. Réforme combattue farouchement par les député·es RN à l’Assemblée nationale.
Dans la droite ligne du programme de Marine Le Pen en 2022, qui refusait tout allongement de l’âge de départ, le député RN Thomas Ménagé déclarait lundi 10 juin sur BFMTV, au lendemain de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron : « Nous reviendrons sur la réforme injuste des retraites portée par Emmanuel Macron. »
Et de préciser qu’en cas d’accession du parti xénophobe à Matignon, « il y aura une réforme juste, celle que Marine Le Pen proposait pendant la présidentielle, que [le RN a] proposée dans l’hémicycle, lors du débat des retraites il y a quelques mois », soit concrètement le retour à la retraite à 60 ans pour les personnes entrées dans la vie active avant l’âge de 20 ans.

Jordan Bardella lors de son audition par les représentants du Medef à Paris le 18 avril 2024. © Photo Fred Marvaux / REA
Mais le lendemain, questionné sur RTL sur une éventuelle abrogation de la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, le président du RN, Jordan Bardella, s’est montré beaucoup plus mesuré : « Nous verrons… J’ai la lucidité et l’honnêteté de dire aux Français que la situation économique dont nous allons hériter dans un pays qui pulvérise sous Emmanuel Macron les records de déficits commerciaux, de déficits publics et de dettes, sera compliquée. »
Au journal Le Monde, Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée, a même confirmé que le retour à la retraite à 60 ans pour les personnes ayant travaillé avant 20 ans, l’une des mesures phares du programme de Marine Le Pen de 2022, ne figurerait pas dans la plateforme programmatique du parti pour les prochaines élections législatives. Un sacré rétropédalage !
En façade, le Rassemblement national explique son revirement par la situation dégradée des finances publiques laissée par le chef de l’État. « L’ardoise d’Emmanuel Macron va être terrible »,prévenait Sébastien Chenu sur le plateau de CNews mardi. Mais l’argument est un peu court. Et ce, pour une raison simple : le niveau élevé du déficit public ne date pas d’hier.
Lorsque le RN proposait il y a peu l’abrogation de la réforme Macron de 2023, les finances publiques étaient sensiblement dans le même état qu’actuellement. Il y a certes eu, fin mars, une réévaluation à la hausse du déficit public par l’Insee de 4,9 % à 5,5 % du PIB pour 2023. Mais avouons qu’il en faut tout de même peu pour que le RN tourne casaque et perde de vue ses supposés grands principes sociaux.
Alliance avec LR
Une raison plus évidente au revirement du Rassemblement national sur les retraites est la perspective d’une alliance électorale pour les législatives avec le parti Les Républicains (LR) annoncée mardi 11 juin par son président Éric Ciotti – depuis exclu du parti. Les LR militent historiquement pour les réformes néolibérales, dont le recul de l’âge de départ à la retraite à 65 ans.
Pour le RN, il faut donc montrer patte blanche auprès d’un parti qui juge sévèrement les positions économiques du mouvement d’extrême droite. Pour preuve le 23 mars, sur la scène d’un meeting de sa tête de liste François-Xavier Bellamy, Éric Ciotti n’avait pas de mots assez durs sur le programme de celui qui est désormais son allié. « N’égarez pas votre vote au Rassemblement national !, exhortait-il. Ils accentueraient la dégringolade financière et budgétaire avec leur programme économique qui réhabilite l’assistanat. Ils nous isoleraient davantage dans le monde. »À lire aussiLR et le RN : l’aboutissement d’années de convergences idéologiques
Pour ne pas brusquer les LR, le député RN Julien Odoul tempérait lui aussi mercredi sur France Info l’idée de s’accrocher coûte que coûte à l’abrogation de la réforme des retraites de Macron : « Quand vous constituez un gouvernement d’union nationale, vous mettez autour de la table des gens qui ne pensent pas tous la même chose, a-t-il argué. Notre combat pour une retraite juste avec départ à 60 ou 62 ans, nous y sommes profondément attachés. Mais dans le cadre de cette union, l’objectif, c’est de se rassembler sur des points qui font consensus avec Les Républicains. »
Et le député RN de lister le « grand nombre de points d’accord » qu’il partage avec LR sur les questions d’autorité ou d’immigration. Certes, pour connaître clairement les points d’accord sur le terrain économique, il faudra repasser.
Peut-être en apprendrait-on davantage si le programme économique du RN, préparé par le député Jean-Philippe Tanguy, chargé de ces questions au parti, et censé être prêt depuis le mois de janvier, était publié. Interrogée sur TF1 sur l’imminence de cette publication avant le scrutin du 30 juin, Marine Le Pen a répondu… par un éclat de rire : « On pourrait le publier, mais la réalité, c’est que le président de la République a choisi vingt jours pour ces élections, nous allons concentrer nos efforts sur des propositions très claires issues de notre projet. »
À droite en économie
Du reste, il y a fort à parier que le prochain millésime économique du RN sera plus libéral que le précédent qui avait été publié pour l’élection présidentielle de 2022 ; le programme de 2022 ayant été lui-même plus libéral que celui de 2017. La prise de position récente de Jordan Bardella sur le sujet des retraites est, de ce point de vue, cohérente avec la droitisation des propositions économiques du RN.À lire aussiFace aux patrons, l’opération de séduction bancale de Jordan Bardella
Rappelons que les mesures empruntées à la gauche – retraite à 60 ans pour tous, défense des 35 heures, sauvegarde du statut de la fonction publique, remise en cause de la loi travail –, qui avaient permis au parti d’extrême droite de gagner un électorat populaire en 2017, n’avaient pas été préservées dans le programme de 2022.
Outre les mesures économiques xénophobes de « préférence nationale » pour l’attribution des aides sociales – qui sont une constante à travers les années chez le RN –, le programme économique de 2022 faisait en effet la part belle aux baisses d’impôts (TVA, impôt sur le revenu, impôt sur les sociétés, impôt sur l’héritage, etc.) et de cotisations sociales. Des mesures que des partis comme LR ou LREM n’auraient pas reniées.Une critique macroniste à côté de la plaque
Plutôt que d’élaborer une critique clinique de la faisabilité des propositions économiques du Rassemblement national (RN), la Macronie préfère lui intenter un procès… en socialisme. Il fallait oser. « Votre programme économique est le plus marxiste qui n’ait jamais été proposé en France depuis une quarantaine d’années », martelait le 4 juin dernier Bruno Le Maire à l’Assemblée nationale à l’endroit des député·es RN, entretenant le confusionnisme le plus total : il n’est jamais question, ni de près ni de loin, de lutte des classes dans le programme économique du parti d’extrême droite.
L’exécutif aurait pu axer sa critique sur les propositions indignes du RN visant à instaurer la « préférence nationale » pour l’attribution des aides sociales. Que nenni ! Il préfère cibler les rares mesures d’inspiration de gauche reprises par l’extrême droite : la nationalisation des autoroutes et la restauration de l’âge de la retraite à 60 ans pour les personnes ayant commencé à travailler avant 20 ans. « Comment financeront-ils ce qu’ils ont proposé, la fin de la réforme des retraites et les 60 ans ? La renationalisation des autoroutes et tant et tant de réformes ? », a fait mine de questionner Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse qui s’est tenue le mercredi 12 juin. À chacun ses combats…Lire la suite
Des propositions réellement de « gauche », il ne restait dans le programme de 2022 du RN que la nationalisation des autoroutes et le retour de l’âge du départ à la retraite – certes édulcoré par rapport à 2017 – à 60 ans pour les personnes ayant commencé à travailler avant 20 ans.
Depuis lors le RN poursuit, discrètement mais sûrement, la droitisation de son discours économique, se rapprochant de plus en plus des positions du parti présidentiel. Il n’y avait qu’à voir la campagne de Jordan Bardella pour les élections européennes, durant laquelle il a tout fait pour plaire aux lobbys économiques.À lire aussiNon, le programme économique de Marine Le Pen n’est pas « de gauche »
À chaque intervention face à une fédération patronale, il multipliait les phrases de type « économiquement, je suis raisonnable » ou « il faut que le décideur politique ait conscience qu’il ne sait pas mieux que le chef d’entreprise ».Difficile de faire plus pro-business.
« On m’a fait savoir que je devais rassurer les milieux économiques », assumait-il face aux dirigeants du Mouvement des entreprises de France (Medef), leur assurant qu’il était « pro-start-up », pro « croissance » et même favorable à l’union des marchés de capitaux en Europe. Voilà qui a (enfin) le mérite de la clarté.
Européennes : les propositions irréalistes et illégales du RN sur l’immigration
30 mai 2024 | Par Youmni Kezzouf
Le Rassemblement national peine à expliquer comment il compte mettre en place la « double frontière » que promet Jordan Bardella dans son programme. La proposition est à la fois irréaliste et contraire au droit international.
La formule est rodée, répétée à longueur d’interview, martelée à chaque meeting. Pour lutter contre ce que le Rassemblement national (RN) qualifie de « submersion migratoire » qui menacerait « nos valeurs de civilisation », sa tête de liste, Jordan Bardella, avance une solution : une « double frontière », aux niveaux européen et français. Une proposition qui tient en trois lignes dans le programme officiel du parti et n’était pas davantage développée dans le projet qui accompagnait la première candidature de son président aux européennes de 2019.
Impossible à appliquer, elle supposerait surtout la remise en cause par la France de nombreux traités internationaux et l’isolement diplomatique, économique et politique du pays vis-à-vis de ses partenaires européens.
Jordan Bardella, qui reprend régulièrement à son compte la thèse complotiste et raciste du « grand remplacement », affirmait encore le 6 avril au Journal du dimanche que « le projet de la Commission européenne, c’est la submersion de l’Europe et le remplacement d’une partie de la population européenne par une population venue du Sud ». Revendiquant de faire du scrutin européen un « référendum sur l’immigration », la tête de liste propose « le refoulement systématique des bateaux de migrants qui arrivent sur les côtes européennes », comme il le répétait encore récemment sur le plateau de TF1.
Jordan Bardella et Fabrice Leggeri au poste-frontière entre la France et l’Italie à Menton, le 19 février 2024. © Photo Nicolas Tucat / AFP
« Le refoulement est la violation flagrante du droit international des droits humains », prévient Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit public à l’université Jean-Moulin-Lyon 3, avant de lister les normes et traités que cette proposition remet en question : « La Convention de Genève relative au statut des réfugiés dispose explicitement le principe de non-refoulement, comme la Charte des droits fondamentaux de l’UE. De manière indirecte, en interdisant les traitements inhumains et dégradants, le Pacte international des droits civils et politiques et la Convention européenne des droits de l’homme [CEDH] prohibent aussi les refoulements. L’interdiction est claire : il est impératif de ne pas renvoyer des individus vers des pays où ils risqueraient d’endurer de tels traitements. »
« Ça voudrait dire, concrètement, prendre les personnes, pour les ramener dans une zone internationale, pour que les gens se noient ?, s’indigne de son côté Anna Sibley, chargée d’études au Groupe d’information et de soutien des immigré·es (Gisti). C’est ça qu’il se passe en pratique. Quand il y a des refoulements, car il y en a, même si c’est illégal. Les gens se noient ou sont renvoyés vers des États où ils risquent la torture ou l’esclavage. »
Plusieurs conventions internationales à dénoncer
Troisième sur la liste du RN, porte-parole de la campagne et ancien patron de l’agence européenne de garde-frontières Frontex, Fabrice Leggeri assure à Mediapart – après avoir dénoncé « les discours politiques des ONG promigrants et de la Commission » – que « les personnes qui font l’objet d’un sauvetage maritime seront mises en sécurité et raccompagnées vers le port sûr le plus proche, le plus souvent situé hors de l’Union européenne, sur les côtes d’où sont parties ces personnes ».
Pour mettre en place le premier volet de cette « double frontière » vendue par le RN, « il faudrait que les États dénoncent la Convention de Genève, le Pacte international des droits civils et politiques et la Convention européenne des droits de l’homme, et qu’ils modifient la Charte des droits fondamentaux de l’UE, ce qui supposerait une unanimité et une ratification par chacun des États », analyse Marie-Laure Basilien-Gainche.
Pendant des années, Marine Le Pen et le RN prônaient justement la sortie de la CEDH, qualifiée de « camisole », avant de faire demi-tour sur la question pendant la campagne présidentielle de 2022.À lire aussiL’ancien patron de Frontex rejoint le Rassemblement national pour les européennes
Fabrice Leggeri réclame lui aussi de refouler systématiquement les bateaux d’exilé·es qui arrivent sur les côtes européennes. Responsable de l’agence Frontex de 2015 à 2022, il est visé par une plainte pour complicité de crime contre l’humanité et complicité de crime de torture, pour avoir participé au refoulement d’embarcations de migrant·es.
Deux associations, la Ligue des droits de l’homme (LDH) et Utopia 56, l’accusent d’avoir soit couvert, soit facilité ces pratiques illégales, contraires au droit international, avec l’objectif affiché de faire obstacle, « quel qu’en soit le prix », à l’entrée de personnes migrantes au sein de l’UE. « L’exécution de cette politique s’est faite au détriment du respect des droits fondamentaux des migrants, que Fabrice Leggeri a délibérément ignoré », peut-on lire dans leur plainte.
L’ex-patron de Frontex dénonce pour sa part une « plainte fantasque » et une « opération de communication politique destinée à [lui] nuire et à nuire au RN », tout en affirmant que« certaines ONG voulaient contraindre Frontex à les assister pour faciliter le travail des passeurs »et tenteraient de « criminaliser le travail des garde-frontières ».
Jordan « à peu près » Bardella
Le deuxième volet du programme de Jordan Bardella sur les migrations n’est pas plus clair. Le président du RN revendique, en plus du refoulement systématique des migrant·es aux frontières de l’UE, « la restriction de la libre circulation de l’espace Schengen aux seuls ressortissants des pays membres ». Une proposition ancienne du parti d’extrême droite, qui se heurte là encore à de nombreuses règles juridiques.
« Si l’optique est de restaurer un contrôle strict des frontières intérieures de l’Union européenne, deux voies sont envisageables : la sortie de l’UE ou l’abandon par l’UE de l’esprit de Schengen, ce qui supposerait une réforme des traités qui exige l’unanimité des États membres et sa ratification dans tous les États membres », détaille Marie-Laure Basilien-Gainche.
En débat face à Gabriel Attal, Jordan Bardella a été bien en peine de détailler sa proposition, finissant par admettre qu’il comptait « renforcer les contrôles aléatoires » aux frontières françaises, sans s’aventurer sur l’impossibilité de faire adopter par l’ensemble des pays européens une telle renégociation des traités.
Sur le plateau de Public Sénat, le 29 mai, la tête de liste du RN a assuré s’en remettre « au flair du policier » pour mener ces contrôles aléatoires, avant de reconnaître que la mise en place de cette proposition ne pouvait pas se décider au Parlement européen, malgré sa présence dans le programme européen de son parti : « Évidemment, aller contrôler nos frontières, ça se fera demain avec le ministère de l’intérieur quand nous serons à la tête de l’État », a-t-il balayé.
Auprès de Mediapart, Fabrice Leggeri émet aussi l’hypothèse de rétablir pour les étrangers non citoyens de l’UE une « déclaration d’entrée sur le territoire » associée à un QR code, tout en assurant que « le dispositif ne pénaliserait pas la circulation des Français et les citoyens de l’UE » et que son efficacité reposerait « sur la sévérité des sanctions contre les contrevenants et la possibilité élevée de contrôles aléatoires ».
Le pacte asile et immigration s’est nourri des positions de l’extrême droite.
Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit public
Sur la nécessité de réformer les traités pour mettre en place de telles mesures, le porte-parole de la campagne du RN affirme qu’il « n’est pas nécessaire de réformer les traités pour instaurer ces mesures » avant de s’en remettre à une future révision de la Constitution française – leur marotte sur le sujet – qui permettrait à la France de s’affranchir des traités européens.
Sur cette proposition, Jordan Bardella peut compter sur le soutien de Reconquête et du parti Les Républicains (LR). François-Xavier Bellamy, tête de liste de LR, appelle dans son projet à « rétablir les contrôles aux frontières intérieures »de l’UE. Il y a cinq ans, Laurent Wauquiez, alors président du parti, présentait le programme européen de ce dernier en affirmant que « redonner un avenir à notre civilisation, c’est ne plus subir l’immigration de masse », avant de défendre la nécessité d’« établir une double frontière : une frontière européenne, défendue en commun, et une frontière nationale, chaque pays gardant la possibilité d’arrêter les migrants comme à Menton ».
Du côté de Reconquête, la troisième de liste Sarah Knafo a publié une vidéo pour déplorer que « le rétablissement des frontières a[it] pu sembler impraticable » à l’issue du débat entre Gabriel Attal et Jordan Bardella. Elle veut d’ailleurs aller plus loin, en proposant carrément un projet de « triple frontière », « un plan qui peut se mettre en œuvre facilement », selon elle.
« Ces gens défendent un modèle de société de repli sur soi complètement déconnecté de la réalité. Les migrations sont un fait, pas un problème. Il faut déconstruire tout ça, affirme Anna Sibley du Gisti. Le fait de débattre de la maîtrise de l’immigration, c’est une conception terriblement éloignée de la réalité de terrain. »À lire aussiUE : le Parlement adopte dans la douleur un pacte migratoire controversé
Pour Marie-Laure Basilien-Gainche, l’adoption au Parlement européen des différents volets du pacte asile et immigration a marqué un tournant peu de temps avant la campagne : « Le pacte introduit une politique très restrictive, une politique de fermeture drastique et de contrôle majeur aux frontières extérieures de l’Union. Les instruments qui le composent se sont nourris des positions de l’extrême droite. Ont ainsi été intégrées en droit de l’UE des idées radicales – notamment de restriction du droit d’asile – qui sont énoncées par les partis d’extrême droite. »
À Strasbourg, Jordan Bardella et les autres eurodéputé·es RN ont voté contre les textes du pacte, qualifié de « pacte de submersion » par le président du parti.
Jeudi soir, les principales têtes de liste se retrouveront sur le plateau de CNews pour un nouveau débat – sans Raphaël Glucksmann et Marie Toussaint, qui boycottent le rendez-vous. Dans la bande d’annonce de la soirée, le journaliste d’Europe 1 Pierre de Vilno annonce la couleur, reprenant sans hésiter les éléments de langage de l’extrême droite : « Comment la France peut-elle contrôler ses frontières dans une Europe submergée par les flux migratoires ? »
Suprémacistes, prorusses, homophobes… Les alliés du RN en Europe
1 juin 2024 | Par Youmni Kezzouf
Au-delà de la rupture avec son partenaire allemand l’AfD, le Rassemblement national est toujours allié avec divers partis aux positions ouvertement racistes et homophobes. Jordan Bardella assume ces infréquentables, arguant ne pas chercher « des clones » au Parlement européen.
En pleine campagne des européennes, le Rassemblement national (RN) a officiellement rompu avec l’AfD (Alternative für Deutschland – Alternative pour l’Allemagne). Le parti français d’extrême droite, qui s’était contenté de prendre ses distances au moment des révélations de Correctiv sur son partenaire d’outre-Rhin, a décidé de couper les ponts après les propos tenus par Maximilian Krah, tête de liste de l’AfD pour le scrutin du 9 juin. Ce dernier a récemment estimé que les SS nazis n’étaient « pas automatiquement des criminels ». Une rupture qui fait suite à des mois de tensions entre les deux alliés.
Mais au sein du groupe Identité et démocratie (ID) au Parlement européen, ou dans le cadre des discussions sur de futures coalitions, le RN côtoie beaucoup d’autres représentants de partis ouvertement islamophobes, homophobes et transphobes.
Questionné sur le sujet, Jordan Bardella s’était contenté de balayer la question : « Ça s’appelle l’Union européenne. La devise, c’est “Unis dans la diversité”. Je ne cherche pas des clones, je cherche des alliés au sein du Parlement européen », avait-il assumé. Tour d’horizon de ses infréquentables partenaires européens.
Tomio Okamura, George Simion, Roberto Vannacci, Kostadin Kostadinov, Martin Helme, Harald Vilimsky et Tom Van Grieken. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart
Tomio Okamura, SPD (République tchèque)
Président et fondateur du SPD tchèque (Liberté et démocratie directe), l’homme d’affaires d’origine japonaise Tomio Okamura est allié au RN au sein du groupe ID. Ouvertement islamophobe, il expliquait en 2017 avoir pour projet d’interdire l’islam – qu’il compare au nazisme – et suggérait deux ans plus tôt à ses partisans d’aller « promener des porcs près des mosquées » pour faire fuir les musulmans du pays.
Dans son programme actuel, il propose encore le retour à la couronne tchèque, à l’autosuffisance alimentaire, l’arrêt de l’aide financière européenne à l’Ukraine et un référendum pour sortir de l’UE. Il affirme également que « les immigrants ne doivent pas avoir droit à l’asile ». Le 23 mai, Tomio Okamura accueillait à Prague ses alliés du groupe ID pour un meeting de campagne. Parmi eux, Fabrice Leggeri, troisième de la liste du RN pour les élections européennes.
George Simion, AUR (Roumanie)
Le 2 décembre 2023, à Florence (Italie), Jordan Bardella monte sur la scène du premier grand meeting de campagne organisé par le groupe ID et son allié italien de la Lega (la Ligue) Matteo Salvini. Un peu plus tôt, à la tribune, George Simion, représentant du parti roumain AUR (Alliance pour l’unité des Roumains), défendait à la même tribune sa vision toute particulière de la campagne, qu’il entendait alors mener contre « la gauche qui veut supprimer les nations et la famille naturelle ».
« Ce que nous voyons en Europe, c’est l’enfer. Nous avons des migrants, la désindustrialisation, le déclin du christianisme, l’interdiction d’utiliser les mots “père” et “mère”. C’est un vrai enfer », avait-il lancé ce jour-là. Militant de la réunification avec la Moldavie, antivax et anti-avortement, George Simion écrit, dès la première page du manifeste de son parti, que « l’homme est la création de Dieu » et revendique son attachement à « la famille traditionnelle », en répétant que « Dieu a créé l’homme/père et la femme/mère, différents par nature ».
Roberto Vannacci, Ligue (Italie)
Le général italien Roberto Vannacci a été choisi par Matteo Salvini, le plus proche allié de Marine Le Pen au niveau européen, pour mener la liste de son parti pour les élections européennes en Italie centrale. Le militaire s’est fait connaître en 2023 avec la publication d’un ouvrage xénophobe et homophobe, qui est devenu un succès de librairie en Italie et lui a valu une suspension de l’armée, ainsi que de nombreuses plaintes pour incitation à la haine.
Dans ce premier ouvrage intitulé Il mondo al contrario (non traduit, « le monde à l’envers »), il écrit par exemple : « Chers homosexuels, vous n’êtes pas normaux, faites-vous une raison. » Et s’en prend à une volleyeuse italienne noire, en affirmant qu’il est « clair que ses caractéristiques physiques ne représentent pas l’italianité ».Depuis le début de la campagne, il a déjà affirméque Mussolini était « un homme d’État » et que les Italiens avaient nécessairement « la peau blanche ».
Kostadin Kostadinov, Vazrazhdane (Bulgarie)
Également présent aux côtés de Jordan Bardella lors du meeting de Florence, Kostadin Kostadinov est président du parti bulgare Vazrazhdane (« Renaissance » en français, mais sans lien avec le mouvement d’Emmanuel Macron). Ouvertement prorusse, anti-LGBT et anti-rom, il a annoncé au mois de février avoir rejoint le groupe ID, quelques semaines après avoir participé à Moscou à un forum « pour la liberté des nations » organisé par des ministres de Vladimir Poutine.
Depuis l’exclusion de l’AfD du groupe pour les propos de sa tête de liste, Kostadin Kostadinov a proposé aux Allemands de créer un nouveau groupe « véritablement conservateur et souverainiste ». En décembre 2023, à Florence, il avait défendu sa vision organiciste de la nation, déclarant que « la population de souche européenne vieillit, diminue et se fait remplacer par des personnes africaines et asiatiques ». « Nos peuples ont leur propre système immunitaire et veulent lutter pour leur sauvegarde », avait-il précisé. Il y a quelques années, il qualifiait les Roms de « parasites » et de « vermines non humaines ».
Martin Helme, EKRE (Estonie)
Président du parti estonien EKRE (Parti populaire conservateur d’Estonie), résolument antirusse, Martin Helme revendiquait en 2013 vouloir « une Estonie blanche ». « Notre politique migratoire doit avoir une règle simple : si vous êtes noir, repartez ! », avait-il affirmé à la télévision. Nationaliste, défenseur comme Jordan Bardella de la thèse complotiste et raciste du « grand remplacement », il dénonce régulièrement « le transgenrisme » et les« migrations de masse qui ont causé la mort et la destruction des sociétés ».
En 2019, membre de la coalition au pouvoir, il avait fêté son entrée au gouvernement en faisant un signe utilisé par les suprémacistes blancs lors de la cérémonie d’intronisation au Parlement estonien. Au congrès de son parti en 2023, il prévenait que tant qu’il dirigerait EKRE, celui-ci « ne [soutiendrait] pas l’homorévolution, la révolution verte, la vaccination forcée ou les sacrifices rituels, physiques ou mentaux, des enfants pour le culte de la transsexualité ».
Harald Vilimsky, FPÖ (Autriche)
Chef de file du FPÖ (Parti libéral autrichien) pour les élections européennes, Harald Vilimsky s’est opposé à l’exclusion de l’AfD du groupe ID. Résolument islamophobe, il s’inquiète du nombre de mosquées en Autriche et promet« une immigration zéro en provenance des pays islamiques ».
Dans son programme, il réclame « un pacte de remigration » et la fin de l’asile pour les personnes venant de l’extérieur de l’Europe. Lié entre 2016 et 2021 par un accord de coopération avec le parti de Vladimir Poutine, le FPÖ s’oppose aux sanctions contre la Russie et appelle dans son programme à stopper les aides militaires et financières à l’Ukraine.
Tom Van Grieken, Vlaams Belang (Belgique)
Nationaliste flamand, Tom Van Grieken tente depuis plusieurs années d’incarner une version plus « dédiabolisée » de son parti d’extrême droite. Ancien responsable d’un groupe étudiant ultranationaliste, il dirige un mouvement qui a fait sienne la thèse du « grand remplacement » et s’oppose violemment à toute forme d’immigration.
En 2018, les partisans de Guy D’haeseleer, élu du Belang et candidat à une élection locale à Ninove, avaient célébré sa victoire avec des saluts nazis. Un an plus tôt, le même postait sur Facebook une image d’enfants noirs qui se baignaient agrémentée d’un commentaire indiquant qu’il avait commandé « une mousse au chocolat ».
Entre homophobie et façade gay-friendly, le double jeu du RN
14 janvier 2024 | Par Youmni Kezzouf et David Perrotin
Avec le coming out de l’un de ses députés dans un livre bientôt en librairie, le RN affiche de plus en plus une façade bienveillante à l’égard des LGBT. Mais ses positions ainsi que celles de ses alliés restent homophobes et transphobes.
Il y avait les élus RN outés, ceux dont on a révélé l’homosexualité contre leur gré. Il y a aussi ces transfuges – Sébastien Chenu, Jean-Philippe Tanguy – venus d’autres partis avec leurs idées politiques et leur homosexualité assumée. Il y a désormais le premier coming out d’un élu du Rassemblement national.
Dans Sortir du placard. LGBT en politique, de l’ex-journaliste Sonia Tir, à paraître le 17 janvier 2024, le député RN du Loiret Thomas Ménagé dévoile son homosexualité. Une première dans l’histoire de ce parti d’extrême droite historiquement homophobe et toujours en pointe dès qu’il s’agit de lutter contre les droits LGBTQI+. Une décision mûrement réfléchie pour cet élu qui défilait hier aux côtés de la Manif pour tous. « C’est un cheminement personnel progressif. Je suis passé de “je rejette, je renie” à “je l’assume” », explique-t-il à Mediapart. « Et très vite s’est posée la question, une fois député, de choisir le moment pour le dire. »
« Je me suis pas mal interrogée, confie Sonia Tir, désormais conseillère politique à la ville de Paris, à Mediapart. Laisser le coming out de ce député dans un livre avec d’autres politiques qui font partie de l’arc républicain, ce n’était pas anodin. Mais en même temps, je me suis pris des refus partout à droite. Chez LR, aucun élu gay n’a souhaité me parler, par exemple. Même les élus LR qui ne sont pas homosexuels ont refusé d’aborder ce sujet. Au RN, si. »
Est-ce à dire que le parti des Le Pen, aujourd’hui dirigé par Jordan Bardella, serait devenu gay-friendly ? La « dédiabolisation » serait-elle telle que des LGBT se sentiraient libres de voter pour ce parti, d’y militer ou d’y avoir des responsabilités ?
Une homosexualité qu’il fallait cacher
Depuis plusieurs années maintenant, la presse raconte comment l’homosexualité est de moins en moins taboue dans un parti dont l’homophobie semblait pourtant structurellement établie. « De tous les partis, c’est celui d’extrême droite qui a envoyé le plus gros contingent de députés gays à l’Assemblée nationale aux dernières élections législatives », écrivait même Têtu en avril dernier. « En croisant les sources, on peut évaluer qu’entre 20 et 25 députés du RN sur 89 seraient homos », estimait le magazine dans un article intitulé « “Le parti qui a le plus d’homos assumés”, ou le vernis arc-en-ciel craquelé du RN ».
Le RN lutte toujours contre les droits des LGBT+. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart avec AFP
« Dans notre groupe, c’est nous qui avons le plus de personnalités qui le disent. Après, ce n’est pas forcément des gens qui sont médiatisés, les pauvres, ils n’ont pas forcément non plus envie de prendre la parole que pour dire ça », confirme auprès de Mediapart le député RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy.
L’idée d’une homosexualité assumée doit être nuancée. L’homosexualité des cadres du parti a toujours été tenue discrète ou secrète. « Je n’ai jamais fait mon coming out, c’est juste que j’ai toujours considéré que c’était comme ça : quand on me pose la question, je le dis, mais je ne l’ai jamais annoncé ni fait de déclaration, indique d’ailleurs Jean-Philippe Tanguy, président délégué du groupe. C’est la même situation pour Sébastien Chenu. Bruno Bilde et Steeve Briois n’avaient pas non plus fait de déclaration, mais dans le parti, tout le monde le savait. »
Plusieurs batailles judiciaires ont même été menées lorsque le magazine Closer a dévoilél’orientation sexuelle de Florian Philippot ou lorsqu’un blogueur a révélé celle de Steeve Briois et de Bruno Bilde. Nombreux sont les cadres à dire en off ce qu’ils ne souhaitent surtout pas voir écrit noir sur blanc. Le coming out, un outil politique nécessaire dans la lutte contre les LGBTphobies quand on est une personnalité (notamment pour montrer aux plus jeunes confrontés à l’homophobie qu’il n’y a rien de honteux et pour visibiliser un peu plus les LGBT dans un univers hétéronormé), n’est pas utilisé par les cadres d’extrême droite. Si certains élus RN évoquent ce sujet, c’est seulement pour stigmatiser une population bien précise.
Le mariage pour tous, vraie fausse inflexion
L’idée d’un parti plus à l’aise sur ces questions a émergé pendant les débats sur le mariage pour tous. De gros contingents de militants frontistes et les cadres du FN, tendance radicale, ont défilé aux côtés de La Manif pour tous. Bruno Gollnisch, Marion Maréchal, Gilbert Collard, Louis Aliot et même Steeve Briois ont battu le pavé. Mais Marine Le Pen a refusé d’y aller, laissant penser qu’elle n’était pas opposée à cette réforme.
Marine Le Pen n’infléchit pas son discours sur la question gay, à l’inverse de son homologue néerlandais Geert Wilders, qui milite pour une extension des droits des homosexuels, tout en jouant sur la peur de l’islam.
Mickaël Studnicki, docteur en histoire
À l’époque, Florian Philippot et d’autres cadres pensent qu’il vaut mieux ne pas trop s’afficher dans ce combat pour continuer leur stratégie de « dédiabolisation ». Damien Philippot, frère de l’élu FN, travaille aussi pour l’Ifop et fait profiter le parti de plusieurs sondages montrant sa percée électorale lors de la présidentielle de 2012. Si les homosexuels votent encore majoritairement pour les partis de gauche, le Front national progresse au sein de l’électorat gay, passant de 13 à 17 % des suffrages en cinq ans.
Plus récemment, lors de la campagne de 2022, Marine Le Pen est allée plus loin lorsqu’elle a été interrogée par une femme lesbienne et mariée qui voulait avoir la garantie que la candidate ne reviendrait pas sur le mariage pour tous. « Je ne retirerai aucun droit aux Français », a-t-elle promis, avant de relayer cette séquence sur ses réseaux sociaux.
© Marine Le Pen
Dans un passé récent, Marine Le Pen disait pourtant tout autre chose. « Le mariage pour tous est la revendication d’une minorité. Beaucoup réclamaient en réalité une amélioration du Pacs », assurait-elle à l’époque, précisant vouloir supprimer le mariage pour tous en cas d’accession à l’Élysée.
« L’inflexion du Front national en matière d’homosexualité reste cependant modeste, si ce n’est symbolique, car le parti dirigé par Marine Le Pen n’infléchit pas son discours sur la question gay, à l’inverse de son homologue néerlandais Geert Wilders et du Parti pour la liberté, qui militent alors pour une extension des droits des homosexuels, tout en jouant sur la peur de l’islam », relève d’ailleurs le docteur en histoire Mickaël Studnicki dans sa thèse Droites nationales, genre et homosexualités en France. Si Marine Le Pen apparaît bien plus progressiste que son père sur cette question, elle n’est pas exempte de propos homophobes.
L’homophobie de père en fille
« Dans son autobiographie publiée en 2006 sous le titre À contre flots, celle qui n’est encore que députée européenne et conseillère régionale d’Île-de-France dénonce ainsi les “revendications minoritaires issues des communautés sexuelles, ethniques, religieuses, régionalistes […]contribuant à faire s’effondrer les piliers de notre société”, rappelle Mickaël Studnicki. Les homosexuels sont dénoncés comme une masse uniforme s’étant constituée en communauté afin de faire pression sur l’État pour obtenir l’adoption de lois liées à leur particularisme sexuel, comme le Pacs puis désormais le mariage. »
« À quand la pression de certains religieux pour légaliser la polygamie ou la répudiation ? »,interrogeait Marine Le Pen, associant les gays aux musulmans pour dénigrer ces deux communautés. « Pour elle, ces deux minorités sont en proie à un processus de “communautarisation” dangereux pour la nation et contre lequel il convient de s’élever », écrit le chercheur.
Après le vote du mariage pour tous, Marine Le Pen maintient son opposition et soutient les maires qui refusent de célébrer les mariages de couples de même sexe ou jure vouloir abolir cette loi – qu’elle compare alors à l’avortement. Ce n’est qu’en 2022 qu’elle annonce ne plus vouloir revenir dessus, tout en donnant des gages aux plus radicaux avec « un moratoire de trois ans sur les sujets sociétaux ».
© Marine Le Pen
En réalité, donc, la position de ce parti ne varie pas avec le temps. En 1995, Jean-Marie Le Pen, entre autres saillies homophobes et transphobes, disait publiquement tolérer les homosexuels tant qu’ils étaient discrets, pas efféminés et, surtout, pas militants. « Si on m’apprenait qu’il y a des homosexuels au FN, je n’en serais pas étonné et je ne me cacherais pas sous la table. Il doit y avoir des homosexuels, mais il n’y a pas de folles. Les folles, on les envoie se faire voir ailleurs », déclarait le fondateur du FN lors d’une université d’été.
Un supposé « droit à l’indifférence »
Après son départ, la position reste bien semblable. Juste avant l’élection de 2012, le FN la martèle ainsi en se disant hostile aux marches des fiertés, au mariage pour tous, à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes lesbiennes et à l’adoption pour les gays. « L’homosexualité relève de la stricte sphère privée », répète le parti, qui n’hésite pas à user d’un vocable homophobe en parlant de « lobby ».« Nous déplorons qu’une minorité d’homosexuels réclament le “droit à la différence” alors que leur revendication initiale était le droit à l’“indifférence”. C’est une minorité, par sa volonté de se différencier ou de s’ériger en lobby…», justifie alors Marie-Christine Arnautu, vice-présidente chargée des affaires sociales du FN. À lire aussiLe premier ministre est gay, mais pas trop
Le FN, comme le RN, a toujours refusé d’accompagner les réformes instituant davantage d’égalité et s’est toujours abrité derrière un supposé « droit à l’indifférence ». « J’ai rien contre les “folles” puisque c’est quand même ceux qui ont souvent le plus de courage, pendant que les homosexuels “virils” vivent leur vie tranquillement », corrige simplement Jean-Philippe Tanguy. « La vision de ce qu’est l’homosexualité dans la société par Marine, c’est le droit à l’indifférence. Le fait de l’assumer sans y voir une caractéristique principale, ou quelque chose qui vous définit toute votre vie… ça parle aussi à une part importante des homosexuels français. »
« J’ai un point commun avec le nouveau premier ministre, c’est que je ne veux pas être un “député gay” », insiste d’ailleurs Thomas Ménagé, qui ne souhaite rien faire de plus de son coming out. « Ça fait partie de moi, je n’ai pas à le cacher surtout en 2023, mais je ne veux pas en faire un fait politique. »
Il faut se méfier de ce “droit à l’indifférence”. La répression de l’homosexualité a toujours été sournoise. Le droit à l’indifférence est une claire mise en danger.
Denis Quinqueton, codirecteur de l’observatoire LGBT+ de la fondation Jean-Jaurès
Depuis, la présidente fait donc plus attention, et l’homophobie affichée du RN n’est plus tolérée. « Ce mot de “lobby LGBT” a été discuté en réunion de groupe et a été officiellement reconnu en interne comme une espèce de cache-sexe pour avoir des propos déplacés, explique Jean-Philippe Tanguy. Ça peut arriver que le mot sorte, parce qu’on ne contrôle pas chaque mot, mais en termes de vision politique, on ne parle pas de ça. “Lobby LGBT”, c’est un truc qu’on laisse aux zemmouriens. »
Pour Denis Quinqueton, codirecteur de l’observatoire LGBT+ de la fondation Jean-Jaurès, le RN a une idée bien précise de l’homosexuel « acceptable et accepté ». « C’est l’idée du gay qui n’est pas ostentatoire, qui n’est pas démonstratif, qui ne va pas à la Marche des fiertés et qui ne revendique pas de droits, estime-t-il. Il faut se méfier de ce “droit à l’indifférence”. La répression de l’homosexualité a toujours été sournoise. Le droit à l’indifférence est une claire mise en danger. En se faisant discret, on disparaît en même temps que nos problématiques. »
Sébastien Chenu et Jean-Philippe Tanguy, députés Rassemblement national, à l’Assemblée nationale le 11 juillet 2022. © Photo Isabelle Harsin / Sipa
Malgré cette supposée évolution, SOS Homophobie voit aussi dans ce discours « une vaste escroquerie ». « C’est facile de vouloir des homos discrets, mais s’il n’y avait pas eu les combats LGBTI, le député Jean-Philippe Tanguy ne serait pas là aujourd’hui à la place qu’il occupe »,lâche Joël Deumier, coprésident de l’association. Ce droit à l’indifférence, je le conteste. On demande un droit au respect qui passe par le droit au respect de ses droits. L’égalité a été obtenue de haute lutte et on observe que le RN a toujours lutté contre. […] Notre position est assez claire : on regarde le programme politique des partis, et celui du RN est clairement anti-LGBT. »
Dans les faits, en effet, le RN lutte toujours contre les droits des LGBT+. Au niveau européen, Marine Le Pen ne cesse de défendre les dirigeants les plus LGBTphobes, tels que le président hongrois Viktor Orbán. Depuis Budapest en octobre 2021, la candidate à la présidentielle d’alors avait soutenu les lois anti-LGBT du président hongrois en affirmant être « contre tout prosélytisme sexuel à l’égard des enfants ». À lire aussiDerrière la « dédiabolisation » de Marine Le Pen, le véritable danger du RN pour les LGBTI+
Lors de plusieurs scrutins, les élus RN, Jordan Bardella en tête, ont systématiquement refusé de condamner les lois homophobes de la Hongrie ou de la Pologne. Début décembre, le président du parti s’est encore affiché, lors d’un meeting de son groupe européen en Italie, aux côtés de dirigeants ouvertement homophobes et transphobes. Interrogé sur le sujet, il avait balayé la question : « La question des valeurs qu’ils portent dans leurs pays regarde les citoyens qui les choisissent. Ce n’est pas à vous ou à moi de me prononcer sur les valeurs que tel ou tel porte. »
En avril dernier, le parti a repris les théories homophobes de certains de ses alliés et lancé une association parlementaire pour lutter notamment contre « la propagande LGBT » à l’école, ou la « menace transgenre » pour le sport féminin. L’initiative, qui vise à concurrencer Reconquête sur un terrain idéologique que les zemmouristes ont très tôt préempté, est portée par le député Roger Chudeau et par Philippe Olivier, député européen, conseiller spécial et beau-frère de Marine Le Pen.
Alors comment comprendre que le RN puisse attirer toujours plus d’électeurs LGBT ? « Pour moi, c’est un mythe de penser que les LGBT seraient à l’avant-garde de tout et forcément d’extrême gauche. On est traversés par plein d’autres choses », estime Christophe Martet, ancien président d’Act Up. Il y voit aussi une explication générationelle. « Aujourd’hui, un gay de 20 ans bénéficie d’un certain nombre de droits et ignore l’histoire du FN et celle du combat qu’il a fallu pour les obtenir. Ce vote est aussi la preuve de la banalisation de l’homosexualité. »
La stratégie de l’homonationalisme
« Sociologiquement, on peut rappeler que l’homosexualité est une diversité, explique pour sa part Mickaël Durand, docteur en science politique. Ce ne sont pas n’importe quels gays qui vont voter pour le RN. Leur orientation est mise au second plan. Ce ne sont pas des personnes qui sont conscientisées sur la dimension politique de la vie sexuelle. » Tout en construisant une identité gay « assumée et assumable », ces personnes gardent, selon lui, « une part d’hétérosexisme intériorisé, pourrait-on dire ». « Il n’y a pas de haine de soi, mais ce sont des gens qui adhèrent à certaines valeurs hétérosexistes, ou qui en tout cas ne remettent pas en cause l’hétérosexisme, l’inégalité structurelle entre les sexualités. »
Si le RN prétend vouloir protéger les LGBT, c’est uniquement pour stigmatiser les migrants ou les musulmans.
Joël Deumier, coprésident de SOS Homophobie.
Si la dépolitisation de la société et la « dédiabolisation » expliqueraient pourquoi cet électorat LGBT n’étonne plus, le parti mise aussi sur l’« homonationalisme ». Lorsqu’elle condamne l’homophobie, Marine Le Pen prend le soin de viser une population particulière (les musulmans, les jeunes des quartiers ou les migrants…) pour asseoir l’idée que le RN protégerait les LGBTQI+ de l’insécurité. Elle oublie sciemment d’évoquer l’homophobie d’extrême droite, ou celle qu’on retrouve simplement dans tous les endroits : à l’école, dans les stades, dans les milieux bourgeois ou catholiques, comme dans les quartiers populaires.
Dans un discours prononcé à Lyon le 10 décembre 2010, rappelle Mickaël Studnicki, la candidate « joue la carte du péril musulman en dénonçant la progression de l’islam dans les quartiers populaires, visible à ses yeux à l’essor de “prières de rue” qu’elle compare à une forme d’“occupation” sans “blindés” ni “soldats”, et entend se poser en défenseure des habitants de ces territoires ». « Dans ces quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni même français ou blanc », déclare Marine Le Pen, faisant ainsi pour la première fois référence aux homosexuels en les posant comme victimes et non plus comme dangers pour la société.
Je À l’image des partis d’extrême droite européens, elle ne lâchera plus ce filon. « L’homophobie qui se développe dans notre pays a pour origine principale la montée du fondamentalisme islamiste. Vais-je à nouveau être la seule à oser le dire ? », déclare-t-elle encore en octobre 2018. « Beaucoup d’homosexuels le savent, il y a dans certains quartiers, certains communautarismes qui ne les supportent pas, qui leur font la guerre. Et nous, en protégeant du communautarisme, on protège aujourd’hui toutes les communautés qui sont visées », disait encore le député RN Laurent Jacobelli ce mardi sur BFMTV.
© Marine Le Pen
Dans Une sociologie politique du Rassemblement national, la sociologue Maialen Pagiusco a interrogé plusieurs gays ayant rejoint le RN et en tire la conclusion que l’homonationalisme n’est pas forcément la cause de leur engagement. Mais ces discours homonationalistes vont permettre de justifier idéologiquement leur engagement en tant que gays dans un parti d’extrême droite. Ils se les approprient pour mieux les diffuser.
« Les usages qu’ils font de ces discours mènent in fine à une (relative) politisation de l’homosexualité, analyse Maialen Pagiusco. Pourtant éloignée des revendications des mouvements féministes affirmant que “le privé est politique”, la rhétorique homonationaliste conduit ponctuellement les membres gays du FN à donner une dimension politique à leur sexualité. »
« C’est une stratégie assez organisée et consciente de la part du parti qui parvient à sensibiliser certains profils, plutôt des milieux populaires », analyse quant à lui Mickaël Durand. Une stratégie que ne dément d’ailleurs pas Jean-Philippe Tanguy. « Le sujet de la sécurité chez les LGBT est important, il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt. D’ailleurs, au début de la campagne, on a eu une fuite vers Zemmour assez importante, mais je pense qu’ils sont revenus depuis », espère-t-il.
La preuve, selon Joël Deumier, que le RN n’a rien perdu de son homophobie : « S’il prétend vouloir protéger les LGBT, c’est uniquement pour stigmatiser les migrants ou les musulmans.
Sur l’agriculture, les lignes erratiques des votes du RN
2 mars 2024 | Par Pauline Graulle, Manuel Magrez et Amélie Poinssot
À l’Assemblée nationale comme au Parlement européen, le Rassemblement national est très inconstant en matière de politique agricole. Les sorties de Jordan Bardella depuis le début de la colère du secteur cachent une méconnaissance des dossiers.
Un jour, un avis. Ainsi pourrait être résumée la position du Rassemblement national (RN) sur les prix d’achat garantis pour les agriculteurs et les agricultrices. Après avoir expliqué, dimanche 25 février, que « quand il s’est agi de voter les prix planchers à l’Assemblée nationale, il n’y a eu qu’un malheur, c’est que la majorité d’Emmanuel Macron s’y est opposée », Jordan Bardella, le président du parti d’extrême droite, a fait volte-face.
Le lendemain, le voilà qui qualifiait la mesure de« trappe à pauvreté » au micro de France Bleu. En cas d’instauration de prix planchers en France, « on ira se fournir sur le marché européen […] ou international », a-t-il soudain avancé, rejoignant les positions de la FNSEA, le syndicat libéral et productiviste qui règne sur le secteur agricole.
Deux jours plus tard, Marine Le Pen, alors en visite au Salon de l’agriculture, a tenté de remettre les pendules à l’heure. Affirmant, à l’inverse de son bras droit, que le RN avait toujours défendu l’idée d’« un prix garanti par l’État, qui intervient comme arbitre », elle a souligné : « C’est ça notre proposition, au cas où les négociations n’arrivent pas à être conclues entre les producteurs et les industriels. »
Marine Le Pen lors de la visite d’une ferme à Mesnil-Raoul le 8 décembre 2021. © Photo Sameer Al-Doumy / AFP
Qui croire ? L’ancienne candidate à la présidentielle ou l’actuelle tête de liste aux élections européennes du 9 juin ? La confusion est d’autant plus perceptible que le groupe RN à l’Assemblée nationale avait voté, le 30 novembre 2023, en faveur de la proposition de loi de La France insoumise (LFI) « visant à lutter contre l’inflation par l’encadrement des marges des industries agroalimentaires […] et établissant un prix d’achat plancher des matières premières agricoles ».
Alors que la crise agricole percute depuis plusieurs mois le monde politique, le cafouillage du RN sur les prix planchers dévoile au grand jour son impréparation sur le sujet. À l’Assemblée, le groupe dirigé par Marine Le Pen s’est montré pour le moins discret depuis 2017 concernant les problématiques de l’agriculture. Au Parlement européen, ses positions sont souvent venues percuter ce qu’il défend au niveau national.
Aucune initiative parlementaire sur le sujet
Depuis le début de la XVIe législature, les 88 député·es RN, qui ont défendu des textes sur des sujets comme l’interdiction de l’écriture inclusive ou l’instauration de l’uniforme à l’école, n’ont jamais consacré la moindre initiative parlementaire aux problématiques du secteur agricole. Marine Le Pen, qui s’était présentée en défenseuse de la ruralité, avait pourtant fait du soutien à « nos agriculteurs et [à] une alimentation de qualité pour tous » l’un des points saillants de ses programmes présidentiels de 2017 et 2022.
En 2018, les quelques député·es FN qui siégeaient au Palais-Bourbon – ils étaient 8 « non-inscrits » – avaient très mollement pris position au sujet de la loi Egalim. Ils s’étaient d’abord abstenus en première lecture, puis avaient voté contre le texte, qualifié « d’échec » au moment du vote final. « Même s’il comporte quelques dispositions allant dans le bon sens, la philosophie dont il procède empêche toute amélioration des conditions de vie – pourtant dramatiques – de nos agriculteurs », soulignait à l’époque le député FN Ludovic Pajot, fustigeant la politique agricole commune (PAC) – « cette soumission à l’Union européenne » – et réclamant le maintien de certaines exonérations de cotisations pour favoriser « la compétitivité » – des viticulteurs notamment.
Très peu présents dans l’hémicycle, les député·es d’extrême droite avaient alors longuement expliqué tout le mal qu’ils pensaient de la loi portée par le macroniste Stéphane Travert : « Si elle est votée en l’état, [la loi Egalim] ne changera rien pour l’arboriculteur, le viticulteur, l’éleveur laitier, le maraîcher ou l’éleveur en vache allaitante. Si leur sort vous préoccupe réellement, Monsieur le ministre, il faut faire preuve de plus d’audace et de courage ! », estimait par exemple Louis Aliot, ne trouvant dans le texte qu’une maigre consolation : « Le doublement des sanctions en cas de maltraitance animale avérée. »
Une ligne réitérée à l’automne dernier par le député du RN Grégoire de Fournas, qui jugeait que « les lois Egalim […] ont imposé de nouvelles contraintes aux agriculteurs et n’ont permis de couvrir que très partiellement l’augmentation de leurs charges ». « Ces lois auront montré leur réelle efficacité sur un seul point : l’accélération de l’inflation alimentaire dans des proportions considérables », a déclaré cet agriculteur de profession – et ancien militant identitaire – dans l’hémicycle.
Une passion soudaine
Des propos aux antipodes de ceux tenus cette semaine par Jordan Bardella au Salon de l’agriculture, où le chef du parti d’extrême droite a cette fois appelé à « faire appliquer les principes des lois Egalim ». « Ce que disent les agriculteurs, c’est que le principe des lois Egalim, qui visaient en gros à mieux répartir la marge et à assurer un revenu plus digne et décent aux agriculteurs, va dans le bon sens. Le problème, c’est que les principes n’ont pas été appliqués », a-t-il affirmé.
Ces contradictions sont légion au sein du RN. Depuis l’éclatement de la colère des agriculteurs et des agricultrices, la machine de communication du parti s’est mise en marche. Ses réseaux sociaux, d’ordinaire squattés par nombre de visuels dénonçant l’immigration, ont affiché une passion soudaine pour l’agriculture.
Dans le flot des publications, un de ces nouveaux visuels réclame de « garantir la préservation des terres agricoles face à l’urbanisation excessive », sur fond de photo de champ. L’été dernier pourtant, le groupe RN à l’Assemblée avait voté à l’unanimité des présent·es pour l’assouplissement de la loi zéro artificialisation nette (ZAN). Les ambitions de ce texte, qui vise justement à ralentir drastiquement l’artificialisation des sols, avaient alors été revues à la baisse.
Entre ses engagements nationaux et ses choix européens, le parti fait la girouette.
Sur les pesticides aussi, la ligne du RN est mouvante. Entre ses engagements nationaux et ses choix européens, le parti fait la girouette. Pendant la campagne présidentielle de 2022, Marine Le Pen promettait dans son programme « un plan de soutien pour l’agriculture biologique ». Justement, le développement de l’agriculture biologique – et plus généralement d’une agriculture moins consommatrice de pesticides – était initialement l’objet du volet agriculture du Pacte vert européen (« Green Deal ») : réduction de moitié, d’ici à 2030, de l’usage des produits phytosanitaires, et hausse à 25 % de surface cultivée en bio sur l’ensemble des terres agricoles du continent.
Concrètement, ces objectifs ont été traduits dans des textes législatifs présentés dans l’hémicycle européen. Chaque fois, le RN – 18 élu·es aujourd’hui, 23 au début de la législature – a voté contre. Ce fut notamment le cas en octobre 2021 pour la feuille de route « De la ferme à la table », qui donnait les grands axes de cette politique. Les membres de la délégation RN présents ce jour-là à Strasbourg (Bas-Rhin) ont tous voté contre, allant précisément dans le sens de ce que préconisaient à Bruxelles les représentants de l’agro-industrie.
Ce fut encore le cas plus récemment, le 22 novembre 2023 très exactement, lorsque le Parlement européen a rejeté un projet de règlement dont le but initial était de réduire de moitié l’utilisation des pesticides dans les champs du continent d’ici à 2030 et de 65 % pour les plus dangereux d’entre eux. À trois absents près, l’ensemble du groupe RN a voté contre.
L’eurodéputé RN Gilles Lebreton se félicitaitalors de ce rejet. « C’est un séisme qui a secoué le microcosme bruxellois, tant le texte était attendu comme l’une des plus grandes étapes du Pacte vert en négociation depuis plusieurs années », expliquait-il, demandant à la Commission « qu’elle mette fin à sa dérive environnementaliste ».
Des élus aux abonnés absents
En 2018 pourtant, Julien Odoul, alors président du groupe FN au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté et membre du bureau nationaldu parti, s’était félicité de l’interdiction, par l’Union européenne (UE), de trois pesticides de la famille des néonicotinoïdes, ces insecticides tueurs d’abeilles. Celui qui est désormais député RN dénonçait alors une UE « neutralisée par les lobbys agrochimiques et anesthésiée par sa propre administration », à qui « il aura fallu près de trente ans pour tenir compte des alertes lancées par les apiculteurs et les scientifiques ».
Lorsque l’Assemblée nationale s’est prononcée sur l’usage des néonicotinoïdes dans l’agriculture française en 2020, ou encore pour l’interdiction définitive du glyphosate en 2022, la poignée de député·es RN qui siégeaient alors comme « non-inscrits » étaient aux abonnés absents.
Mais au Parlement européen, c’est sur la PAC que la ligne du parti d’extrême droite manque le plus de cohérence et dévoile le vrai visage, libéral et antisocial, du RN. « La PAC, c’est mieux que rien : je l’ai votée parce que ça va dans le bon sens », a dit Jordan Bardella en début de semaine au Salon de l’agriculture.
Certes, en novembre 2021, son parti avait voté pour le règlement général de la nouvelle PAC, qui entrera en vigueur deux ans plus tard, avec 9 milliards d’euros annuels pour l’agriculture française. Un an plus tôt cependant, il votait contre le budget général de l’UE de la mandature, d’où découle pourtant le gigantesque budget d’argent public que constitue la PAC.

Jordan Bardella au Salon de l’agriculture le 25 février 2024. © Photo Magali Cohen / Hans Lucas via AFP
Les racines anti-Europe du RN ne sont par ailleurs jamais bien loin, même si le parti ne parle plus aujourd’hui de sortie de l’UE. « Quand on fait plus d’Europe et moins de nation, on s’affaiblit », disait ainsi Jordan Bardella lors deson déplacement dans une ferme de Gironde, au tout début du mouvement de colère agricole. Alors que c’est avec les subsides européens que vivent les agriculteurs et agricultrices que le RN assure défendre. En 2017, Marine Le Pen voulait même sortir de la PAC et passer à une « PAF », pour « politique agricole française ».
« Beaucoup d’agriculteurs n’arrivent pas à se sortir de revenus, même en travaillant cent heures par semaine », a souligné Jordan Bardella lundi, sur France Bleu. Pourtant, en octobre 2020, lorsque le Parlement européen devait se prononcer sur le financement de la PAC, ni lui ni ses collègues n’ont soutenu une politique agricole plus sociale, en faveur de davantage d’équité dans le monde agricole.
À l’époque, un amendement en particulier a recueilli l’opposition, à l’unanimité moins une abstention, de l’ensemble de la délégation RN : celui qui proposait un plafonnement des aides de la PAC. La mesure, en limitant les subsides publics aux très grandes surfaces agricoles, aurait permis de rééquilibrer la distribution des subventions en faveur des fermes de petite et moyenne taille. Le parti d’extrême droite n’a donc pas voulu de cette mesure favorable aux « petits ».
Quatre mois plus tôt, les membres de la délégation RN au Parlement européen faisaient aussi partie des rares membres de l’hémicycle à s’opposer à une résolution favorable aux salarié·es du secteur agricole. Les conditions de travail de ces derniers, souvent délétères, n’ont jamais fait l’objet d’attention particulière des institutions européennes.
Les mêmes votes que la droite et les libéraux européens
Peu après le premier confinement, qui avait mis en lumière la dépendance de l’agriculture européenne à la main d’œuvre saisonnière, une quasi-unanimité avait cependant traversé les rangs du Parlement européen pour mieux protéger ces travailleurs et travailleuses. L’ensemble des parlementaires RN avaient voté contre la résolution, allant jusqu’à prendre le contrepied de leur propre famille politique, le groupe d’extrême droite Identité et Démocratie (ID), qui avait voté en faveur du texte à une écrasante majorité.
Dans son programme présidentiel de 2022, Marine Le Pen consacrait un chapitre entier à « la protection des animaux », prônant un durcissement des peines en cas de mauvais traitement. « Aucune violence, aucun acte de cruauté, aucune angoisse » ne doit être « infligée aux animaux de manière gratuite », y lisait-on. Mais au moment du vote d’octobre 2020 sur la PAC, les élu·es RN se sont prononcés contre un amendement qui voulait exclure « les exploitations d’élevage intensif » des aides directes de la PAC, et un autre qui visait à réduire les subventions pour les producteurs de bœufs destinés à la tauromachie, activité génératrice de souffrance animale.
Celle qui s’affichait comme la défenseuse de la ruralité assurait également dans son programme vouloir « faire vivre nos territoires ». Des primes seront rétablies, annonçait-elle, estimant que « le progrès écologique appelle à [faire] revivre un tissu économique diffus, divers, dans lequel les entreprises locales luttent à armes égales avec les groupes multinationaux ». Il se trouve qu’il existe un important budget public pour le développement rural ; c’est ce qu’on appelle le « second pilier » de la PAC. Au Parlement européen, en octobre 2020, les eurodéputé·es RN ont voulu en réduire l’importance. À lire aussiAu Salon de l’agriculture, Bardella parade mais laisse dubitatifLe surgissement de la colère agricole
L’élu Gilles Lebreton a ainsi déposé un amendement visant à supprimer, dans le règlement de la PAC, la mention suivante : « Parce que de nombreuses zones rurales de l’UE souffrent de problèmes structurels, tels que le manque d’offres d’emploi attractives, la pénurie de compétences, des investissements insuffisants dans les réseaux de connexion, les infrastructures et les services de base, et un exode important de la jeunesse vers d’autres régions, il est fondamental de consolider le tissu socioéconomique dans ces zones […], notamment par la création d’emplois et le renouvellement de génération, en amenant dans les zones rurales les emplois et la croissance soutenue. » Autrement dit : quand il s’agit de voter sur le principe d’une aide à ces territoires défavorisés, le RN est contre.
En réalité, sur tous ces sujets agricoles et ruraux, le parti d’extrême droite, qui prétend s’affranchir de ses adversaires politiques, vote la plupart du temps dans le même sens que la droite et les libéraux européens. Comme eux, il est aligné sur les consignes de vote du Copa-Cogeca, l’organisation de lobbying agricole à Bruxelles, dont fait partie la FNSEA. Ce fut le cas encore au début du mois de février concernant le texte ouvrant la voie à l’autorisation de nouveaux OGM en Europe. Treize élu·es RN ont voté en faveur du texte, les cinq autres se sont abstenus ou étaient absents de l’hémicycle, comme Jordan Bardella.