La future vente de Biogaran suscite l’inquiétude… et révèle un mal générique ?
Quentin Haroche| 31 Mai 2024 https://www.jim.fr/viewarticle/future-vente-biogaran-suscite-linquiétude-et-2024a1000a9b?ecd=wnl_all_240531_jim_daily-doctor_etid6559817&uac=368069PV&impID=6559817&sso=true
Paris – Le laboratoire Servier aurait l’intention de vendre sa branche spécialisée dans les génériques, suscitant l’inquiétude du monde de la santé et des politiques.
Ce sont, selon les syndicats, plus de 30 000 pharmaciens qui sont descendus dans les rues ce jeudi pour exprimer leur colère, tandis que 90 % des officines baissaient le rideau. Une grève d’une ampleur inédite, à travers laquelle les pharmaciens ont demandé une hausse de leur rémunération, le maintien de l’interdiction de la vente de médicaments en ligne mais aussi et surtout ont exprimé leur ras-le-bol face aux pénuries de médicaments. En 2023, près de 5 000 signalements ont été faits à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) pour des ruptures de stock ou des difficultés d’approvisionnement, soit une hausse de 30 % en un an.
Depuis 2020 et la crise sanitaire, qui a tragiquement mis en lumière la dépendance sanitaire de la France vis-à-vis de l’étranger, le gouvernement a promis de tout mettre en œuvre pour renforcer l’indépendance de la France en la matière, en relocalisant la production de médicaments dans notre pays (ou du moins au sein de l’Union Européenne) afin de mettre fin à ces pénuries de médicaments continuelles. Dans ce contexte, l’annonce de la vente d’un laboratoire aussi important que Biogaran, qui produit 32 % des médicaments génériques consommés en France, soit une boite de médicaments sur huit délivrée dans notre pays, suscite logiquement l’inquiétude.
Officiellement, le laboratoire Servier, propriétaire de Biogaran, « n’a pris aucune décision à ce jour » concernant le devenir de sa filiale spécialisée dans les médicaments génériques. Mais la vente, préparée par la banque Lazare, n’est plus qu’un secret de polichinelle. Elle s’inscrit dans un mouvement de fond qui touche toute l’industrie pharmaceutique, les grands groupes cédant les uns après les autres leurs filiales spécialisées dans les médicaments à bas prix pour se concentrer sur des produits plus rentables, comme les traitements contre le cancer (Novartis, Sanofi et GSK se sont d’ores et déjà séparés de leurs filiales grand public). Selon l’Express, c’est le gouvernement qui aurait demandé à Servier de ne pas rendre public son projet de vente avant les élections européennes, afin de ne pas donner du grain à moudre aux souverainistes. Mais le pot aux roses a finalement été révélé par le journal Les Echos le 17 avril dernier.
Deux firmes indiennes sur les rangs
Selon le journal spécialiste de l’actualité économique, quatre firmes sont dans les starting-blocks pour se rendre acquéreur de Biogaran. Deux firmes européennes tout d’abord : le laboratoire lyonnais Benta, qui appartient à un industriel libanais et le fonds d’investissement britannique BC Partners. Mais deux laboratoires pharmaceutiques indiens spécialisés dans les médicaments génériques sont également sur les rangs : Aurobindo Pharma, 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et premier producteur de médicaments génériques aux Etats-Unis et Torrent Pharma, 1,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
La possibilité que Biogaran soit racheté par des firmes indiennes inquiète, d’autant plus que Biogaran ne possède aucune usine propre : si elle produit 90 % de ses médicaments en Europe dont 50 % en France, elle ne le fait que via des contrats de sous-traitance et cette production serait donc particulièrement facile à délocaliser. Lorsqu’Aurobindo Pharma avait acheté le laboratoire français Arrow en 2014, « des wagons entiers de médicaments qui étaient jusque-là fabriqués en France ont été transférés à l’étranger dans les mois qui ont suivi la signature » alerte ainsi un expert de l’industrie pharmaceutique dans le journal Le Monde.
Depuis que le projet de vente a été révélé au journal Les Echos, les appels à garantir le maintien sous giron français (ou du moins européen) du laboratoire Biogaran se multiplient. Le 22 avril dernier, deux députés Les Républicains (Éric Ciotti et Yannick Neuder) ont adressé une lettre ouverte au Président de la République Emmanuel Macron dans laquelle il lui demande de s’opposer à cette vente, insistant sur « les effets délétères d’une dépendance industrielle étrangère aux produits pharmaceutiques ». Ce jeudi, c’est l’Académie de Médecine qui a pris la plume pour « mettre en garde » les autorités « contre le danger qu’il y aurait à abandonner le contrôle de ce tissu industriel et par voie de conséquence la part de souveraineté sanitaire qu’il nous reste ».
Le gouvernement affiche sa détermination (en apparence seulement)
Depuis les premières rumeurs de vente de Biogaran, le gouvernement se veut rassurant. Dès le 18 avril, soit le lendemain de la parution de l’article des Echos, le ministre de l’Industrie Roland Lescure a indiqué qu’en cas de vente, le gouvernement n’hésiterait pas à activer la procédure dite « investissement étranger en France », qui permet à l’exécutif de s’opposer à la cession d’une entreprise à un investisseur étranger dans certains secteurs considérés comme stratégiques, la santé en faisant partie.
Interrogé ce mercredi à l’Assemblée Nationale sur cette question, le Premier Ministre Gabriel Attal a de nouveau assuré que le gouvernement ferait tout pour éviter que Biogaran ne quitte le sol européen. « Nous avons été très clairs avec Servier : nous ne souhaitons pas qu’il vende Biogaran. Si toutefois il choisissait tout de même de vendre, nous nous laisserions la possibilité d’activer la procédure de contrôle des investissements étrangers et faire respecter notre souveraineté » a indiqué le chef du gouvernement. « Tout repreneur non-européen doit s’attendre à des conditions drastiques s’il veut ne serait-ce qu’espérer acquérir Biogaran » a ajouté le Premier Ministre, rappelant que Biogaran était un « fleuron français » qui emploie directement ou indirectement près de 8 600 personnes sur notre territoire et produit « des milliers de molécules utiles et nécessaires pour notre santé ».
On peut cependant douter de la détermination de façade affichée par le gouvernement, quand on sait que Bercy a donné son feu vert en fin d’année dernière à la vente du laboratoire français Cenexi à la firme indienne Gland Pharma. Entre le maintien de la souveraineté pharmaceutique et la nécessité d’attirer les investisseurs étrangers, difficile parfois pour le gouvernement de choisir son camp.