OUTRE-MER PARTI PRIS
Nouvelle-Calédonie : Macron ou l’arrogance coloniale
En privilégiant l’usage de la force au compromis politique, en évoquant l’idée de soumettre au référendum national la question du dégel du corps électoral, et en niant les racines du problème, le chef de l’État renoue avec les démons de la République.
29 mai 2024 à 20h03
Ce sont d’abord des mots. Ceux prononcés par Emmanuel Macron lors de sa visite éclair en Nouvelle-Calédonie et répétés quelques jours plus tard par la ministre déléguée des outre-mer, Marie Guévenoux. « L’État français reprendra tous les quartiers. Cela prendra le temps que ça prendra. Il y a une guerre d’usure qui se crée avec les émeutiers, [mais] les policiers et les gendarmes réussissent à reprendre du terrain et sont en train de gagner cette guerre d’usure. »
Ce sont ensuite des non-dits. Ceux derrière lesquels le président de la République se réfugie pour tenter de faire oublier que cet archipel du Pacifique est encore une colonie française, considérée comme telle par l’ONU qui l’a inscrit sur la liste des derniers territoires au monde « dont les populations ne s’administrent pas encore complètement par elles-mêmes ». Et que « les ombres et les lumières », comme il le dit de façon elliptique, n’appartiennent pas au passé.
Ce sont enfin des actes. Ceux consistant à privilégier la force à la discussion politique, sans se soucier des traumatismes que cette façon de faire a laissés en Nouvelle-Calédonie. À envoyer sur place des milliers de policiers et de militaires dans l’espoir de stopper la révolte d’un peuple, le peuple kanak, qui n’aspire qu’à retrouver son indépendance. À s’appuyersur des milices qui se sont rapidement constituées et armées, au mépris des principes fondamentaux de l’État de droit.
Des mots, des non-dits et des actes qui en disent long sur la façon dont Emmanuel Macron renoue aujourd’hui avec les travers de la domination coloniale. Jusqu’à proposer de soumettre au référendum national la question du dégel du corps électoral, qui a ravivé les colères dans l’archipel. Une « faute historique » aux yeux des acteurs locaux, loyalistes compris, et autres connaisseurs du dossier. Une énième rupture avec les engagements de la France.

Depuis près de quarante ans, les gouvernants français, de droite comme de gauche, avaient préservé ces engagements, tout comme l’esprit des accords scellés en 1988 à Matignon par Jacques Lafleur, Jean-Marie Tjibaou et Michel Rocard. « Nous n’entendions pas laisser la France tomber à nouveau dans le piège d’un conflit colonial », écrivait récemment l’ancien premier ministre Lionel Jospin, signataire de l’accord de Nouméa en 1998.
Mais aujourd’hui, la dentelle de ce processus visant à conduire l’archipel « sur la voie de la pleine souveraineté » a été déchirée. Depuis décembre 2021 et le maintien du troisième référendum d’autodétermination, organisé malgré l’opposition des indépendantistes et en l’absence du peuple colonisé, Emmanuel Macron a écrasé le consensus et balayé à maintes reprises l’un des principes cardinaux qui avaient permis la paix civile : l’impartialité de l’État.
Un archipel dirigé vers l’autodétermination
Gravé dans le marbre constitutionnel français, le droit à l’autodétermination du peuple kanak est aussi protégé par le droit international, tel que défini par le Comité spécial de la décolonisation de l’ONU. Ce dernier pose en effet comme principe premier celui de « favoriser un environnement propice à l’évolution pacifique de la Nouvelle-Calédonie vers l’autodétermination ». Ce principe s’appuie aussi sur une résolution des Nations unies datée du 24 octobre 1970.
On y lit notamment : « Les États ont le devoir de s’abstenir d’actes de représailles impliquant l’emploi de la force. Tout État a le devoir de s’abstenir de recourir à toute mesure de coercition qui priverait de leur droit à l’autodétermination, à la liberté et à l’indépendance les peuples mentionnés dans la formulation du principe de l’égalité de droits et de leur droit à disposer d’eux-mêmes. »
Plutôt que de commencer par répondre politiquement à la crise qu’il avait lui-même créée, l’exécutif français a choisi dans un premier temps de se concentrer sur l’ordre, en soutenant l’existence de milices, en instaurant l’état d’urgence – aujourd’hui levé – et en assignant à résidence la plupart des leaders de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), une organisation militante proche du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS).
Les expressions des représentants de l’État et les actes de coercition qui les ont accompagnées ont fait replonger la Nouvelle-Calédonie dans ses pires souvenirs.
Aux premiers jours des révoltes dans l’archipel, et malgré les appels au calme de la CCAT, les représentants de l’État n’ont pas eu de mots assez durs pour qualifier cette dernière. « Une organisation de voyous qui se livre à des actes de violence caractérisés, avec la volonté de tuer », selon le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc ; « un groupe mafieux qui veut manifestement installer la violence », pour le ministre de l’intérieur et des outre-mer, Gérald Darmanin.
Ces expressions et les actes de coercition qui les ont accompagnées ont fait replonger la Nouvelle-Calédonie dans ses pires souvenirs, du temps où le gouvernement français, par la voix de Jacques Chirac, alors premier ministre de cohabitation de François Mitterrand, déshumanisait le peuple colonisé. « La barbarie de ces hommes, si l’on peut les appeler ainsi », avait-il lâché au sujet des Kanak impliqués dans les événements d’Ouvéa de 1988.
À l’époque déjà et parce qu’il en valait de « l’honneur de la France », selon l’expression de l’ancien ministre des outre-mer Bernard Pons, l’État avait posé la solution de l’ordre comme préalable à toute forme de discussion. « Le retour à l’ordre est un préalable à tout, un préalable au dialogue, un préalable au vivre-ensemble », a déclaré en écho le premier ministre, Gabriel Attal, trente-six ans plus tard. D’abord, « rétablir l’ordre républicain », a répété Emmanuel Macron.
La négation de la violence coloniale
Or, comme s’accordent à le dire toutes les personnes qui se sont réellement penchées sur le sujet, les coups de menton si chers à cet exécutif n’ont pas lieu d’être en Nouvelle-Calédonie. Là-bas, comme l’a récemment reconnu Édouard Philippe, dernier premier ministre à s’être occupé de ce dossier à Matignon, « c’est toujours l’accord politique qui prime sur tout ». « Le rapport de force ne permettra jamais un retour durable et complet à l’ordre public », a-t-il aussi alerté.
Et de poursuivre : « Vous êtes à 16 000 kilomètres de Paris, dans une terre qui a été colonisée au milieu du XIXe siècle, qui était peuplée, et qui l’est toujours, par un peuple kanak présent sur les îles depuis plus de 3 000 ans.Une colonisation qui s’est accompagnée d’un effacement des droits, de l’identité, de la culture kanak qui est évidemment vécu comme un traumatisme. Je ne dis pas qu’on est dans une situation coloniale mais la situation dans laquelle on se trouve est marquée par un passé qu’on ne peut pas négliger. »
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Un passé que d’aucuns s’emploient pourtant à nier, à l’instar de Nicolas Sarkozy qui moque dans Le Figaro celles et ceux qui « parlent d’une “colonie” », avec les guillemets d’usage. « C’est malheureusement une tendance française : dès qu’il y a une explosion de violence, il faudrait l’excuser par des circonvolutions sociales, historiques ou culturelles qui ne sont jamais que l’expression d’une forme de démission », a déclaré l’ancien président de la République.
L’actuel, lui, n’utilise même pas ce mot de « colonisation ». Alors qu’il a permis un certain nombre d’avancées sur le sujet s’agissant de l’Algérie, il s’y refuse en Nouvelle-Calédonie. Une position incompréhensible, comme le souligne l’écrivain Éric Vuillard dans cette tribune : « On ne peut pas célébrer [Maurice] Audin [mathématicien communiste et militant de l’indépendance de l’Algérie – ndlr] et [Missak] Manouchian [résistant d’origine arménienne – ndlr] en métropole et réprimer les Kanak ; c’est bien de célébrer les résistances passées, mais les paroles doivent être suivies par des actes. »
Emmanuel Macron a beau répéter qu’« aucune violence n’est acceptable », il a visiblement oublié d’inclure dans son propos la violence coloniale. Or c’est bien elle et ses relents contemporains qui ont conduit à la crise actuelle.