Nouvelle-Calédonie : après avoir tout cassé, Macron demande aux autres de réparer
24 mai 2024 | Par Ellen Salvi https://www.mediapart.fr/journal/france/240524/nouvelle-caledonie-apres-avoir-tout-casse-macron-demande-aux-autres-de-reparer?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5
Au terme d’une visite éclair dans l’archipel, le président de la République n’a rien annoncé de concret, si ce n’est qu’il donnait « quelques semaines » aux indépendantistes pour ramener le calme et reprendre le dialogue. Fuyant ses propres responsabilités, il a surtout démontré son entêtement à nier la racine coloniale du problème.
Emmanuel Macron aura donc passé 18 heures en Nouvelle-Calédonie pour finir par annoncer qu’il pourrait éventuellement défaire ce qu’il a fait et que beaucoup lui conseillaient de ne pas faire. Le tout sans jamais reconnaître sa part de responsabilité dans la crise politique que traverse l’archipel depuis bientôt deux semaines. Elle est pourtant immense, comme s’accordent à le dire la plupart des personnes qui ont eu à traiter ce dossier au cours des trois dernières décennies. Et qui en ont mesuré la complexité, tout autant que la fragilité.
Dans la nuit de jeudi à vendredi, juste avant de redécoller pour la métropole, le président de la République a donné une conférence de presse dans laquelle il a dressé ses « objectifs » à court terme : le retour au calme et la reprise du dialogue entre les loyalistes et les indépendantistes. « Nous allons reprendre pas à pas chaque quartier, chaque rond-point, chaque barrage », a-t-il indiqué, évoquant les 3 000 forces de sécurité intérieure et les 130 membres du GIGN et du Raid déployés dans l’archipel pour faire face à « des émeutiers [aux] techniques quasi insurrectionnelles ».
Il s’agit là de sa « priorité », a-t-il ensuite insisté dans un entretien accordé à plusieurs médias locaux. « C’est pas le Far West, la République doit reprendre l’autorité sur tous les points. […] En France, c’est pas chacun qui se défend, il y a un ordre républicain, ce sont les forces de sécurité qui l’assurent », a martelé le chef de l’État, en désignant explicitement les militants des quartiers populaires de Nouméa, mais sans jamais évoquer clairement les milices qui se sont constituées du côté des loyalistes. Et dont le haut-commissaire de la République, Louis Le Franc, avait soutenu l’existence.
Face à la presse, et après avoir abordé la question de la reconstruction, Emmanuel Macron s’est attardé sur celle du « chemin politique », reconnaissant que ce sujet était « derrière une grande partie des violences ». « Nous ne partons pas d’une page blanche », a-t-il affirmé, en se référant au préambule de l’accord de Nouméasigné en 1998. « La reconnaissance du peuple kanak, cette histoire commune, les ombres et les lumières… », a égrené le président de la République, sans jamais employer le mot « colonisation », pourtant au cœur de ce texte fondateur et des révoltes actuelles.
Le président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, Louis Mapou (2e à gauche) et le président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, Roch Wamytan (au centre) avec Emmanuel Macron à Nouméa le 23 mai 2024. © Photo Ludovic Marin / Pool / AFP
Le chef de l’État est resté volontairement flou sur la suite des évènements, se contentant d’expliquer qu’il ferait « un point d’étape d’ici un mois au maximum ». Mais en omettant sciemment de nommer les choses et de poser ainsi les véritables bases du problème, il a finalement donné un aperçu assez clair de ses intentions. Et exprimé entre les lignes sa volonté de poursuivre la méthode initiée fin 2021, au moment où il avait imposé le troisième référendum dans l’espoir de conclure le processus de décolonisation en l’absence du peuple colonisé.
Une méthode grossière
Interrogé sur ses échanges avec la délégation d’indépendantistes, Emmanuel Macron a d’ailleurs indiqué qu’il « ne reviendrai[t] pas sur le troisième référendum ». « C’est un point de désaccord, mais il est assumé », a-t-il dit, balayant une nouvelle fois les raisons pour lesquelles le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) avait à l’époque appelé à la non-participation. Les Kanak, premières victimes de la pandémie, étaient alors dans le temps des coutumes du deuil, qui sont intrinsèquement liées à leur identité, elle-même au cœur du contrat social calédonien.
Non content de nier le fondement même de l’accord de Nouméa, le président de la République s’est aussi employé à parler à la place des indépendantistes, avant même que ces derniers ne se soient exprimés. « Je crois qu’ils sont conscients de leurs responsabilités », a-t-il affirmé, à la façon d’un maître d’école faisant état de ses remontrances auprès de garnements. Une façon de procéder pour le moins grossière lorsqu’on connaît l’importance de la parole pour le peuple kanak. « Maintenant, je veux leur faire confiance », a ajouté le chef de l’État sur le ton de la magnanimité, comme s’il n’avait pas lui-même rompu ce contrat.
Un contrat qui reposait depuis près de quarante ans sur une exigence : l’impartialité de l’État. Plus qu’une exigence même, un principe cardinal qu’Emmanuel Macron n’a cessé de bafouer depuis 2018 et sa première visite officielle dans l’archipel. D’abord en répétant que « la France serait moins grande et moins belle sans la Nouvelle-Calédonie ». Puis en prenant fait et cause pour le camp loyaliste, jusqu’à nommer l’une de ses figures de proue au gouvernement – Sonia Backès, présidente de l’assemblée de la province Sud depuis 2019, devenue secrétaire d’État chargée de la citoyenneté entre 2022 et 2023. Enfin en tentant de mettre la pression sur les indépendantistes en imposant le dégel du corps électoral.
Emmanuel Macron considère avoir fait « le maximum d’efforts possibles » pour un retour au calme.
Les signaux d’alarme clignotaient pourtant dans tous les sens. Il y a quelques jours encore, même Édouard Philippe, dernier premier ministre à s’être occupé de ce dossier à Matignon, a publiquement affirmé que « nous [étions] sortis du cadre politique » dans lequel vivait la Nouvelle-Calédonie depuis les accords de Matignon en 1988. Ce cadre reposait « sur une forme d’impartialité de l’État, sur l’idée que toutes les évolutions devr[aient] être le produit d’un compromis, c’[était] ça la promesse », a précisé le maire du Havre (Seine-Maritime).
Ces différents coups de boutoir ont fini par faire exploser l’archipel. À présent qu’il a tout bien cassé, le chef de l’État exige des indépendantistes qu’ils réparent, selon une variante de la formuledésormais consacrée de Gabriel Attal. Lui « considère avoir fait le maximum d’efforts possibles pour un retour au calme ». C’est du moins ce qu’il a expliqué lors de sa conférence de presse, lorsqu’une journaliste l’a interrogé sur la présence d’un représentant de la cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) dans la délégation des indépendantistes qu’il a rencontrée.
Une présence d’autant plus remarquée que le militant en question, Christian Tein, fait partie des nombreux membres de la CCAT actuellement assignés à résidence. « Les responsables politiques indépendantistes m’ont demandé de l’associer, a justifié Emmanuel Macron face aux médias locaux. J’ai accédé à cette demande par souci d’efficacité. C’est un geste de ma part de confiance et même de responsabilité. J’espère qu’ils seront à la hauteur de cette confiance et qu’ils tiendront leur parole […]. S’ils ne sont pas au rendez-vous aux résultats, j’aurai eu tort. »
Une mission et toujours autant de questions
Également questionné sur la façon dont son gouvernement, et en particulier son ministre de l’intérieur et des outre-mer, avait tenté de rendre cette organisation politique infréquentable, le président de la République a balayé le sujet. « Les ministres font attention à ce qu’ils disent », a-t-il affirmé, oubliant un peu vite que Gérald Darmanin, posté juste derrière, avait parlé de « groupe mafieux » et qualifié Christian Tein de « voyou », tandis que l’ex-secrétaire d’État Sonia Backès employait le mot « terroristes ».
En signe d’« apaisement » – les guillemets sont de rigueur –, Emmanuel Macron s’est « engagé » à ce que la révision constitutionnelle visant à dégeler le corps électoral « ne passe pas en force dans le contexte actuel » et que « nous nous donnions quelques semaines afin de permettre la reprise du dialogue en vue d’un accord global ». Une solution qui a sa « préférence » depuis toujours, a-t-il assuré, comme s’il n’était en rien responsable de la façon dont l’exécutif a conduit toute cette affaire, au mépris de la prudence et des alertes.À lire aussiÀ Nouméa comme à Nanterre, le gouvernement face à ses vieux démons coloniaux Nouvelle-Calédonie : un archipel en révolte
Comme toujours en pareilles circonstances, le président de la République s’est exprimé de telle façon que chacun·e puisse interpréter les sous-textes à sa manière. Ce qui n’a pas manqué, notamment dans le camp loyaliste, où le député Renaissance Nicolas Metzdorf, rapporteur du projet de loi constitutionnelle à l’Assemblée nationale, s’est réjoui du maintien du « calendrier initial », tandis que l’élu Calédonie ensemble (parti non indépendantiste), Philippe Gomès, a jugé que le chef de l’État avait dit « diplomatiquement que cette réforme “unilatérale et partielle” [était] abandonnée ».
Pour réengager le travail, le chef de l’État a choisi une mission de discussion administrative et confié à trois hauts fonctionnaires, spécialistes de la Nouvelle-Calédonie ou des sujets constitutionnels, le soin de poursuivre les échanges avec les forces politiques. Cet accord global, a-t-il précisé en conférence de presse, devra comporter la question du dégel du corps électoral, mais aussi l’organisation du pouvoir, la citoyenneté, le « nouveau contrat social » censé régler les inégalités qui se sont accrues dans l’archipel, et son avenir économique.
Il concernera également « la question du vote d’autodétermination », a conclu le président de la République, sans trop s’attarder sur ce point. Il est pourtant crucial, car il dément toutes celles et ceux qui, au sein du gouvernement et de la majorité, font mine de penser que le processus de décolonisation s’est achevé avec le troisième référendum et que la Nouvelle-Calédonie restera éternellement française. C’est renier, là encore, l’engagement que la France avait pris en signant l’accord de Nouméa : conduire l’archipel « sur la voie de la pleine souveraineté ».
À Nouméa comme à Nanterre, le gouvernement face à ses vieux démons coloniaux
19 mai 2024 | Par Ilyes Ramdani https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=MefMbJ03OCUmASYqdh2F_vIXi4ZihCULXd4QTSQD3EANEI92VJ8w7O_SDg6g3TDc2A_EZ2uZ7GHu%2BHFxOqshpyyIw4NMl
La réponse apportée par le gouvernement aux émeutes en Nouvelle-Calédonie ressemble à s’y méprendre à celle de l’été 2023, lors des révoltes urbaines. Entre répression et dépolitisation des jeunes, le pouvoir recycle de vieilles méthodes dont la filiation coloniale fait peu de doute.
Plus de dix mois et 16 000 kilomètres séparent les deux événements mais tout, dans la réponse de l’État, invite à la comparaison. Depuis que la Nouvelle-Calédonie est secouée par la colère d’une partie de la jeunesse kanak, le gouvernement redonne à entendre le discours et la ligne qu’il avait adoptés, fin juin 2023, au moment des révoltes urbaines consécutives à la mort de Nahel Marzouk à Nanterre (Hauts-de-Seine).
Comme l’été dernier, l’exécutif tente d’installer dans le débat public le récit d’une flambée de violences irrationnelle, dont la principale caractéristique serait de menacer la tranquillité, sinon l’intégrité du pays. « Rien, absolument rien, ne justifie la violence, a écrit Gérald Darmanin, le ministre de l’intérieur, sur X. L’ordre public sera rétabli. » À l’Assemblée nationale, le 4 juillet 2023, Élisabeth Borne, alors première ministre, lançait : « Les violences, rien ne peut les excuser. Nous sommes engagés pour rétablir l’ordre républicain. »

Des soldats du 8e RPIMa sécurisent l’aéroport de Nouméa, le 17 mai 2024. Photo : Delphine Mayeur (AFP)
Au-delà des formules, le gouvernement s’est distingué, maintenant comme en 2023, par l’utilisation rapide et massive des leviers répressifs à sa disposition. Réunions multiples du centre interministériel de crise (CIC), envoi de forces de l’ordre en renfort, présence accrue sur le terrain, multiplication des interpellations… Dans les banlieues hexagonales comme à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), le pouvoir a d’abord souhaité exhiber sa force et son intransigeance, pour dissuader une éventuelle contagion du mouvement.
Dans une circulaire adressée aux parquets, le ministre de la justice, Éric Dupond-Moretti, demande « une réponse pénale ferme, rapide et systématique » ; exactement les mots utilisés le 30 juin 2023, dans une circulaire déjà signée de la main du garde des Sceaux. Le contenu de ces deux circulaires est en tous points semblable : le ministre y réclame « la plus grande fermeté » à l’encontre des « auteurs d’exactions », au nom de « l’impératif de rétablissement de l’ordre républicain ».
Des consignes qui avaient largement été suivies d’effet à l’époque. Comme l’avait raconté Mediapart depuis le tribunal de Nanterre, les parquets avaient requis à l’encontre de la majorité des prévenus, souvent à peine majeurs, des peines d’emprisonnement avec mandat de dépôt. Il s’agissait, expliquait alors le procureur, de « dissuader les autres » et de « briser la dynamique » de la violence. Une sévérité de nouveau à l’œuvre au tribunal de Nouméa, comme l’a relaté La Voix du Caillou, même si elle n’a pas toujours été suivie par les magistrats du siège.
Autant de similitudes que l’histoire commune des banlieues et des outre-mer aide à éclairer. « Le prisme colonial est au cœur de ce parallèle, affirme Ulysse Rabaté, chercheur en sciences politiques à l’université Paris VIII. Quand on regarde la gestion sécuritaire de ces deux types de territoire, on trouve des liens évidents, des structures communes, des régularités. Pour l’État, la violence répressive est le seul moyen d’effacer la dimension politique de ce qui est en train de se passer. C’est une manière d’occuper l’espace. »
La question de la reconnaissance par l’État de la dimension politique des mobilisations de type « émeutes » se pose effectivement à Nouméa comme elle se posait à Nanterre. Ainsi le pouvoir analyse-t-il, selon les mots de l’entourage de Gérald Darmanin, les révoltes calédoniennes actuelles comme celles d’une « jeunesse désœuvrée qui profite du désordre pour s’agiter », de « délinquants qui attaquent et pillent des magasins » et de « jeunes militants radicalisés ».
Le haut fonctionnaire Thierry Lataste, en poste jusqu’en 2019 en Nouvelle-Calédonie et toujours consulté par l’exécutif sur le sujet, a lui aussi décrit dans Le Figaro « des émeutiers jeunes, parfois très jeunes, parfois alcoolisés ou sous l’emprise du cannabis ». Une rhétorique qui a pour effet de réduire leur lutte à un accès irrationnel de violence. « Ceux qui détruisent, pillent et incendient dans les rues sont loin des subtilités de la convocation du Congrès du Parlement », ironise dans le même entretien l’ancien directeur de cabinet de François Hollande à l’Élysée.
L’État refuse d’entendre le discours politique formulé. Pourtant, quand on tend le micro en Nouvelle-Calédonie, on entend un discours indépendantiste présent, articulé, conscient…
Ulysse Rabaté, chercheur en sciences politiques
Des mots qui ressemblent à ceux de l’été 2023, lorsqu’une partie de la jeunesse des quartiers populaires criait sa rage contre les violences policières, les contrôles au faciès et les inégalités. Dès les premiers soirs d’incidents, l’exécutif avait inondé la presse d’éléments de langage sur la jeunesse des émeutiers, leur caractère marginal, leur addiction aux écrans ou encore leur usage des réseaux sociaux. À rebours de tous les propos recueillis sur le terrain, y compris par Mediapart, Emmanuel Macron avait lâché : « Pendant les émeutes de 2005, il y avait un message. Là, je n’ai pas entendu de message. »

Un parking Renault-Dacia incendié dans le quartier Magenta à Nouméa. Photo: Delphine Mayer (AFP).
Dans Répression. L’État face aux contestations politiques (Textuel, 2019), la chercheuse Vanessa Codaccioni analyse ce type de discours : « Aujourd’hui, la logique répressive dominante est celle de la dépolitisation, qui consiste à ne pas considérer officiellement les militants comme des “politiques”. » Ulysse Rabaté y voit « la négation du politique et du social qui est à l’œuvre » dans ces mobilisations, victimes, selon lui, d’un « processus similaire de disqualification ».
« Ils essayent d’isoler ceux qui prennent position dans la rue de ceux qui prennent position dans le champ politique, comme s’il n’y avait aucun lien entre les deux, déplore le chercheur, par ailleurs ancien élu local (de gauche) et militant associatif. L’État refuse d’entendre le discours politique formulé. Pourtant, quand on tend le micro en Nouvelle-Calédonie, on entend un discours indépendantiste présent, articulé, conscient… En face, il y a le même refus d’entendre et de voir qui était à l’œuvre l’été dernier dans les quartiers populaires. »
Les vécus, pourtant, convergent. Acteur emblématique du monde culturel dans le Grand Nouméa, animateur socio-culturel de formation, Pablo Barri passe l’essentiel de son temps auprès de ces jeunes : « Vous appelez ça la banlieue, en France. Nous, on dit juste les quartiers. Mais ça se ressemble. On a entassé des gens, qui ne sont pas blancs, dans des grandes barres ou des squats. Et on a reproduit les mêmes idioties qu’en métropole, dans les années 1960. Ces jeunes ont plus de barbelés autour d’eux que de lieux de cohésion ou de perspectives d’avenir. Ajoutez à cela que l’État mène une politique jusqu’au-boutiste, où il faut maintenir l’ordre coûte que coûte. Forcément, à un moment, ça pète. »
Le précédent de mai 67
Qu’il s’agisse de la répression ou de la dépolitisation, les convergences décrites ici ne sont pas nées hier. La comparaison a même une forme de permanence historique, d’autant plus depuis que le cycle d’indépendances du siècle dernier a fait des banlieues et des territoires d’outre-mer les deux principaux vestiges du passé colonial français. Dès les années 1960, l’État y reproduit d’ailleurs les techniques de répression et de maintien de l’ordre qui avaient court dans les colonies.
Le parcours du préfet Pierre Bolotte l’incarne plus que n’importe quel autre. En poste en Indochine puis en Algérie pour mater les velléités d’indépendance, il est ensuite nommé préfet de Guadeloupe, où il commande les massacres de mai 1967, puis en Seine-Saint-Denis. Dans le département tout juste créé, dès 1969, il crée les brigades anticriminalité (BAC) et applique les techniques violentes et discriminatoires expérimentées en Algérie dix ans plus tôt, en particulier à l’égard des populations immigrées dont il dénonce la « barbarie primitive ».
Les archives dévoilées et analysées par le chercheur Matthieu Rigouste dans Guadeloupe, mai 67 (Libertalia, 2023) sont particulièrement éloquentes à la lumière de l’actualité. Lorsque les jeunes Guadeloupéens se révoltent contre les patrons et le pouvoir central, le préfet Bolotte demande à Paris l’autorisation de les réprimer durement, « la seule attitude si on ne veut pas déclencher une rude émeute » et ne plus « entendre parler d’indépendance pendant plus de vingt années ». Son action conduira à la mort de 87 à 200 Guadeloupéens.
C’est là une des limites de la comparaison entre banlieues et territoires d’outre-mer. L’histoire des révoltes ultramarines est jalonnée de morts, plus que n’importe où ailleurs. Celle à l’œuvre actuellement en Nouvelle-Calédonie en a déjà fait six, selon le bilan officiel, dont quatre civils. « La semaine qui vient de s’écouler montre qu’on est à des échelles différentes, estime Ulysse Rabaté. Des jeunes se sont fait tuer et les pouvoirs publics en sont presque à justifier les tirs de milices privées. Ça, c’est une spécificité des territoires d’outre-mer. »
Si les mécanismes se rejoignent, le curseur paraît toujours un cran plus haut lorsqu’il s’agit de ces derniers. Ainsi de l’état d’urgence, ce dispositif de maintien de l’ordre hérité de l’histoire coloniale. Il a été mis en œuvre, depuis sa création en 1955, en Algérie pendant la guerre, en Nouvelle-Calédonie pendant les événements de 1984, dans les quartiers populaires pendant les émeutes de 2004 et sur le territoire national après les attentats de novembre 2015.À lire aussi« Les jeunes Kanak vivent une dépossession sociale et coloniale »
À l’été 2023 comme en mai 2024, la droite et l’extrême droite n’ont pas tardé à réclamer sa mise en application. Au moment des révoltes urbaines, le gouvernement a estimé que ce n’était pas la bonne solution. Une précaution qui a disparu cette semaine, l’état d’urgence étant décrété dès le mercredi 15 mai sur décision du président de la République. Le même constat pourrait être fait au sujet de l’interdiction des réseaux sociaux, déjà évoquée en juin 2023 mais appliquée – pour ce qui concerne TikTok – en Nouvelle-Calédonie ces jours-ci.
La force des traumatismes historiques et politiques paraît enfin d’une autre ampleur en Kanaky. Si le gouvernement avait tenté de refermer la colère liée à la mort de Nahel Marzouk avec des annonces jugées décevantes, l’exigence de réponses politiques d’ampleur se fait, cette fois-ci, encore plus vive. « Ça fait plus de dix ans qu’on alerte tout le monde là-dessus, souffle Pablo Barri, sur place. Ces jeunes-là, ce sont nos enfants, nos petits frères, ils sont dans le même bateau que nous. Il va falloir leur parler, construire des choses ensemble. Et ne pas les traiter comme s’il s’agissait d’une autre population. »
« Les jeunes Kanak vivent une dépossession sociale et coloniale »
18 mai 2024 | Par Lucie Delaporte https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=MefMcwJXWHFGdhb02TZJIyC15pHs1s230PLMawTbcoJT9m12UfLQujDUXf0P1Z_He89gjOWb_h9AWKO10_UkfI9cG4QM7
Laissée-pour-compte, la jeunesse kanak a été au cœur des émeutes qui ont débuté il y a près d’une semaine en Nouvelle-Calédonie. Entretien avec le chercheur Benoît Trépied.
Un homme a été tué samedi en Nouvelle-Calédonie dans un échange de coups de feu sur un barrage, ce qui porte à six le nombre de morts depuis le début des émeutes dans ce territoire, « loin d’un retour à l’apaisement » selon la maire de sa « capitale », Nouméa.
Selon l’Agence France-Presse (AFP), un Caldoche (Calédonien d’origine européenne) a été tué et son fils blessé lors d’un échange de tirs samedi vers 14 h 30 (5 h 30 à Paris) sur un barrage tenu par des indépendantistes à Kaala-Gomen, dans la province Nord. Un troisième homme, un Kanak (autochtone), a été blessé. Il s’agit du premier mort dans des faits survenus en dehors de l’agglomération de Nouméa.
Depuis le début de la semaine, les violences insurrectionnelles, causées par une réforme électorale qui a provoqué la colère des indépendantistes, ont fait six morts, dont deux gendarmes et quatre civils (trois Kanak et un Caldoche), et des centaines de blessés, selon les autorités. « Aujourd’hui, l’État de droit, la sécurité des citoyens [ne sont] pas rétablis partout en Calédonie », a déclaré samedi sur BFMTV Philippe Blaise, vice-président de la province Sud de la Nouvelle-Calédonie. La maire de Nouméa, Sonia Lagarde (Renaissance), a estimé sur la même chaîne que la situation était « loin d’un retour à l’apaisement », malgré deux nuits « plus calmes » entre jeudi et samedi.
La jeunesse kanak a largement pris part aux émeutes qui ont éclaté depuis l’adoption du projet de loi sur l’élargissement du corps électoral en Nouvelle-Calédonie. Sur le terrain, les organisations indépendantistes ont reconnu que leurs appels au calme avaient du mal à passer auprès de jeunes révoltés par le récent passage en force de l’État.
Dans l’archipel, où près de la moitié de la population a moins de 30 ans, le carcan colonial qui perdure, avec son cortège de discriminations raciales et sociales, est de moins en moins supporté par une jeunesse kanak laissée-pour-compte.
Entretien avec l’anthropologue Benoît Trépied, spécialiste du processus de décolonisation en Nouvelle-Calédonie.

Un habitant du quartier de la Vallée-du-Tir à Nouméa observe les barrages de rue. Photo : Delphine Mayeur (AFP)
Mediapart : Les jeunes Kanak ont été en première ligne dans les émeutes qui ont éclaté depuis le vote du projet de loi d’élargissement du corps électoral en Nouvelle-Calédonie. Pourquoi ?
Benoît Trépied : À l’approche des scrutins d’autodétermination, après des années où le militantisme politique était sur le déclin, les jeunes Kanak se sont effectivement beaucoup mobilisés.
Lorsque la CCAT (Cellule de coordination des actions de terrain) – créée par des partis indépendantistes pour s’opposer au passage en force de Macron via des mobilisations collectives – a organisé des manifestations, ils sont venus en masse.
En avril dernier, pour la plus grande manifestation, ce qui a frappé tous les observateurs, c’était la ferveur militante, joyeuse et festive de ce rassemblement, mais aussi la jeunesse des manifestants.
Les autorités avaient bloqué le réseau de transports publics et on a vu des jeunes Kanak en périphérie de la ville faire des kilomètres à pied pour venir malgré tout.
On peut noter que ces jeunes se mobilisent d’ailleurs beaucoup plus pour l’indépendance que pour les indépendantistes en tant que tels. Lorsqu’il y a des élections provinciales, ils ne votent pas énormément, en revanche, lorsqu’il faut se mobiliser parce que l’État est en train de reprendre une politique coloniale, là les jeunes générations se lèvent comme un seul homme.
Quel est le rapport à la politique de la jeunesse kanak ? On entend chez certains des discours très critiques, parfois désabusés, vis-à-vis du personnel politique.
Il peut y avoir un discours anti-élus, anti-responsables politiques, finalement assez ordinaire, et qui vise autant les indépendantistes que les loyalistes d’ailleurs. Les jeunes les plus défavorisés disent volontiers que les élus de tous bords les ont oubliés avec les accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998), parce qu’au bout du compte ils sont toujours autant dans la galère aujourd’hui.À lire aussiLe blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie visé par trois recours
Mais ce rejet ne les a pas empêchés de s’engager fortement lors des deux premiers référendums d’autodétermination de 2018 et 2020, quand l’État était encore impartial. En témoignent les taux de participation record (80 % puis 85 %), bien plus élevés que pour les élections provinciales, lorsqu’il s’agit d’élire des candidats indépendantistes.
De même quand les indépendantistes ont appelé à ne pas aller voter, au troisième référendum de 2021, il y a eu 56 % d’abstention. Ces chiffres témoignent d’une discipline électorale très importante de la part de gens qui ont, le reste du temps, un rapport plutôt distancié au personnel politique. Et ça, ça touche beaucoup les jeunes.
Des situations de discrimination qui sautent au visage.
L’anthropologue Benoît Trépied
Peut-on dire que pour cette jeunesse kanak défavorisée, née bien après les accords de Matignon et de Nouméa, les promesses de « rééquilibrage » politique économique et social, en faveur des Kanak que contenaient ces accords n’ont pas été tenues ?
Disons que la question se pose en ces termes surtout dans la province Sud, à Nouméa, là où les loyalistes sont majoritaires. Nouméa est le lieu de cristallisation et de visibilisation des inégalités sociales et des discriminations raciales en Nouvelle-Calédonie.
On trouve encore aujourd’hui un entre-soi blanc et riche dans les quartiers sud de la ville. L’immense majorité des métropolitains qui arrivent en Nouvelle-Calédonie, et qui sont au cœur de la question du dégel du corps électoral, s’installent dans ces quartiers où l’on retrouve une atmosphère digne de la Côte d’Azur.
Parallèlement, beaucoup de Kanak sont venus s’installer dans l’agglomération de Nouméa depuis les années 1990 : aujourd’hui 50 % de la population kanak y vit. Parmi eux, il y a des employés, des techniciens, des ingénieurs, mais aussi des gens tout au bas de l’échelle sociale qui – faute de logements abordables – se sont installés dans ce qu’on appelle sur place des « squats ». Situé à proximité des mangroves ou dans des terrains vagues, ce sont plutôt des quartiers d’habitat spontané, avec parfois une organisation communautaire très dense.

Des habitants avec un drapeau blanc sur une barricade du quartier Magenta à Nouméa, le 16 mai 2024. Photo : Théo Rouby (AFP)
Dans la même commune, on a donc des Kanak dans des squats ou des quartiers d’habitat social, qui vivent parfois dans des situations de grande pauvreté avec leur famille, et à quelques minutes en voiture à peine, le quartier des baies, de l’Anse Vata à la Baie des Citrons, où les Européens passent de bars en boîtes de nuit dans une ambiance qui n’a plus rien à voir. D’après les informations que je reçois, dans ces zones actuellement protégées par les fameuses milices d’autodéfense loyalistes, les gens continueraient aujourd’hui à se baigner et à boire des cocktails, malgré les affrontements à quelques encablures.
Bref, à Nouméa les jeunes Kanak sont confrontés à des situations de discrimination qui sautent au visage. Il n’y a pas de sas entre la grande précarité et l’étalage des richesses. De là naît le sentiment d’une dépossession indissociablement sociale et coloniale.
Il ne faut pas s’étonner que les expériences de détresse sociale et de racisme quotidien aient fait exploser la cocotte-minute.
L’anthropologue Benoît Trépied
Les jeunes Kanak sont-ils les laissés-pour-compte d’un processus de rééquilibrage finalement bien trop lent ?
Depuis les années 1990, les efforts de rééquilibrage ont beaucoup porté sur les infrastructures : l’eau, l’électricité, Internet, et cela a largement porté ses fruits. Mais pour ce qu’il en est du niveau scolaire, du niveau professionnel, de l’entrepreneuriat, les écarts entre Kanak et Européens restent très forts.
Le niveau scolaire des Kanak et des autres Océaniens (Wallisiens, Tahitiens) n’a cessé de monter, mais l’écart de diplôme entre eux et les Européens est resté globalement le même. Et plus on monte dans la hiérarchie scolaire, plus les écarts sont marqués.
Concernant les inégalités économiques, c’est peu ou prou la même chose. L’économie calédonienne s’est construite comme une économie de comptoir, sur le modèle colonial, avec quelques maisons de commerce qui exerçaient leur mainmise sur le tissu économique. Ces maisons restent au fondement des grandes familles de la bourgeoisie nouméenne.À lire aussiNouvelle-Calédonie: la jeunesse est la clé du référendum
Les efforts des indépendantistes pour développer un bassin économique en province Nord, autour d’une grande usine de nickel dite « Usine du Nord », s’ils ont permis de réelles avancées, n’ont guère réussi pour l’instant à enrayer l’exode rural vers Nouméa. Sans parler du fait que le pouvoir politique loyaliste a élaboré au même moment un projet industriel explicitement concurrent, qu’on appelle l’« Usine du Sud », et qui s’est implanté au mépris des population kanak locales.
Il ne faut pas s’étonner que les expériences de détresse sociale et de racisme quotidien, perçues comme les manifestations d’une aliénation coloniale qui perdure en dépit des accords, aient fait exploser la cocotte-minute de Nouméa. Tous les voyants étaient au rouge depuis longtemps.
Malgré les résultats des trois référendums (le troisième ayant été boycotté par les indépendantistes), vous tenez à souligner que le désir d’indépendance semble progresser également dans la jeunesse calédonienne non kanak. Qu’en est-il précisément ?
Les travaux fins d’analyse électorale ont effectivement constaté que dans la jeunesse calédonienne, chez les non-Kanak, le vote pour l’indépendance progresse doucement et représente désormais 10 ou 15 % de ce groupe de population, quand il était proche de 0 % pour les plus anciennes générations. Mais il faut noter aussi les transformations de la notion même d’indépendance telle qu’elle est pensée aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie. Le pari de l’accord de Nouméa est celui d’une décolonisation par la construction d’un pays et d’un destin commun entre tous les citoyens calédoniens, qu’ils soient kanak ou non kanak. L’enjeu consiste à bâtir un futur peuple calédonien réunissant le peuple kanak et les autres communautés implantées de longue date dans l’archipel.
Sur le plan institutionnel, les indépendantistes ne parlent plus de rompre brutalement tous les liens avec la France, mais plutôt de recouvrer d’abord la pleine souveraineté du pays, pour ensuite renouer de nouvelles relations équilibrées et égalitaires avec la France.
Schématiquement, cela correspond au projet politique de l’indépendance-association, ou indépendance en partenariat, un mode de décolonisation reconnu par l’ONU, et qui commence à parler aux jeunes non kanak, même si ça reste encore très minoritaire.
Comment, selon vous, peut-on sortir de la crise actuelle ?
À mon avis, le gouvernement n’a pas d’autre issue à court terme que de retirer ou suspendre le projet de loi élargissant le corps électoral. C’est ce dossier qui a mis le feu aux poudres, malgré les innombrables avertissements lancés en amont, que l’exécutif a refusé d’écouter. Il doit aussi proposer d’autres interlocuteurs que Gérald Darmanin, qui est aujourd’hui totalement discrédité chez les indépendantistes. Lui et le président de la République vont se casser les dents s’ils pensent pouvoir traiter le dossier calédonien par la force et la répression. Sur le Caillou, ils n’affrontent pas un mouvement social ou des « jeunes de banlieue ». Ils sont face à un peuple colonisé depuis 170 ans et qui est en lutte pour son émancipation. Comme les Kanak ne renonceront jamais à l’indépendance, autant trouver par le dialogue un compromis acceptable par tous.