Les enjeux climatiques sont presque absents des débats pour le scrutin du 9 juin.

Elections européennes : une campagne marquée par le recul de l’ambition écologique

Erigés en bouc émissaire ou invisibilisés, les enjeux climatiques sont presque absents des débats pour le scrutin du 9 juin. Au risque de désespérer scientifiques et militants sur la capacité des politiques à agir pour l’environnement. 

Par Julie Carriat et Matthieu GoarPublié le 22/05/2024 05h45, modifié hier à 11h51 https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/05/23/elections-europeennes-une-campagne-marquee-par-le-recul-de-l-ambition-ecologique_6234967_823448.html

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Manifestation contre la métropolisation, la bétonisation et l’artificialisation des terres à l’appel de plusieurs collectifs de militants écologistes tels Sauvons les Gohards ou Les Soulèvements de la Terre, à Nantes, le 6 avril 2024.
Manifestation contre la métropolisation, la bétonisation et l’artificialisation des terres à l’appel de plusieurs collectifs de militants écologistes tels Sauvons les Gohards ou Les Soulèvements de la Terre, à Nantes, le 6 avril 2024.  THOMAS LOUAPRE / DIVERGENCE

Un sondage, comme un reflet du désespoir scientifique. Le quotidien britannique The Guardian a interrogé 380 auteurs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sur la capacité de l’humanité à freiner le réchauffement de la planète. D’après les résultats de cette étude, publiée le 8 mai, près de 80 % d’entre eux anticipent un réchauffement climatique d’au moins 2,5 °C à la fin du siècle, soit largement au-dessus du seuil le moins ambitieux de l’accord de Paris sur le climat (+ 2 °C). Près de la moitié se projettent sur + 3 °C, soit la trajectoire actuelle de réchauffement.

Un signe important de défiance à l’égard des gouvernements. Et pourtant, à moins de vingt jours des élections européennes du 6 au 9 juin, les enjeux climatiques, et plus largement l’environnement, sont relégués à la périphérie de la campagne électorale française.

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Percuté par des questions qui semblent plus urgentes, instrumentalisé par une partie du spectre politique qui l’érige en symbole des prétendus « diktats » bruxellois, invisibilisé par des dirigeants soucieux de ne pas heurter les opinions… Le défi planétaire n’apparaît qu’en filigrane, sous l’œil désabusé des climatologues français. « Parfois, on se dit qu’on ne fait pas le poids, soupire Jean Jouzel, paléoclimatologue. Nos compatriotes savent que le climat change, mais on ne passe pas à l’étape de l’action, comme si ce combat restait un défi de long terme. Mais le COque l’on accumule maintenant dans l’atmosphère aura des conséquences sur le climat de maintenant et sur celui de 2050. »

Un changement d’ambiance radical par rapport aux élections européennes de 2019. Poussés par les marches pour le climat, les responsables politiques avaient mis l’enjeu écologique au cœur de la campagne. Puis, Ursula von der Leyen, nouvelle présidente de la Commission, avait poussé un agenda ambitieux, le « Fit for 55 » – il prévoit de faire baisser de 55 % les émissions de gaz à effet de serre en 2030.

Mais, depuis 2022, les conséquences de la guerre en Ukraine, l’inflation, le retour de la question de la dette puis la crise agricole ont, peu à peu, gelé les initiatives et les propositions. Le scrutin du 9 juin est pourtant crucial. Après le vote de nombreux textes dans le cadre du Pacte vert européen, la prochaine mandature (de 2024 à 2029) devra mettre en œuvre et amplifier cette ambition.

« Chantiers titanesques »

Comment financer cette transition et accompagner les entreprises et les citoyens ? Comment se diriger vers le 55 % en moins d’émissions de gaz à effet de serre tout en préparant la marche suivante, celle de la décennie 2030-2040, où la sobriété structurelle et les changements comportementaux deviendront indispensables pour espérer atteindre la neutralité carbone en 2050 ?

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« Nous sommes confrontés à une campagne électorale où le sujet environnemental existe, mais il est surtout utilisé par beaucoup de partis politiques qui en font un sujet d’opposition, estime Caroline François-Marsal, responsable Europe au sein du Réseau Action Climat. Le grand risque est que le prochain mandat soit celui du détricotage, nous avons déjà assisté à cela au moment de la crise agricole. »

Dans un rapport, publié le 18 janvier, le Conseil scientifique consultatif européen, après avoir évalué 80 indicateurs, s’alarmait du retard des politiques climatiques et recommandait une série d’actions, par exemple « éliminer de toute urgence, et complètement, les subventions néfastes aux combustibles fossiles » ou réduire les émissions du secteur agricole.

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Autant de sujets que semblent vouloir éviter la plupart des responsables politiques français. « La mise en œuvre, c’est une multiplicité de chantiers titanesques, résume Nicolas Berghmans, responsable Europe au sein de l’Institut du développement durable et des relations internationales. En 2019, l’Union européenne [UE] a changé de braquet en traçant les trajectoires de long terme. Maintenant, il faut construire des filières dans de nombreux domaines, il faut rassurer les investisseurs sur la rentabilité économique, accompagner les ménages… »

Toutes les formations politiques affichent des ambitions en recul ou les relèguent au second plan de leur projet. C’est le cas du camp présidentiel : lors de son premier quinquennat, Emmanuel Macron avait tenté d’imposer la France comme un acteur du climat sur la scène européenne et mondiale.

Depuis, les argumentaires faisant de l’écologie un bouc émissaire ont fait leur œuvre, y compris dans son camp. L’Elysée évite désormais toute mention de contrainte écologique – contrainte pourtant jugée cruciale par la communauté scientifique –, et se concentre sur l’idée d’une croissance verte européenne. Valérie Hayer, tête de liste du camp macroniste pour le 9 juin, défend ainsi un plan Europe 2030 pour compléter le Pacte vert, en mettant « l’accent sur l’investissement, pour une écologie à l’européenne, faite de croissance, de production et d’innovation ».

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La dominante géopolitique

Mais c’est, sans doute, du côté du Rassemblement national (RN) que la bascule est la plus impressionnante. Depuis 2019, l’extrême droite de Marine Le Pen est passée du localisme et d’une défense d’une « excellence sanitaire agricole et environnementale » à un rôle de premier défenseur des pesticides. Coutumier des zigzags entre productivisme et défense des « petits », Jordan Bardella, tête de liste du RN, fustige désormais un Pacte vert européen accusé d’être facteur de « décroissance agricole au travers de l’écologie punitive ».

A droite, François-Xavier Bellamy, tête de liste du parti Les Républicains, clamait lui aussi mardi 21 mai, sur LCI : « L’écologie politique ne prend pas au sérieux la question du climat : elle veut organiser la décroissance. »

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A gauche, les programmes des candidats comportent tous un volet écologique. Toutefois, ce thème se retrouve souvent relégué comme un axe secondaire. Dans le programme du candidat de Place publique et du Parti socialiste, Raphaël Glucksmann, il est ainsi articulé avec la dominante géopolitique, la défense de la démocratie face à la Russie de Vladimir Poutine. Celui qui entend faire triompher les sociaux-démocrates au niveau européen appelle à une« révolution écologique européenne » pour faire de l’UE une « puissance écologique ».

Du côté de La France insoumise (LFI), Manon Aubry défend un protectionnisme et une planification écologique européenne. Toutefois, dans une campagne faisant la part belle à la défense de la cause palestinienne d’un côté, à la lutte contre l’Europe de l’austérité de l’autre, les enjeux climatiques passent au second plan.

Restent les Verts. Ces derniers revendiquent d’être les seuls à continuer de parler d’écologie. Ils risquent pourtant de reculer, en nombre, au Parlement européen par rapport à 2019. En France, leur tête de liste, Marie Toussaint, clame que l’Europe demeure le bon échelon pour agir en matière environnementale. Mais, après leur bon score de 2019 (13,4 % et une troisième place), ils pâtissent du contexte politique et se retrouvent dans une position inconfortable, qu’ils connaissent bien, celle de force d’appoint à gauche, entre les socialistes et la gauche plus radicale de LFI.

« Parfois, cette campagne se résume à des tweets insultants de [Jean-Luc] Mélenchon, et à une admiration des médias qui trouvent [Raphaël] Glucksmann trop beau. Mais il n’y a pas de fond, personne ne nous pose vraiment des questions sur l’écologie », déplore Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes. Par ailleurs, la liste des Verts ne bénéficie plus de l’élan des jeunes qui marchaient pour le climat, en 2019. « Ils continuent à militer, mais c’est moins joyeux, c’est devenu sombre, relate David Cormand, eurodéputé écologiste sortant et numéro deux sur la liste. C’est complètement logique pour des jeunes gens, dont la réalité est un monde dont l’habitabilité n’est plus garantie. »

La peur du « backlash »

Au cœur de l’agenda de Bruxelles durant des années, l’écologie a peu à peu été invisibilisée. Une grande bascule semble s’être faite au début de l’année 2023. En parallèle de la montée de l’inflation, de la morosité économique, notamment en Allemagne, et de la perspective des élections européennes, une angoisse s’est installée dans les cabinets politiques : celle du « backlash », le retour de bâton des opinions qui ne seraient pas prêtes à faire des efforts dans un monde si instable.

Pendant toute l’année 2023, l’Elysée a mis en avant cette théorie en affirmant que de nouvelles mesures contraignantes profiteraient à l’extrême droite. De ce fait, beaucoup de candidats ne débattent même pas des sujets les plus concernants. Ainsi, la fin de la vente des véhicules neufs à moteur thermique en 2035 est seulement évoquée par ses opposants, à l’instar de M. Bellamy, prédisant que l’Europe allait devenir « Cuba, avec des véhicules hors d’âge ». Les autres partis restent atones. « L’immense défi de notre génération politique est d’arriver à traduire l’approche scientifique du GIEC en objets économiques et sociaux, pense Antoine Armand, député (Renaissance) de Haute-Savoie. Mais il y a aussi une conscience aiguë, peut-être surestimée, d’un possible “backlash” avec une société où le mot “interdit” est diabolisé. Il faut jongler avec tous ces impératifs. »

La peur du « backlash », une évidence à l’heure des populismes, ou un prétexte à l’inaction ? La réponse est complexe. Dans certains sondages, la préoccupation climatique recule, tout en restant dans les cinq priorités des Français. Dans d’autres, elle reste stable, en se situant par exemple en seconde position de la grande enquête de l’Ipsos, en partenariat avec le Cevipof, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde, publiée le 29 avril.

Malgré la dureté du contexte géopolitique et économique, l’anxiété écologique ne disparaît pas. « L’appropriation des citoyens peut paraître lente, mais elle est réelle, décrypte Thierry Pech, directeur du think tank Terra Nova. A cause d’autres actualités, la préoccupation climatique peut redescendre, mais elle ne retombe jamais aussi bas que lors de la précédente crise. Pour les politiques, tout est une question de dosage, pour embarquer sans effrayer et paralyser. »

Entre lassitude et irritation

Traumatisés par la crise des « gilets jaunes » et par la récente fronde agricole, les politiques ne veulent pas brusquer l’opinion. Un écueil pour la transition climatique, qui pourrait ainsi rester bloquée au milieu du gué. « Il y a des actualités très fortes et, dans l’urgence du moment, les questions environnementales ne sont pas toujours posées. Mais, qu’on le veuille ou non, le sujet s’imposera à nos sociétés, espère Jean-Marc Zulesi, député (Renaissance) des Bouches-du-Rhône et président de la commission du développement durable de l’Assemblée nationale. Et, lors de ces élections européennes, il y a aussi un risque qu’une partie de notre électorat glisse vers quelqu’un à la mode, comme [Raphaël] Glucksmann. »

« Dans l’Eurobaromètre [un ensemble d’études menées au sein de l’UE], l’intérêt des Européens pour les questions climatiques reste incroyablement élevé, année après année, c’est une lame de fond. Et je vois plutôt un divorce entre ce que la population attend et ce que font les dirigeants », tranche Thomas Pellerin-Carlin, en neuvième position sur la liste de M. Glucksmann.

Face à cette campagne, scientifiques et experts hésitent entre lassitude et irritation. S’ils multiplient les tribunes et les posts sur les réseaux sociaux, beaucoup s’interrogent sur la capacité des politiques à mener ce combat. « Tout le monde a quelque chose à dire sur le sujet, ce qui est relativement nouveau. C’est une bonne avancée, se félicite Matthieu Auzanneau, directeur du think tank The Shift Project. Mais il n’y a pas de volonté de passer à la prochaine étape : celle de la sobriété structurelle, du combat de société que portent en eux les termes de Green Deal, une référence au New Deal [la politique mise en place dans les années 1930 aux Etats-Unis pour faire face à la crise économique]. Or, nous sommes face à un effort de guerre. »

Une faille au sein des partis

Dans le mouvement en faveur du climat, poussé par des jeunes qui multiplient les actions, les doutes laissent place à un profond scepticisme. « Il y a un grand risque que l’écologie devienne, peu à peu, le bouc émissaire de toutes les crises : la cause de l’augmentation du coût de la vie ou de la montée du chômage, s’alarme Jean-François Julliard, directeur de l’association Greenpeace. Et ça vient aussi des plus hautes sphères de l’Etat, qui accusent les écologistes, les décrivent comme des coupables, comme les violents de l’histoire, opposés au progrès… »

Cette faille entre le monde politique et les milieux écologistes traverse même les partis. Dans une grande enquête réalisée auprès de 10 000 personnes par Europe Ecologie-Les Verts en 2023, au moment de lancer le mouvement Les Ecologistes, près de 50 % des 15-19 ans, proches du parti, se prononcent en faveur de manifestations et d’actions coup de poing. Un résultat bien au-dessus de celui des autres générations

« Le risque, c’est que ce sentiment se traduise par un désengagement démocratique, quelque chose d’un peu dépressif…  », s’inquiète M. Cormand. Comme si la cause climatique, après les années de prise de conscience, cherchait maintenant son second souffle. « Encore et encore, il nous faut dessiner l’horizon de ce que serait une société écologique », assume Yannick Jadot, marqué par la déception de la présidentielle de 2022 (il n’avait obtenu que 4,63 %). A condition que la société actuelle soit prête à en débattre au milieu des autres fracas du monde…

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Julie Carriat et  Matthieu Goar

Elections européennes : le financement de la transition écologique, débat manqué de la campagne

Enjeu essentiel pour atteindre la neutralité carbone en 2050, la manière de mettre en œuvre les mesures du pacte vert n’est pas un sujet prioritaire pour les candidats au scrutin du 9 juin. 

Par Matthieu GoarPublié hier à 05h00, modifié hier à 10h15 https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/05/23/elections-europeennes-le-financement-de-la-transition-ecologique-debat-manque-de-la-campagne_6234929_823448.html

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Valérie Hayer, eurodéputée du groupe Renew, Raphaël Glucksmann, eurodéputé du Parti socialiste et de Place publique, et Manon Aubry, eurodéputée du parti La France insoumise, assistent à un débat sur l’avenir du pacte vert pour les élections européennes du 9 juin, à Angers, le 16 avril 2024.
Valérie Hayer, eurodéputée du groupe Renew, Raphaël Glucksmann, eurodéputé du Parti socialiste et de Place publique, et Manon Aubry, eurodéputée du parti La France insoumise, assistent à un débat sur l’avenir du pacte vert pour les élections européennes du 9 juin, à Angers, le 16 avril 2024.  DAMIEN MEYER / AFP

Sur le fond des dossiers, ce pourrait être le débat central des élections européennes du 9 juin. Depuis 2019, l’Union européenne (UE) a voté toute une série de textes dans le cadre du pacte vert. Avec un objectif : être la première zone économique à devenir neutre en carbone en 2050. Sauf que la mise en œuvre des mesures dépendra en grande partie des financements, dont certains sont urgents si les Vingt-Sept veulent arriver à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre de 55 % en 2030. « C’est un impensé, affirme Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe. Ça se chiffre pourtant en centaines de milliards d’euros, ce qui est colossal par rapport aux situations économiques des pays. Mais c’est essentiel car on n’arrivera pas à résoudre la crise climatique si on ne parvient pas à boucler la question financière. »

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Les montants peuvent en effet donner le vertige. Dans une étude publiée le 21 février, l’Institut de l’économie pour le climat calculait que le déficit d’investissements publics et privés européens dans le domaine du climat s’élève à 406 milliards d’euros par an dans vingt-deux secteurs stratégiques, soit 2,6 % du PIB de l’UE. En résumé, il faudrait investir deux fois plus qu’aujourd’hui pour espérer mettre en application les promesses du pacte vert. « Les besoins de financement sont considérables, entre 2 et 3 % du PIB en plus de ce que nous faisons déjà. C’est une estimation basse car ça ne tient pas compte de la dimension sociale et de la dimension environnementale au sens large », résume Clara Leonard, économiste et cofondatrice du think tank Avant-Garde.

Un mur d’investissements qui nécessitera de mobiliser de l’argent public pour enclencher un cycle vertueux dans certains domaines, peu rentables à court terme. « Tout le monde sait très bien qu’il y a une bosse au début, c’est-à-dire qu’il faut amorcer la pompe avec de l’argent public », résume Benoît Leguet, directeur général de l’Institut de l’économie pour le climat. Une gageure alors que la dette des pays de la zone euro s’élevait toujours en moyenne à 88,6 % à la fin de l’année 2023, selon l’office européen des statistiques, avec des pays beaucoup moins vertueux (137,3 % pour l’Italie, 110,6 % pour la France).

L’endettement « est indispensable »

Même si ce débat est bousculé par les questions géopolitiques, les candidats aux élections européennes ont intégré cet enjeu à leur programme. La candidate de la majorité présidentielle, Valérie Hayer, promet ainsi 1 000 milliards d’euros d’investissements « pour faire face aux chocs écologique, technologique et sécuritaire » en s’appuyant sur un « emprunt commun de long terme, remboursé par de nouvelles ressources », mais sans expliquer d’où proviendra l’argent. Cette idée d’un endettement commun, qui fait plutôt consensus en France, pourrait très vite rencontrer l’hostilité des pays dits « frugaux », comme l’Allemagne.

« Les sommes peuvent paraître très importantes, mais les pays de l’Union européenne ont mis 750 milliards d’euros dans le plan NextGenerationEU, le plan de relance post-Covid, relativise David Djaïz, ancien conseiller à l’Elysée et coauteur de La Révolution obligée (Allary, 304 pages, 21,90 euros). L’endettement qui sert à financer l’avenir et la future prospérité est indispensable, encore faut-il que certains pays, comme la France, mettent de l’ordre dans leurs propres finances pour réussir à convaincre les autres. Mais l’erreur serait de se focaliser sur les montants. Il y a de l’argent, mais il va falloir résoudre des dizaines de questions, notamment qui paye quoi… »

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Les listes de gauche ciblent les plus riches et les multinationales productrices d’énergies fossiles. Manon Aubry, de La France insoumise, et Raphaël Glucksmann, qui mène la liste du Parti socialiste et de Place publique, veulent tous les deux mettre en place un impôt sur la fortune au niveau européen. L’écologiste Marie Toussaint veut faire de même sur les 0,5 % les plus riches. Et tous les trois veulent renforcer et pérenniser la taxation des superprofits réalisés par les géants de l’énergie pendant la crise des prix et cibler les multinationales les plus polluantes.

Accompagner les ménages

Un débat qui continue à diviser les macronistes. Dans le sillage du rapport des économistes Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz pour France Stratégie, diffusé en mai 2023, des députés de Renaissance, qui restent minoritaires, sont en faveur d’une taxe exceptionnelle sur les plus hauts patrimoines ou même d’une évolution de la fiscalité. Mme Hayer n’écarte jamais l’idée tout en disant qu’elle craint ouvertement que cela fasse fuir les milliardaires du Vieux Continent.

La liste présidentielle préfère à la fois s’appuyer sur la montée en puissance d’outils déjà mis en place (les futures recettes de la taxe carbone aux frontières, celles du marché du carbone et de la taxe sur les transactions financières) et sur une redirection de l’épargne privée vers les investissements verts à travers une « union de l’épargne et de l’investissement » qui passerait par la création d’un livret d’épargne européen.

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Pour financer la transition, le Rassemblement national veut, lui, pousser la Banque centrale européenne à activer le levier de la création monétaire. Une hypothèse largement étudiée par le think tank Avant-Garde dans une longue analyse publiée le 21 février. « Le recours à des outils de financement de la transition par création monétaire soulève de trop nombreux problèmes, allant de l’inflation, à l’accumulation de pertes pour la Banque centrale en passant par des conflits politiques et institutionnels », écrivent les auteurs. Ces derniers évoquent plutôt l’idée de créer des outils monétaires permettant d’« intégrer le risque climatique dans la valeur des actifs » en favorisant les taux « verts », ce qui aurait l’avantage « de punir et de désinciter les activités brunes, en leur associant un coût de financement plus élevé ».

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Au-delà de l’impératif de la transition énergétique et industrielle, ces financements devront aussi servir à l’accompagnement des ménages. Car l’UE s’est fixé plusieurs objectifs qui vont avoir des conséquences sur la vie quotidienne, notamment sur les logements (doubler les taux de rénovation entre 2020 et 2030, modernisation des 15 % des bâtiments les moins performants, etc.) et sur les voitures (fin de la vente des véhicules neufs à moteur thermique à partir de 2035).

« Le grand risque pour la transition est d’avoir une vague de type “gilets jaunes” à travers l’Europe, et c’est inquiétant quand on voit que le fonds pour une transition juste n’est doté que de 17,5 milliards pour la période 2021-2027 puis de 90 milliards pour les six années suivantes. A l’échelle des Vingt-Sept, c’est très peu », estime Géraud Guibert, président du think tank La Fabrique écologique. Dans une tribune publiée par Le Monde le 20 mars et coécrite par M. Djaïz, plusieurs essayistes plaidaient également pour la création d’un « passe climat » pour « redonner confiance aux classes moyennes et populaires dans leur parcours de transition ».

Matthieu Goar

Elections européennes : donner un nouveau souffle à la conscience écologique

Éditorial

Le Monde

Devant le découragement face à l’ampleur du défi, un peu partout en Europe, les ambitions politiques en faveur du climat sont revues à la baisse, au moment même où la dynamique devrait au contraire accélerer. L’Union européenne doit à tout prix faire comprendre que les efforts d’aujourd’hui garantiront la qualité de vie dans le futur.

Publié hier à 10h11  Temps de Lecture 2 min. Read in English https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/23/elections-europeennes-donner-un-nouveau-souffle-a-la-conscience-ecologique_6235002_3232.html

    Traditionnellement, les élections européennes sont des scrutins porteurs pour les enjeux écologiques. L’échelle continentale est adéquate pour traiter la question climatique, et les partis qui s’en sont saisis ont souvent réalisé à cette occasion de bons scores électoraux. Pourtant, le scrutin du 9 juin ne se présente pas sous les meilleurs auspices. L’élan des marches pour le climat de 2019 s’est épuisé, le découragement face à l’ampleur du défi gagne du terrain et, un peu partout en Europe, les ambitions politiques sont revues à la baisse. La dynamique en faveur du climat semble se gripper au pire moment : celui où il faudrait au contraire l’accélérer.

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    Le consensus scientifique sur le changement climatique est établi de longue date, et le climatoscepticisme reste marginal même s’il remonte. Malgré tout, la campagne de ces élections européennes a relégué le défi environnemental au second plan. Quant aux listes écologistes, la plupart sont en mauvaise posture dans les sondages.

    D’autres préoccupations tendent à éclipser l’urgence environnementale : les tensions géopolitiques, le pouvoir d’achat et les flux migratoires. Surtout, l’agenda climatique est au milieu du gué. Le pacte vert européen, voté lors de la mandature qui s’achève, doit désormais être mis en œuvre au cours de la prochaine, provoquant le raidissement d’une partie de l’opinion face aux efforts qu’il reste à accomplir.

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    Les partis d’extrême droite, et parfois de droite, ont compris que le moment devenait propice pour instrumentaliser l’enjeu climatique. Les questions sur le financement de la transition, le rythme de l’adaptation, les changements comportementaux auxquels il faudra consentir n’ont pas encore trouvé de réponses claires. Certains en profitent pour faire du détricotage des politiques climatiques la colonne vertébrale de leur programme. Prôner un tel recul est irresponsable, alors que le retard pris sur ce que préconise la communauté scientifique pour ralentir le réchauffement est déjà énorme.

    L’Europe doit à tout prix éviter de s’engager dans cette impasse. Certes, des erreurs ont été commises. Trop longtemps, nous nous sommes laissé bercer d’illusions sur l’ampleur des changements qu’implique la transition climatique. Le coût est gigantesque, la remise en cause de notre confort à moyen terme est inéluctable. Pour n’avoir pas su préparer les esprits, le réveil est douloureux. Surtout nous n’avons toujours pas pleinement conscience du prix de l’inaction. La démagogie consistant à faire croire que les efforts à la marge suffiront à surmonter le défi est un leurre.

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    L’écologie politique porte également sa part de responsabilité dans la situation actuelle. Le revirement de l’opinion, dès lors que la transition entrerait « dans le dur », a été mal anticipé. En France, les écologistes, minés par les guerres intestines, se sont dispersés sur les questions sociétales, au risque de brouiller les messages. Faute d’avoir su trouver un discours plus mobilisateur sur les enjeux environnementaux, ils sont devenus inaudibles dans cette campagne.

    Si la bataille est mal engagée, elle n’est pas perdue. Les enquêtes d’opinion montrent que les Européens restent très concernés par les questions climatiques. C’est un levier précieux, à condition d’être capable de donner un nouveau souffle à cette conscience écologique. Pour cela, il faut convaincre que les efforts seront équitablement répartis, et que chacun en récoltera les bénéfices au travers de la préservation d’une qualité de vie dans le futur. D’immenses progrès restent à accomplir sur ces deux points.

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    Le Monde

    Publié par jscheffer81

    Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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