Comment le RN a basculé de « l’excellence environnementale » au « glyphosate indispensable »
Le parti d’extrême droite, qui portait jusqu’en 2021 un discours hostile à l’agrochimie, est désormais le plus zélé des défenseurs des herbicides ou des néonicotinoïdes.
Par Clément GuillouPublié le 28 février 2024 à 05h00, modifié le 28 février 2024 à 09h14
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« Voyez les pesticides, herbicides et autres phytosanitaires, dont le résultat économique est sans aucun doute négatif, une fois pris en compte tous les effets secondaires. Ils coûtent à la collectivité plus qu’ils ne rapportent (…) La France doit avoir comme guide le souci de ses propres ressources : les sols, les forêts, l’eau, les pollinisateurs, la diversité des espèces. » Cette candidate à l’élection présidentielle de 2017, au discours plus proche des Soulèvements de la Terre, un collectif écologiste radical, que de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), s’appelle Marine Le Pen. Lors de sa deuxième campagne présidentielle, la cheffe de file de l’extrême droite s’était placée en protectrice déterminée de l’environnement ainsi que de la santé des agriculteurs et des consommateurs.
La candidate du Front national (devenu Rassemblement national, RN) promettait alors d’inscrire le droit des Français « à la sécurité environnementale » dans la Constitution, invitait les agriculteurs à se tourner vers la permaculture et se livrait à un plaidoyer en faveur des normes et des contrôles, affirmant que les parts de marché de l’agriculture française dans le monde venaient notamment de « l’excellence sanitaire agricole et environnementale de nos produits ». Symboliquement, Marine Le Pen intégrait ses mesures sur l’agriculture dans le volet environnement de son programme. Il est peu probable qu’elle tienne le même discours, sept ans plus tard, lors du Salon de l’agriculture qu’elle doit visiter mercredi 28 février 2024.
Depuis le début de la crise agricole, commencée mi-janvier, le Rassemblement national s’est aligné sur les positions des syndicats agricoles majoritaires, faisant la guerre aux normes environnementales et sanitaires. Le RN ne défend plus la baisse de l’usage des produits phytosanitaires, estimant qu’elle nuirait aux capacités de production des filières agricole et viticole françaises, et ne mentionne plus leurs effets délétères à long terme. Ce combat contre une présumée « écologie punitive » constitue désormais le cœur de son discours sur l’agriculture, bien avant la lutte pour les revenus des agriculteurs. Le RN adopte ainsi la position traditionnelle de la droite sur le sujet, en estimant être rejoint par la majorité macroniste.
« Le discours de Gabriel Attal est le nôtre »
Bras droit de Marine Le Pen à l’Assemblée nationale, Renaud Labaye se défend de toute inflexion : « La ligne qui a toujours été défendue et appliquée dit : “Oui à la baisse de l’agrochimie, à condition que cela n’atteigne pas nos capacités de production.” Sur bien des points, le discours de Gabriel Attal est le nôtre. » Le virage de l’extrême droite sur la protection de la biodiversité, opéré depuis 2021, est pourtant l’un des plus spectaculaires ces dernières années au sein du parti.
« Il y a un alignement sur les intérêts économiques dominants et des changements de position clairs sur plusieurs points touchant à l’environnement », constate Hervé Juvin, député européen élu sur la liste RN en 2019, écarté du parti en 2022 après une condamnation en appel pour violences conjugales. Ce basculement correspond à la mue d’une formation dont certaines des positions passaient pour hétérodoxes et échappaient au clivage traditionnel gauche-droite.
Les exemples de cette ligne pro-écologie ne manquent pas, même si le discours de Marine Le Pen était rarement appuyé par des propositions concrètes ou ses votes. Fin 2017, au moment où la Commission européenne renouvelle l’autorisation du glyphosate pour cinq ans, elle s’insurge contre le fait que cette autorisation soit renouvelable, défend un plan de sortie de la molécule et réclame la création d’un délit spécifique pour « ces entreprises qui ont continué à nous vendre leur poison ». A l’époque, le RN dépeint une Europe inféodée aux lobbys de l’agrochimie.
En 2020, la formation lepéniste s’émeut de la réautorisation des néonicotinoïdes, des pesticides nocifs pour les abeilles. L’année suivante, elle édite même un livret consacré à la sauvegarde des pollinisateurs, où elle reprend l’argumentaire des tenants de l’agriculture biologique ; une parlementaire cite même Générations futures, association de lutte contre les pesticides. Dans cet opuscule, le RN salue le programme européen « de la ferme à la fourchette », « réaliste à défaut d’être ambitieux » – un texte contre lequel le RN veut désormais construire sa campagne pour les élections européennes de juin.
« Outil de productivité »
Tout en demandant une aide à la transition pour les agriculteurs, le parti souhaite alors que la baisse des pesticides s’accompagne de la restauration des milieux naturels – contre laquelle il votera deux ans plus tard à Strasbourg –, la fin des « monocultures intensives », la mise en place des jachères… « Il est vain de chercher à aligner nos normes environnementales sur celles de nos concurrents étrangers, en utilisant les mêmes produits chimiques, au risque d’accélérer la sixième extinction en Europe », résume l’eurodéputée RN Annika Bruna en 2021.
Le RN tient aujourd’hui un discours résolument inverse. En février 2023, il se tient aux côtés des betteraviers venus à Paris manifester en faveur d’une réautorisation des néonicotinoïdes, et dépose une proposition de loi dans ce sens. Il demande l’arrêt total du plan Ecophyto, décrit comme un désavantage compétitif alors que la Commission européenne a renoncé à ses objectifs de baisse des pesticides. Il se félicite de la prolongation de l’autorisation du glyphosate pour dix ans, et juge que les restrictions à son utilisation en France sont aujourd’hui démesurées.
Député de Gironde et porte-parole du parti sur les questions agricoles, Grégoire de Fournas a été jusqu’à déposer une proposition de loi afin de rendre simplement consultatifs les avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail au moment de l’autorisation de mise sur le marché. « Il faut apprécier le rapport bénéfice-risque en tenant compte de l’impact sur les filières de production », estime-t-il.
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Ce viticulteur, qui guide Jordan Bardella sur les questions agricoles, « a du mal à comprendre pourquoi il faudrait continuer à se passer du glyphosate qui est un outil de productivité indispensable ». M. de Fournas « assume d’être dépendant » de cet herbicide, en estimant qu’il « ne pose pas de problème pour la santé ». « Je préfère passer un coup de glyphosate dans mes vignes plutôt que d’être obligé de prendre un tracteur, d’embaucher et d’avoir des pertes sur mes rendements. » Il assure ne pas être « un adversaire de la biodiversité », bien qu’il s’oppose à toute mesure susceptible de la sauvegarder.
« Climatosceptiques caricaturaux »
Aux yeux du Médocain, le glyphosate est un sujet tranché par le dernier avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui concluait en juillet 2023 à l’absence d’« élément de préoccupation critique ». L’évaluation de la dangerosité du glyphosate, pour ses utilisateurs et la nature, fait pourtant l’objet d’une controverse scientifique depuis de longues années. Les détracteurs de l’herbicide dénoncent une évaluation basée sur les données fournies par Monsanto. Un discours que tenait Andréa Kotarac, conseiller de Marine Le Pen, lors d’une conversation informelle en juin 2023 avec Le Monde.
Car, sur la question environnementale, le parti est toujours traversé de courants contraires. Andréa Kotarac, éduqué à ces problématiques au sein de La France insoumise, n’a jamais publié le livret synthétisant les propositions du parti sur l’écologie, qu’il promettait à l’été 2023. Le dernier conseiller « vert » de Marine Le Pen en date, Hervé Juvin, a été influent entre 2017 et 2019. A partir de la campagne présidentielle de 2022, les tenants d’une ligne plus proche des positions de la FNSEA ont repris la main : Gilles Lebreton, député européen, ou Leif Blanc, conseiller à la ruralité de Marine Le Pen, qui a depuis quitté le RN.
Un député du parti constate qu’au sein de la commission développement durable de l’Assemblée nationale le parti a délégué « les climatosceptiques les plus caricaturaux », et que la défense de la ruralité, désormais, « leur autorise tout ». Au Parlement européen, le RN s’en tient à un discours très général, « démagogique et sans intérêt pour les questions techniques », selon l’eurodéputé socialiste Christophe Clergeau, qui dénonce son absentéisme : « La défense de la petite paysannerie qu’adopte l’extrême droite des pays de l’Est et qui pouvait être la ligne à l’époque d’Hervé Juvin a disparu. Mais on peine surtout à trouver des interlocuteurs du RN dans les commissions environnement ou agriculture. »
Aux yeux d’Hervé Juvin, le parti pourrait y perdre des plumes dans l’électorat des moins de 30 ans : « La malbouffe, les perturbateurs endocriniens, l’empoisonnement des sols sont des problèmes extraordinairement lourds, qui à long terme lui poseront un problème politique. » Il sera toujours temps, alors, de changer d’avis.
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