L’éventuelle prolongation des vieux réacteurs nucléaires pose des questions systémiques
En l’absence d’une loi de programmation énergétique ou d’une PPE, l’ASN peine à concevoir la faisabilité, vis-à-vis de la sûreté et du cycle du combustible, d’un système nucléaire où cohabitent nouveaux et anciens réacteurs prolongés.
Energie | 21.05.2024 | F. Gouty

L’ASN réclame de la visibilité à long terme sur le devenir des centrales nucléaires en production, qui devraient fonctionner encore plusieurs années.
Dix-sept ans après son autorisation de création et le début de sa construction (soit douze années de plus que prévues initialement) et plus de 19 milliards d’euros dépensés depuis (contre 3,3 milliards estimés au départ), la tranche numéro trois de la centrale de Flamanville (Manche), le premier réacteur pressurisé européen de type 1 (EPR1) de France, est prêt à démarrer. Le 15 mai dernier, son exploitant, EDF, a confirmé la fin du chargement du combustible et s’apprête, d’ici à l’été, à raccorder la machine au réseau, puis à pratiquer les essais de démarrage et de montée en puissance, qui devront être validés par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
Emblème (discuté) du renouveau de la filière nucléaire française, l’EPR – et ses futurs « petits frères » de type 2 – n’est néanmoins pas ce sur quoi l’ASN mobilise sa vigilance. La prolongation potentielle des réacteurs existants jusqu’à soixante ans d’exploitation, voire au-delà, génère encore des inquiétudes laissées sans réponse.
Mesurer les moyens de ces ambitions
Depuis le discours du président de la République, Emmanuel Macron, à Belfort en février 2022, la politique énergétique du Gouvernement assume sa volonté « pro-nucléaire », notamment à travers la loi de juin 2023 dite d’accélération pour la relance du nucléaire ou le soutien aux projets de petits réacteurs modulaires (PRM). Cependant, toujours en l’absence d’une loi de programmation énergétique (ou de ce qu’il en restera) et d’une nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), cette politique ne dit toujours pas ce qu’elle entend mettre en œuvre pour assurer la prolongation souhaitée des plus anciens réacteurs jusqu’à leur soixantième anniversaire et les conséquences sur le cycle du combustible.“ Il n’est pas concevable d’avoir une politique nucléaire ambitieuse sans traiter en parallèle le problème des déchets ”Bernard Doroczszuk, ASN
« Ces sujets exigent une très grande anticipation, a rappelé le président de l’ASN, Bernard Doroczszuk, le 16 mai devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst). Aussi, nous demandons d’avoir de la visibilité à long terme », soit bien plus que les cinq années projetées par une PPE. Qui plus est, pour le gendarme de l’atome, miser uniquement sur cette poursuite « ne peut pas être la variable d’ajustement d’une politique énergétique mal calibrée » et nécessite une « vraie vision pour assurer le mix énergétique lorsque ces installations seront mises à l’arrêt, même au-delà de soixante ans ».
Mais pour garantir cette poursuite, au regard de sa faisabilité comme de sa sûreté, l’ASN doit pouvoir s’appuyer sur des « plans robustes et concevables », prouvant la « fiabilité et la sécurisation du système nucléaire dans son ensemble » face à cette nouvelle variable. Plans qui n’existent pas encore, quoique l’Autorité travaille déjà, de son côté, à évaluer les conséquences de cette éventualité. À titre de rappel, plusieurs réacteurs en activité ont d’ores et déjà dépassé leur quarantième année d’exploitation, palier d’obsolescence symboliquement retenu jusqu’à présent mais qui n’oblige en rien à les arrêter. Légalement, la durée de vie d’un réacteur n’a pas de limite tant que l’autorité compétente continue à l’autoriser par période d’au moins dix années supplémentaires.
Cependant, qui dit vieillissement accru, dit également risque d’aléas en hausse. « Comment fiabiliser, sécuriser et acceptabiliser de telles conditions d’exploitation ? »s’est interrogé ouvertement le président de l’ASN, dont la volonté est de réévaluer l’ensemble des critères de conformité et de sûreté de ces réacteurs vieillissants, notamment en prenant en compte l’impact du réchauffement climatique sur certains éléments ou composants. Cela étant, il rejette l’idée de revoir, pour cela, le rythme des visites décennales pour vérifier la conformité et améliorer la sûreté des installations. « En cinq ans [au lieu de dix], nous ne bénéficions pas du recul nécessaire. »
Réévaluer les capacités du « système nucléaire »
L’histoire du couvercle de Flamanville
La mise en service du premier EPR français se fera avec une cuve dont le couvercle s’avère défectueux. Cette situation, identifiée en 2014, n’a pas empêché l’ASN d’autoriser cette mise en service à la condition, fixée par une décision de mai 2023, que cette couverture soit remplacée lors du premier arrêt volontaire (par exemple à la fin d’un premier cycle complet de fonctionnement dans quinze à dix-huit mois). Pour cela, EDF en a commandé un neuf à Framatome qui doit être livré cet été. « Le démontage de l’ancien couvercle et le montage du nouveau demanderont des mois de travail et si l’opération avait lieu maintenant, elle aurait forcé EDF à reporter la mise en service du réacteur, a expliqué Julien Collet, directeur général adjoint de l’ASN, aux membres de l’Opecst. Nous estimons que ce sujet n’entraîne pas d’enjeu de sûreté et qu’il est d’ailleurs préférable que cette opération ait lieu durant un arrêt programmé et ne provoque pas une interruption imprévue. »
Hormis le fonctionnement des installations elles-mêmes, l’ASN s’inquiète surtout de la résilience du système nucléaire, en particulier en ce qui concerne ses capacités de retraitement, d’entreposage et de stockage. « Il n’est pas concevable d’avoir une politique nucléaire ambitieuse sans traiter en parallèle le problème des déchets », a souligné Bernard Doroczszuk. Car si jamais le parc nucléaire se gonfle d’un côté de nouveaux réacteurs mais ne se sépare pas, de l’autre, des anciens, les flux actuels de combustibles et de déchets ne seront plus valables. D’autant que la gestion française des combustibles et déchets n’est pas infaillible à l’heure actuelle. Pour ce qui est de la fourniture, Orano mise notamment sur l’extension (actée en octobre 2023) des capacités de son usine d’enrichissement d’uranium, Georges-Besse-II, près de la centrale du Tricastin (Drôme), jusqu’à 30 % d’ici à 2028. Néanmoins, Melox, son usine de retraitement à Marcoule (Gard), dont la prolongation a été récemment approuvée, « n’est pas à sa production nominale depuis de nombreuses années ». Si elle dysfonctionne ou s’arrête prématurément, l’entreposage des combustibles usés à La Hague (Manche) pourrait présenter un « risque de saturation ».
Or, « si le parc nucléaire ne peut plus entreposer ses combustibles usés, alors il ne peut plus les évacuer et nous ne pouvons plus garantir son fonctionnement », a expliqué la direction de l’ASN. De plus, en temps normal, environ 10 % des déchets nucléaires n’ont aujourd’hui pas de solution d’exutoire définitive. Celle-ci est néanmoins prévue avec le projet de centre industriel de stockage géologique (Cigéo), dont le dossier de demande d’autorisation de création (DAC) a été déposé en janvier 2023. La longue instruction technique de ce dossier s’achève progressivement depuis la présentation, en avril, des conclusions d’un premier groupe de travail. L’avis final de l’ASN sera remis au Parlement, « courant 2026 », et lancera, à son tour, entre « dix-huit et vingt-quatre mois » de consultation, puis d’enquête publique. Le feu vert définitif de lancement du projet est ainsi attendu en 2027, « avant ou après l’élection présidentielle » en fonction du bon déroulement de la procédure.
Félix Gouty, journaliste
Rédacteur spécialisé
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Relance du nucléaire : les mises en garde de l’Autorité de sûreté
Jeudi, l’autorité administrative indépendante a jugé « satisfaisant » l’état du parc, tout en multipliant les alertes sur les risques liés au vieillissement des centrales, à la corrosion ou au développement des miniréacteurs.
Par Adrien PécoutPublié le 17 mai 2024 à 10h24, modifié le 17 mai 2024 à 10h38 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/05/17/relance-du-nucleaire-les-mises-en-garde-de-l-autorite-de-surete_6233786_3244.html
Temps de Lecture 2 min.
Prolongation de la durée de fonctionnement du parc existant et projets de nouveaux réacteurs, petits ou grands : telle que souhaitée par le gouvernement, la relance du nucléaire civil en France soulève déjà bon nombre de questions du côté de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Jeudi 16 mai, à l’Assemblée nationale, cette autorité administrative indépendante (en voie de fusion avec l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) présentait son rapport sur l’état de la sûreté nucléaire en 2023 dans le pays – niveau jugé « satisfaisant ».
Hasard du calendrier, c’est la veille, le 15 mai, après une semaine de manœuvre, qu’EDF a achevé le premier chargement d’uranium dans le cœur de son réacteur EPR de Flamanville (Manche). Avec douze ans de retard, l’unité désormais la plus puissante du groupe public, soit 1 600 mégawatts (MW), devra encore monter en régime avant d’enfin commercialiser son électricité.
EDF étudie la possibilité d’exploiter jusqu’à leurs 60 ans, voire au-delà, tous les réacteurs existants. Hormis l’EPR nouvelle génération, fin 2023, la moyenne d’âge de ses cinquante-six unités déjà en fonctionnement dans le pays était de 26 ans pour les quatre de 1 450 MW, de 36 ans pour les vingt de 1 300 MW, et de 41 ans pour les trente-deux de 900 MW.
Corrosion sous contrainte
Comment anticiper le vieillissement d’une cuve de réacteur, ou d’une enceinte de confinement ? Par la voix de son président, Bernard Doroszczuk, l’ASN insiste sur un « besoin fort et immédiat d’identification des mesures à prendre ». Le « gendarme » du nucléaire est censé recevoir les conclusions d’EDF, d’ici à la fin de l’année, avant de se prononcer lui-même, en 2026.
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Il faudra aussi rester vigilant sur un phénomène détecté à l’automne 2021 : la corrosion sous contrainte. Des fissures sur certaines tuyauteries avaient conduit EDF, en 2022, à mettre à l’arrêt une bonne partie de son parc. Soit pour réparation, soit par prévention. « Personne ne peut dire et affirmer que l’on n’en trouvera pas de nouveau », prévient M. Doroszczuk, évoquant par ailleurs un certain « degré d’incertitude autour de l’origine du phénomène ». La géométrie des lignes de tuyauterie fait partie des principaux facteurs possibles. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’il s’est manifesté, le problème a surtout concerné… les seize réacteurs les plus récents.
Des « exigences spécifiques »
Voilà pour l’existant. Les chantiers pour six futurs réacteurs de grande puissance (EPR 2), eux, n’ont pas encore commencé. Ils sont prévus dans les centrales de Penly (Seine-Maritime), Gravelines (Nord) et du Bugey (Ain). Après des années d’atonie, tous ces nouveaux projets « imposent un effort exceptionnel en matière de compétences, de conduite de projets et de rigueur industrielle », souligne l’ASN.
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M. Doroszczuk relève le « manque de connaissances », chez certains sous-traitants, des « exigences spécifiques » aux équipements nucléaires. « La pression du planning » et la crainte de pénalités en cas de retard peuvent pousser un fournisseur à des falsifications et autres irrégularités, par exemple au moment d’établir la conformité ou non d’un produit.
Parmi ses mises en garde, l’ASN modère, plus précisément, l’« engouement » autour des projets de miniréacteurs. Ces modèles réduits (SMR ou AMR), dits « innovants », se font encore attendre. Le 29 avril, la start-up Jimmy a déposé auprès du gouvernement une demande d’autorisation de création – une première, en France, pour ce type d’installation. Son générateur thermique de 10 MW produirait de la chaleur décarbonée pour une usine du sucrier Cristal Union, à Bazancourt (Marne). Ce qui pose d’emblée une question d’acceptabilité sociale, le site n’étant pas encore nucléarisé.
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Dans ce microcosme des miniréacteurs, la majorité des porteurs de projet sont sans « véritable expérience d’exploitant nucléaire », rappelle Stéphanie Guénot-Bresson, commissaire de l’ASN. Et les « plus innovants de ces projets » misent sur des « combustibles spécifiques » pour lesquels, à ce jour, « il n’existe pas (…) d’installations de retraitement des combustibles usés ».
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