Notre-Dame de Paris : « Beaucoup ont espéré que l’incendie provoque un déclic sur les dangers du plomb, il n’en est rien »
Tribune
Laurent PelpelChercheur en architecture
Le chercheur en architecture Laurent Pelpel déplore, dans une tribune au « Monde », le choix du plomb pour les travaux de restauration de la cathédrale. « Il serait facile de trouver un matériau de substitution », assure-t-il.
Publié hier à 15h00 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/21/notre-dame-de-paris-beaucoup-ont-espere-que-l-incendie-provoque-un-declic-sur-les-dangers-du-plomb-il-n-en-est-rien_6234609_3232.html
Les responsables de cette opération se sont vautrés dans le déni tout au long du chantier. L’un affirmait qu’aucune poussière de plomb ne s’était échappée le 15 avril 1979 (Philippe Villeneuve, RTL, 15 octobre 2019). L’autre vantait le plomb comme un « métal noble » (Jean-Louis Georgelin, France 2, 2022), ou comme un modèle vertueux d’« économie circulaire ». De tels délires auraient dû susciter des interrogations : ils n’ont provoqué que le désintérêt de l’opinion.
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La protection du patrimoine et la protection de l’environnement devraient pourtant aller de pair. Sauvegarder l’intégrité d’œuvres humaines remarquables et lutter contre la dégradation de l’environnement résultent de la même démarche intellectuelle. Mais avec le plomb, il faut bien reconnaître que les deux s’opposent. Si l’on ne sait pas se débarrasser du plomb, sauf à le mettre « sous le tapis », reconnaissons qu’il serait facile de trouver un matériau de substitution pour les monuments concernés. Plus de la moitié des églises de Paris et plus de la moitié des cathédrales du nord de la Loire sont couvertes d’ardoises, pour le plus grand plaisir de ceux qui les admirent, et pour le soulagement de ceux qui les entretiennent.
Les tenants du plomb doivent donc s’incliner. Car les dégâts du plomb de Notre-Dame ne datent pas d’hier. Eugène Viollet-le-Duc [1814-1979, architecte ayant restauré la cathédrale de Paris] lui-même s’en était ému. Dix ans après la construction de sa flèche, il fallut en refaire le plomb de couverture, attaqué par l’acide pyroligneux du chêne, puis y revenir par deux fois depuis.
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Le vaste chantier qui s’était ouvert début 2019, avec quinze ans de retard, représentait la troisième tentative de « sauvetage » de la couverture de la flèche. Ce chantier fut finalement, selon toute probabilité, à l’origine de l’incendie du 15 avril. Ce soir-là, on put assister à un feu de métal, incontrôlable, très dangereux pour les pompiers en intervention et pour les riverains non mis en garde. Le déplombage de l’édifice retarda d’un an le nouveau chantier de restauration qui s’ensuivit. Tout ça pour… remettre du plomb « à l’identique » (discours d’Emmanuel Macron du 9 juillet 2020) !
Un nouveau cycle de pollution
Pourtant, ce nouveau plomb, avant d’arriver à Notre-Dame, a déjà un casier judiciaire : plomb de récupération, sa transformation en matériau neuf a demandé de nombreuses opérations de transport, d’épuration, de fonte, de mise en forme… toutes dangereuses pour les ouvriers concernés. C’était bien pour fuir ce passif industriel que les fonderies de plomb ont autrefois quitté Paris, puis la province, pour finir par presque disparaître du territoire national aujourd’hui.
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D’ici à la fin de l’année, la couverture neuve de Notre-Dame va entamer un nouveau cycle de pollution : dégradation par les oiseaux et par l’acide pyroligneux du chêne dégagé par la charpente qui transforme le plomb en céruse (une matière toxique), pollution des eaux pluviales, noircissement, déformation par la chaleur. Sans parler d’un potentiel nouvel incendie, au sujet duquel tout le monde sait que le risque zéro n’existe pas.
Bien sûr, la question du plomb n’est pas limitée à Notre-Dame. Elle concerne beaucoup de grands monuments historiques, principalement propriété de l’Etat. Des chantiers majeurs de couverture au plomb ont eu lieu récemment à Versailles et au Panthéon. D’autres sont en cours sur les cathédrales de Reims, de Beauvais, de Clermont-Ferrand, notamment. C’est bien le service des Monuments historiques qui est en cause. Le sacrifice de Notre-Dame n’exonère pas d’un changement radical : l’interdiction du plomb sur les monuments historiques.
Laurent Pelpel est architecte et urbaniste de formation, auteur de recherches et de publications sur le patrimoine, dont « La Formation architecturale au dix-huitième siècle en France » (dir., Fondation Royaumont, 1980). Il a récemment lancé une pétition demandant l’interdiction du plomb, accessible sur le site de l’Assemblée nationale.