« La disparition de la biodiversité devrait donner des insomnies aux dirigeants de toutes les entreprises de l’agroalimentaire »
Tribune
Jérémie Wainstain, expert de la mesure environnementale, s’alarme, dans une tribune au « Monde », du contraste entre la mobilisation des entreprises sur la « décarbonation » et l’inertie du secteur agroalimentaire face aux menaces sur le vivant.
Publié hier à 06h30 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/21/la-disparition-de-la-biodiversite-devrait-donner-des-insomnies-aux-dirigeants-de-toutes-les-entreprises-de-l-agroalimentaire_6234537_3232.html
Le secteur agroalimentaire est sans nul doute le principal responsable de la disparition de la biodiversité au niveau mondial. Du fait des pratiques intensives de production, notre alimentation détruit massivement les écosystèmes terrestres et marins, et se trouve responsable de 80 % de la déforestation.
Pourtant, tout se passe comme si l’industrie agroalimentaire n’avait pas encore bien pris conscience de son impact massif sur la biodiversité. Ce sujet reste encore un point aveugle, invisibilisé par celui des émissions carbone, de la réduction des emballages ou du gaspillage alimentaire.
Rappelons à toutes fins utiles que la biodiversité n’est pas un sujet comme les autres : c’est la clé de voûte de nos systèmes alimentaires. Les vers de terre, les arbres, les champignons, les abeilles sont les ouvriers invisibles (et gratuits) qui permettent aux agriculteurs de produire ce qui nous nourrit. Sans biodiversité, pas de pollinisation, pas de sols fertiles, pas de recyclage des nutriments, pas de régulations des espèces invasives ou des maladies. Sans biodiversité, pas de purification de l’eau et de l’air, pas de régulation du climat par les zones humides.
Conséquences concrètes de très court terme
Pour les entreprises de l’agroalimentaire, la disparition accélérée de la biodiversité à l’échelle planétaire a donc des conséquences très concrètes et de très court terme. Elle accroît les risques d’approvisionnement en matière première, et donc de réduction des marges. Elle accroît les risques sanitaires sur les productions agricoles, et donc de qualité des produits.
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Elle accroît les difficultés d’adaptation des chaînes de production aux risques climatiques. Et elle fait porter sur les marques les risques de réputation associés à la destruction des écosystèmes vivants. La biodiversité est un capital commun dont la disparition concerne toutes les entreprises de l’agroalimentaire et devrait donner des insomnies à leurs dirigeants. Force est de constater que ça n’est pas le cas.
Dans tous les secteurs économiques, les stratégies de développement durable des entreprises sont aujourd’hui quasiment toutes focalisées sur la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). C’est évidemment un axe important, mais qui est notoirement insuffisant dès qu’on parle d’alimentation.
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Contrairement aux secteurs du transport, de l’énergie ou de l’automobile, l’agriculture et l’agroalimentaire sont des secteurs qui sont en lien direct avec la nature et qui travaillent de la matière vivante. Leur stratégie de durabilité doit donc nécessairement prendre en compte les impacts des pratiques agricoles sur la biodiversité et y intégrer des actions de préservation ou de restauration.
Trois cents indicateurs
La bonne nouvelle, c’est que des indicateurs de mesure existent et qu’ils couvrent la plupart des contextes et des productions agricoles mondialisées. Selon Christian Bockstaller, de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), plus de trois cents indicateurs de biodiversité sont aujourd’hui référencés dans des publications, répartis en indicateurs de « pression » (mesure de l’utilisation des terres et de l’eau, de la perte d’habitat et de l’utilisation d’engrais), indicateurs d’« état » (mesure de la santé des espèces et de l’intégrité des écosystèmes) ou indicateurs « prédictifs », qui permettent de faire le lien entre les actions et leurs effets.
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Qu’il s’agisse de déforestation, de pollution des eaux, de pesticides dans des champs de blé ou de surpêche industrielle, on sait aujourd’hui évaluer et modéliser scientifiquement les impacts de ces pratiques sur la biodiversité. Et grâce à la méthode de l’analyse du cycle de vie (ACV), qui définit précisément les règles comptables d’affectation des impacts, on sait aussi remonter ces impacts à l’échelle de chaque référence produit, dans chaque catégorie et dans chaque rayon des supermarchés, jusqu’au consommateur.
Tout est donc prêt pour que les entreprises du secteur agroalimentaire s’emparent pleinement du sujet de la biodiversité. La boîte à outils est là, prête à être adaptée au contexte et aux chaînes d’approvisionnement des industriels et des distributeurs. Il faut agir aujourd’hui, maintenant, sans attendre.
De nouvelles réglementations environnementales
L’autre bonne nouvelle, c’est que la régulation avance implacablement et à grands pas. Au cours des cinq prochaines années, une trentaine de nouvelles réglementations environnementales sont prévues avec pour objectif de mettre les entreprises face à leurs responsabilités environnementales. Les deux mesures les plus emblématiques concernent les émissions carbone : cette année, la France a introduit le dispositif de rapport sur le développement durable des entreprises (CSRD), et à partir de 2026, le mécanisme d’ajustement aux frontières pour le carbone (CBAM) entrera en vigueur dans le cadre de la législation européenne sur le Green Deal.
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Concernant la protection de la biodiversité, les choses commencent aussi à s’organiser. En France, CDC Biodiversité a par exemple récemment lancé le Global Biodiversity Score (GBS) permettant aux entreprises de réaliser leur « bilan biodiversité » : un premier pas vers la mise en place de stratégies plus globales. Et au niveau international, suite au succès du Science Based Targets Initiative (SBTi) très orienté carbone, le SBT Network a lancé le programme Science Based Targets for Nature (SBTn), qui permet désormais aux entreprises de s’engager concrètement pour la protection de la biodiversité.
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Les services écosystémiques sont indispensables au secteur agroalimentaire. Leur préservation nécessitera des engagements et des investissements. Il est temps à présent de prendre ses responsabilités envers la nature et faire en sorte que notre atterrissage alimentaire soit le moins douloureux possible.
Jérémie Wainstain est l’auteur de « L’Equation alimentaire. Nourrir le monde sans pétrole en réparant la nature et le climat » (Editions France Agricole, 2022).