Curieux abaissements de normes concernant le métabolite d’un pesticide (le chlorothalonil) et le nouveau plan Ecophyto

Pollution de l’eau potable : les risques liés à un métabolite de pesticides revus à la baisse

Par Raphaëlle Aubert et Stéphane Foucart

Publié aujourd’hui à 09h00, modifié à 10h15

Temps de Lecture 3 min.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/05/22/eau-potable-les-risques-lies-a-un-metabolite-de-pesticides-revus-a-la-baisse_6234792_3244.html

Les faitsLes autorités sanitaires estiment, sur la base de travaux fournis par la firme Syngenta, que l’un des produits de la dégradation du fongicide interdit chlorothalonil est moins toxique que suspecté. Sa présence excédait les normes dans plus d’un tiers des échantillons d’eau potable en France.

Un bassin de décantation de l’usine d’eau potable de Méry-sur-Oise (Val-d’Oise), le 13 mars 2024.
Un bassin de décantation de l’usine d’eau potable de Méry-sur-Oise (Val-d’Oise), le 13 mars 2024. BERTRAND GUAY / AFP

Une bonne part de l’eau potable distribuée en France redevient conforme aux critères réglementaires de qualité. Dans un avis publié mercredi 22 mai, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) réévalue à la baisse le danger potentiel du plus répandu des produits de dégradation (ou « métabolites ») de pesticide, avec comme effet immédiat de relever de près de dix fois sa concentration acceptable dans les eaux destinées à la consommation humaine. Et de remettre ainsi dans le giron de la conformité réglementaire bon nombre de réseaux de distribution qui l’avaient quittée.

La substance en question, le R471811, est un métabolite du chlorothalonil – un fongicide commercialisé par Syngenta, utilisé à partir de 1970 et interdit en 2020. Dans un rapport de mars 2023, l’Anses révélait que 34 % des échantillons d’eau potable analysés en France contenaient plus que 0,1 microgramme par litre (µg/l), limite autorisée pour cette molécule, alors classée « pertinente » – c’est-à-dire susceptible d’être problématique pour la santé.

La fixation des seuils de qualité obéit à une mécanique réglementaire subtile : par défaut, ce seuil est fixé à 0,1 µg/l pour tous les pesticides et leurs métabolites dits « pertinents », et à 0,5 µg/l pour leur somme. Quant aux métabolites considérés comme « non pertinents » – peu susceptibles de présenter un danger pour la santé humaine –, leur seuil réglementaire est fixé à 0,9 µg/l.

Ces valeurs seuils sont fixées en application du principe de précaution à un niveau très bas, en particulier pour tenir compte des incertitudes scientifiques (effet des mélanges, etc.). Ils n’ont pas de valeur sanitaire : consommer une eau non conforme aux critères de qualité n’implique pas nécessairement un risque pour les consommateurs. Les seuils sanitaires, eux, indiquent la possibilité d’un risque pour les consommateurs s’ils sont dépassés. Ils sont généralement établis par extrapolation de données obtenues sur des animaux de laboratoire et sont souvent bien plus élevés.

Données rassurantes

L’Anses estime aujourd’hui avoir reçu de Syngenta des données suffisamment rassurantes pour considérer le R471811 comme « non pertinent », relevant du même coup sa concentration acceptable. Le taux de non-conformité des échantillons d’eau potable dû au R471811 va ainsi mécaniquement chuter bien en deçà des 34 %. Interrogée, l’Anses n’était pas immédiatement en mesure de chiffrer l’effet de ce changement de seuil sur ce taux.

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« Dans la majorité des cas, il n’existe pas de données toxicologiques sur les métabolites de pesticides, on se fonde donc par défaut sur les propriétés de la molécule mère, dit-on à l’Anses. Si des dangers sont identifiés sur celle-ci, on considère par défaut que ses métabolites sont “pertinents”, sauf si on dispose de données ou d’éléments de preuve pour les dédouaner. » En l’occurrence, le chlorothalonil est considéré comme « cancérogène suspecté » par les autorités européennes, un classement « cancérogène probable » ayant été proposé avant que le fongicide ne soit retiré du marché. « C’est la raison pour laquelle, en 2022, nous avions considéré le R471811 “pertinent” », explique l’agence.

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Mais, dans son dernier avis, l’Anses juge les données et les informations supplémentaires fournies par le fabricant comme étant de nature à lever certains doutes. D’abord, selon des données expérimentales obtenues in vitro fournies par la firme suisse, le R471811 ne serait pas génotoxique (toxique pour l’ADN). Ensuite, au terme d’une analyse pointue, les experts de l’Anses estiment que les mécanismes biochimiques par lesquels le chlorothalonil peut provoquer des cancers rénaux sont incompatibles avec la structure chimique de sa molécule fille. Celle-ci est donc peu susceptible, estime l’agence, de partager les propriétés cancérogènes de sa molécule mère.

L’Anses « continue de surveiller »

Quid des propriétés de perturbation endocrinienne ? Les experts de l’Anses constatent l’absence de données pour le R471811. Ils s’en remettent donc aux propriétés de sa molécule mère. Hélas, constate l’agence, le chlorothalonil « n’a pas fait l’objet d’une évaluation réglementaire réalisée suivant le document d’orientation EFSA/ECHA [Autorité européenne de sécurité des aliments/Agence européenne des produits chimiques] de 2018 » – c’est-à-dire en se fondant sur les méthodes les plus à jour. Pour autant, à partir des données disponibles, les autorités européennes estiment « peu probable que le chlorothalonil présente des propriétés susceptibles de perturber le système endocrinien » – opinion suivie par l’Anses, et en vertu de laquelle le R471811 est réputé ne pas disposer de telles propriétés.

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Cette opinion risque de faire débat : dans l’édition de juin de la revue Chemosphere, des chercheurs chinois publient une revue systématique de la littérature scientifique sur la toxicité du chlorothalonil et estiment que celui-ci « peut avoir une action toxique perturbant le système endocrinien » d’une diversité de manière et chez plusieurs espèces. « Le fait de reconsidérer le classement d’un métabolite comme non pertinent ne signifie en aucun cas qu’on cesse de le surveiller, dit-on à l’Anses. Et le seuil de 0,9 µg/l reste en tout état de cause très protecteur. En outre, si de nouvelles données sont publiées, nous sommes fondés à nous auto-saisir pour réévaluer la pertinence de cette molécule. »

A l’inverse, les experts de l’Anses conservent à un autre métabolite du chlorothalonil, le R417888, retrouvé au-delà du 0,1 µg/l réglementaire dans environ 3,7 % des réseaux d’eau potable testés, son statut de métabolite « pertinent ».

Raphaëlle Aubert

Stéphane Foucart

« Le nouveau plan Ecophyto constitue une authentique fraude démocratique »

Chronique

Stéphane Foucart

Avec le plan Ecophyto 2030, annoncé par le gouvernement le 6 mai, s’envole l’ambition d’une réduction des usages des pesticides. En cause : le nouvel indicateur, frauduleux, observe, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié le 12 mai 2024 à 04h45  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/12/le-nouveau-plan-ecophyto-constitue-une-authentique-fraude-democratique_6232692_3232.html

Après des semaines d’attente, le gouvernement a enfin clarifié sa position sur l’avenir du plan Ecophyto, mis en « pause », début février, en réponse à la colère du monde agricole. Lundi 6 mai, la publication du nouveau plan (Ecophyto 2030) a confirmé l’abandon de toute ambition de réduction des usages de pesticides, à la fois problème de santé publique et principale cause d’effondrement de la biodiversité sous nos latitudes. Et ce, indépendamment des efforts des agriculteurs. Ces derniers jours, le ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire, Marc Fesneau, et sa déléguée, Agnès Pannier-Runacher, ont fermement défendu l’idée que le cap d’une « réduction de 50 % des pesticides », à l’horizon 2030, était maintenu, au point d’accuser ceux qui en doutent de propager des « fausses informations ».

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Des propos d’une singulière légèreté qui reviennent à accuser d’affabulation le conseil scientifique et technique du plan Ecophyto – des chercheurs et des ingénieurs des organismes publics de recherche et des instituts techniques, nommés pour leur connaissance du sujet. Une prépublication rendue publique début mai, signée par la grande majorité des membres du conseil, montre en effet que le nouvel indice européen chargé de suivre les usages et les risques des pesticides, dit « HRI », pour Harmonised Risk Indicator, ne rend compte en réalité ni de l’usage ni des risques de ces produits. Il est d’ailleurs très difficile de savoir de quoi il rend compte exactement. Une chose est sûre : c’est un thermomètre lourdement truqué.

Mon collègue Romain Imbach a détaillé, dans un long et minutieux décryptage des travaux du conseil scientifique et technique, les moyens de ce trompe-l’œil. Quiconque en aura pris connaissance ne peut qu’être convaincu du caractère frauduleux du nouvel indicateur. Une expérience de pensée très simple permet à un enfant de cours élémentaire de le comprendre. Il faut malgré tout se concentrer un peu et rassembler toute son attention.

Classement en quatre catégories

Avant tout, il faut savoir que le HRI classe les pesticides en quatre catégories. D’abord, il y a les produits à « faible risque », si rares qu’ils pèsent pour presque rien dans l’indice (groupe 1). Ensuite, viennent les produits autorisés qui ne sont pas classés cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR) ou perturbateurs endocriniens (groupe 2). Viennent après ceux autorisés, mais classés CMR et qui sortiront du marché à brève ou moyenne échéance (groupe 3). Enfin, il y a les produits interdits et utilisés à titre dérogatoire (groupe 4).

Calculer le HRI est un jeu d’enfant. A chaque groupe son coefficient de risque : 1 pour le premier, 8 pour le deuxième, 16 pour le troisième et, enfin, 64 pour les produits interdits. Si vous avez suivi, vous savez désormais que 16 kilos d’un produit du groupe 1 comptent, dans le HRI, autant que 2 kilos de ceux du groupe 2, 1 kilo de ceux du groupe 3 et 250 grammes des produits interdits.

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Nous pouvons maintenant procéder à notre expérience de pensée. En 2020, un agriculteur traite un champ de 1 hectare avec la dose réglementaire de 1 kilo d’un produit « A », appartenant au groupe 3. Le HRI correspondant à ce traitement est donc de 16. L’année suivante, en 2021, le produit « A » sort du marché et passe dans le groupe 4. L’exploitant utilise donc en remplacement le produit « B », appartenant également au groupe 3 et dont la dose réglementaire est identique, à savoir 1 kilo par hectare. Un esprit raisonnable ne peut que reconnaître que rien n’a changé entre 2020 et 2021. Et pourtant, entre 2020 et 2021, le HRI du traitement de ce même hectare a baissé de… 75 % !

Comment une telle magie est-elle possible ? C’est simple : la décision réglementaire d’interdire le produit « A » en 2021 a un effet rétroactif sur l’année 2020, dont il faut recalculer le HRI. Celui-ci n’est plus de 16, mais de 64. Le HRI peut donc être réduit des trois quarts sans que rien n’ait en réalité changé. Imaginons maintenant que le produit « B » ait été plus efficace que le précédent, avec une dose réglementaire de 500 grammes à l’hectare pour un même résultat, la chute du HRI pour ce traitement entre 2020 et 2021 serait alors, sans aucun changement réel, de 87,5 %. Dans ces deux cas, l’indice historique de suivi du recours aux pesticides en place depuis quinze ans, le nombre de doses unités (NODU) serait resté identique d’une année sur l’autre.

Inertie de l’évaluation réglementaire

On comprend mieux que les calculs du conseil scientifique et technique montrent une baisse du HRI de quelque 33 % entre 2011-2013 et 2021, sans aucune politique volontariste du gouvernement. Ces calculs permettent d’ores et déjà d’anticiper une baisse supplémentaire de 10 points en 2022, grâce à l’interdiction, cette année-là, d’un unique produit, le mancozèbe. Qui sera remplacé à l’identique par des substances non encore interdites. Ce qu’il faut comprendre est que le classement CMR des pesticides est un processus dynamique : le point commun à tous les produits interdits est d’avoir été un jour autorisés. Le chlorothalonil, le chlorpyrifos, la chloridazone, l’imidaclopride ou le S-métolachlore, par exemple : tous ces produits, récemment interdits ou en passe de l’être, ont passé des décennies, parfois plus d’un demi-siècle, sur le marché.

L’inertie réglementaire est telle que bon nombre de produits aujourd’hui catégorisés 2 finiront par être interdits et remplacés, alimentant ainsi une baisse trompeuse et éternellement reconduite du HRI. On le voit, le plan Ecophyto 2030 ne repose pas seulement sur un choix technique controversé : il constitue une authentique fraude démocratique. Il offrira aux prochains gouvernements, en France et en Europe, la possibilité de communiquer des chiffres spectaculaires de « réduction des pesticides », en l’absence de toute baisse réelle du recours à ces produits. Cela s’appelle tromper l’opinion.

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Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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