A force d’assister, impuissants, aux conséquences du dérèglement climatique, de plus en plus de scientifiques choisissent de s’engager

Lassés d’alerter sur le climat sans être entendus, des chercheurs sortent de leur « neutralité »

Par Audrey Garric et David Larousserie

Publié le 20 mai 2024 à 18h00, modifié à 15h47 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/05/20/engagement-des-scientifiques-le-ton-monte-dans-les-labos_6234452_1650684.html

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Enquête

A force d’assister, impuissants, aux conséquences du dérèglement climatique, de plus en plus de scientifiques choisissent de s’engager : prises de parole sur les réseaux sociaux, soutiens à des actions en justice, désobéissance civile… Tous se questionnent aussi sur l’avenir de la science.

Depuis plus de trente ans, Wolfgang Cramer alerte inlassablement sur la disparition des espèces, les conséquences de la hausse du niveau de la mer et l’adaptation à ces menaces qui deviendra toujours plus difficile, voire impossible. Depuis plus de trente ans, l’écologue, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), consigne ces périls dans les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Et, depuis plus de trente ans, il observe, impuissant, les émissions de gaz à effet de serre croître et la biodiversité s’éteindre. Un paramètre a toutefois évolué : le chercheur a rejoint les rangs du groupe de désobéissance civile Scientifiques en rébellion, fin 2022. A 67 ans, il a pris pour la première fois la parole lors d’une manifestation – autorisée, samedi 11 mai, contre les projets de construction de gigantesques bassines de rétention d’eau dans le Puy-de-Dôme.

Des militants de Scientifiques en rébellion et d’Extinction Rebellion bloquent une écluse dans le port du Havre pour protester contre la création d’un terminal GNL flottant par TotalEnergies, le 12 mai 2023. EDOUARD MONFRAIS-ALBERTINI / HANS LUCAS VIA AFP

L’écologue Wolfgang Cramer (CNRS, au centre) assiste à la manifestation de soutien aux militants écologistes, Fanny Delahalle (à gauche) et Pierre Goinvic, avant leur procès pour vol du portrait d’Emmanuel Macron, à Lyon, le 2 septembre 2019.  NICOLAS LIPONNE / NURPHOTO VIA AFP

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« Pendant toutes ces années, on a fait une grave erreur. Au nom d’une fausse idée de science neutre, on n’a pas fait comprendre aux gens qu’on est dans une crise existentielle », regrette le scientifique de l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale. Il veut désormais « hausser le ton », montrer qu’il est « profondément touché » pour que « tout le monde le soit aussi ». Et ne plus s’interdire de nommer les « causes de la crise » : l’industrie polluante, l’agriculture intensive, les SUV.

Comme Wolfgang Cramer, de plus en plus de climatologues, d’écologues, de physiciens ou de sociologues décident de sortir de leurs laboratoires pour investir l’agora. Tribunes, prises de parole sur les réseaux sociaux, soutiens à des actions en justice, désobéissance civile : ces scientifiques ne veulent plus se contenter de chroniquer les crises écologiques en cours. Frustrés par ce qu’ils perçoivent comme une « inaction », ils souhaitent non seulement alerter le grand public, mais aussi faire pression sur les acteurs politiques.

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Cet engagement des blouses blanches est ancien – sur la lutte ouvrière, l’émancipation des femmes, le nucléaire, le sida ou les OGM –, mais il s’est renouvelé autour des questions environnementales (climat, biodiversité, ressources…) ou sanitaires (crise du Covid-19 oblige), et dans les modes d’action. Une profusion de nouvelles associations, collectifs ou organisations témoignent des velléités de scientifiques à agir face à l’urgence : les Ateliers d’écologie politique (Atécopol, Ecopol, la Fabrique des questions simples…), Labos 1point5, EffiSciences, Scientifiques en rébellion, Projet CO2

Questionnements dans les labos

Mais comment s’engager ? Jusqu’où aller ? Les chercheurs ne risquent-ils pas de fragiliser leur crédibilité, d’exposer leur carrière, de déroger à la neutralité traditionnellement attendue de la science, de transgresser la frontière entre science et politique ? Cet enjeu suscite de forts questionnements et des tensions dans les laboratoires. « Les jeunes chercheurs notamment voudraient que la communauté s’engage davantage. Plus généralement, il y a une demande de réflexion collective sur ces enjeux », explique Eric Guilyardi, océanographe au laboratoire Locean (Institut Pierre-Simon-Laplace).

Face à ces interrogations, une journée de débats sur l’engagement des chercheurs a été organisée au siège du CNRS, à Paris, mardi 21 mai, à l’initiative de deux comités d’éthique des principaux organismes de recherche, le Comité d’éthique pour les sciences (Comets) pour le CNRS, et Ethique en commun pour l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, l’Institut de recherche pour le développement et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

Les deux instances ont publié sur ces questions des avis en 2023 qui concluent qu’un scientifique a le droit d’exprimer des positions engagées et qui précisent à quelles conditions. « Intégrité, déontologie, humilité » pour Ethique en commun, qui considère comme « souhaitables » ces engagements. « Intégrité, fiabilité, rigueur » pour le Comets, qui indique aussi l’importance de dire d’« où l’on parle ».

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Ce désir d’interventions publiques reste pourtant minoritaire, une majorité de chercheurs privilégiant plutôt la production de connaissances. Selon une étude de 2022 des sociologues Michel Dubois et Catherine Guaspare, ayant interrogé 2 100 membres du personnel de recherche du CNRS, 5 enquêtés sur 10 privilégient le « devoir de neutralité », un peu moins de 40 % la « liberté d’expression ».

« Je me vois mal m’embarquer dans un engagement public, alors que tout mon temps est déjà consacré à produire et analyser des données, les communiquer dans des articles ou à des colloques scientifiques. On ne peut pas tout faire », témoigne Gilles Reverdin, 67 ans, océanographe à Locean, qui travaille sur la température et la salinité des courants. Sans compter qu’il se considère comme un « piètre communicateur » faute de formation.

Une neutralité assez fictive

Si la prise de parole des chercheurs ne va pas de soi, c’est également en raison de la notion de neutralité, souvent invoquée pour limiter leur liberté d’expression. Les deux avis des comités d’éthique considèrent qu’elle n’est pas un obstacle à l’engagement, jugeant impossible de séparer le citoyen du scientifique. Cette neutralité est même assez fictive. « Cette notion n’a pas de sens, car la recherche se fait en pratique dans un cadre qui n’est pas neutre, qu’il s’agisse des financements ou des applications des travaux de recherche », rappelle Camille, de Scientifiques en rébellion, jeune doctorante en biophysique qui préfère rester anonyme.

Le terme fait aussi sourire Matthieu Latapy, informaticien au laboratoire d’informatique LIP6 de Sorbonne-université, membre du même collectif, mais aussi de Sciences citoyennes et de l’Ecopol. « Certains collègues trouvent que mes sujets de recherche ne sont pas neutres, alors même qu’ils travaillent sur la reconnaissance faciale ou sur la surveillance par drones», dit-il. Retournant également l’argument, le climatologue Christophe Cassou, directeur de recherche au CNRS, estime que « la neutralité contribue à maintenir le statu quo, ce qui veut dire de manière indirecte cautionner l’augmentation des risques climatiques ».

A une époque de polarisation des opinions et où les fake news malmènent la science, de nombreux scientifiques appellent à réinvestir les questions qui intéressent la cité, à la manière d’un devoir. « Il y a un besoin d’expertise auprès des décideurs et du grand public. Si l’on n’y va pas, on laisse la place à de faux experts, qui ne s’appuient pas sur les données scientifiques », s’inquiète Eric Guilyardi, par ailleurs membre du Comets. Le climatologue Jean Jouzel, qui avait soutenu Anne Hidalgo (PS) lors de sa réélection à la Mairie de Paris en 2020, regrette également que « les scientifiques ne soient pas assez présents dans les décisions politiques ». Une « déconnexion » entre les deux mondes, qui pourrait expliquer le manque d’écoute des chercheurs par les politiques.

La maire de Paris et candidate à sa réélection, Anne Hidalgo (à droite), en compagnie du climatologue Jean Jouzel, lors du lancement de sa campagne pour les élections municipales de mars 2020, à Paris, le 13 janvier 2020.  ALAIN JOCARD / AFP

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Une fois le cap de l’engagement franchi, beaucoup de scientifiques durcissent leurs positions. Une colère nourrie par l’accélération des crises, les « reculs » du gouvernement en matière d’environnement, mais aussi par la criminalisation croissante des militants écologistes, qualifiés d’« écoterroristes » par le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin.

Des propos qui ont poussé Christophe Cassou, engagé dans la formation des fonctionnaires ou des médias au climat, à « sortir d’une forme de devoir de réserve » et à dénoncer les projets qu’il juge incompatibles avec les objectifs de réduction des émissions. Non à l’A69, l’autoroute qui doit relier Castres (Tarn) à Toulouse. Non aux puits de pétrole en Aquitaine. S’il se l’autorise, c’est « grâce à l’évaluation scientifique collective, qui renforce la confiance ». Sa casquette d’auteur principal du GIEC, lors du dernier rapport, ou sa participation au collectif Atécopol, qui regroupe 250 chercheurs de toutes les disciplines, lui fournissent une « vision d’ensemble » sur les risques climatiques et les leviers d’action.

Militants, non, mais engagés, oui

A l’instar d’autres scientifiques qui s’engagent, ces prises de position lui valent d’être accusé de militantisme. Ce terme, repoussoir pour la communauté scientifique, a par exemple été brandi par le député Jean-Pierre Taite (Loire, Les Républicains) lors de l’audition de la présidente du Haut Conseil pour le climat (HCC), Corinne Le Quéré, à l’Assemblée nationale, en octobre 2023« Le climat n’est-il pas un prétexte pour des climatologues militants pour condamner définitivement notre élevage ? », questionnait-il, avec des propos fleurant le climatoscepticisme, pour critiquer le dernier rapport annuel du HCC, qui préconise de limiter la consommation de viande.

Valérie Masson Delmotte, directrice de recherche au CEA, intervient contre la menace de dissolution des Soulèvements de la Terre, le 12 avril 2023.
Valérie Masson Delmotte, directrice de recherche au CEA, intervient contre la menace de dissolution des Soulèvements de la Terre, le 12 avril 2023.  RAPHAEL KESSLER / HANS LUCAS

« Le terme de scientifique militant prend de l’ampleur pour rejeter des faits scientifiques qui dérangent, et les faire passer pour des opinions », regrette la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte. L’ancienne coprésidente du groupe 1 du GIEC fait aussi l’objet de nombreuses attaques depuis qu’elle a soutenu les Soulèvements de la Terre, en avril 2023, à la suite de la manifestation contre les mégabassines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres). « J’avais pesé chaque mot, en faveur de la liberté d’expression et de la défense de l’environnement, et contre la violence, mais maintenant beaucoup essaient de me discréditer », indique-t-elle. La chercheuse, qui multiplie les interventions, auprès d’élus de tous bords, d’industriels ou de banques, souligne que seul son discours pour les Soulèvements de la Terre a conduit à des critiques.

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Ces accusations de militantisme ont même ébranlé des institutions. En février, l’Inrae a supprimé un post sur son compte X relayant le travail d’un de ses chercheurs qui montrait les efforts des restaurants pour limiter la viande. La raison officielle ? Une mauvaise rédaction… mais ce retrait faisait suite à de nombreuses réactions négatives sur le réseau social, considérant l’organisme comme « antiviande » ou « militant »« Il ne faut pas céder à ces critiques, regrette Christine Noiville, la présidente du Comets. Il faut vraiment protéger les chercheurs contre ces tentatives de disqualification de recherches sous prétexte que les résultats ne plaisent pas, alors même qu’ils restituent simplement des données scientifiques factuelles. »

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Militants, non, mais engagés, oui. Avec une position du curseur souvent difficile à trouver. Pour beaucoup de scientifiques, la désobéissance civile reste encore une ligne rouge. En se tenant à l’écart d’actions illégales, Eric Guilyardi, qui préside l’Office for Climate Education, estime avoir un « impact plus important » et pouvoir toucher les décideurs politiques ou les directions des institutions scientifiques. De la même manière, Christophe Cassou n’a pas exploré cette voie plus radicale par peur d’« introduire un biais initial » avec ses interlocuteurs. Mais il ne se l’interdit pas à l’avenir.

Manifestation appelée par Scientifiques en rébellion et Extinction Rebellion contre les pesticides et l’érosion de la biodiversité, au Jardin des Plantes à Paris, le 4 mars 2023.
Manifestation appelée par Scientifiques en rébellion et Extinction Rebellion contre les pesticides et l’érosion de la biodiversité, au Jardin des Plantes à Paris, le 4 mars 2023.  STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

S’ils restent minoritaires, les scientifiques « rebelles » n’en sont pas moins toujours plus nombreux. Le collectif Scientifiques en rébellion, créé début 2020 à la suite d’un appel dans Le Monde, revendique désormais 1 900 sympathisants, avec de nouvelles recrues chaque semaine. Presque tous les mois, ces hommes et ces femmes, de toutes les disciplines et de tous âges, mènent des actions chocs pour alerter : interpellation du conseil d’administration de BNP Paribas concernant les « ambiguïtés » de sa politique climatique le 14 mai, blocage d’axes routiers, invasion du tarmac de Roissy ou encore occupation du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, en 2022.

Lire la tribune (2020) :  L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire »

Cette prise de risques juridiques, par des chercheurs considérés comme prudents et modérés, « sert à montrer la gravité de la situation », explique Jérôme Guilet, 39 ans, membre du collectif dès ses débuts, qui a mené une dizaine d’actions. Les mots d’ordre sont toujours les mêmes : non-violence, « pas d’atteinte majeure aux biens » et avec une présentation de faits scientifiques « rigoureux ».

Faut-il faire de la recherche autrement ?

Un engagement qui a un prix : l’astrophysicien du CEA a fait cinq gardes à vue, cinq jours de détention provisoire en Allemagne et été l’objet de trois procédures judiciaires, dont une pour laquelle il a été relaxé. En raison de cette ardoise déjà chargée, il dit désormais « hésiter un peu plus avant les actions », mais ne compte pas s’arrêter. D’autant qu’il l’assure, ni ces opérations ni la prison n’ont eu de conséquence sur sa carrière. « J’ai été soutenu par ma hiérarchie », se réjouit-il. A ses yeux, non seulement la crédibilité des scientifiques « rebelles » n’est pas entachée, mais elle en ressort renforcée lorsqu’ils agissent « en accord avec les alertes écologiques qu’ils lancent ». Aux Etats-Unis, la biogéochimiste Rose Abramoff a tout de même perdu son emploi après avoir déployé une banderole appelant les chercheurs à sortir de leurs laboratoires, lors d’une conférence scientifique.

La biogéochimiste Rose Abramoff lors d’un rassemblement contre les « banques véreuses », qui financent les énergies fossiles, à Washington (Etats-Unis), le 21 mars 2023.
La biogéochimiste Rose Abramoff lors d’un rassemblement contre les « banques véreuses », qui financent les énergies fossiles, à Washington (Etats-Unis), le 21 mars 2023.  ALEX BRANDON / AP

Lire l’enquête : Devant l’urgence climatique, de plus en plus de scientifiques tentés par la radicalité : « La désobéissance civile est un acte désespéré, pour alerter sur la situation dramatique dans laquelle on est »

Ce qui se joue dans ces débats n’est pas seulement l’engagement pour l’avenir de la planète, mais aussi celui pour la science. Faut-il faire de la recherche autrement ? Faut-il l’arrêter ? Faut-il la refonder ?

Chez les plus radicaux, certains considèrent la science comme une partie du problème. « Il y a en science une volonté de démesure qui engendre la croissance par plus de production, et par la construction d’une culture qui repousse les limites », explique François Graner, biophysicien de l’université Paris Cité, qui parcourt les estrades avec cette question provocante : « Faut-il arrêter la recherche ? » Le véritable cheval de bataille de celui qui est en outre candidat aux Européennes sur la liste « Paix et décroissance » est donc moins la réforme de la science que celle du système économique.

« La décroissance ? C’est du long terme. Or, on n’a pas le temps », rétorque Yves Laszlo, mathématicien à l’université Paris-Saclay, qui avec des collègues défend un autre engagement. Depuis quelques mois, il pousse un « Projet Manhattan de la transition écologique » : 1 milliard d’euros pour un centre de recherche et d’innovation mondial développant des procédés décarbonés. « Un projet scientiste ! », critique François Graner. « La crise écologique justifie des actions exceptionnelles. On ne peut continuer le business as usual [“les affaires comme si de rien n’était”] », répond Yves Laszlo.

Entre ces positions extrêmes, d’autres formes d’engagement pour transformer la recherche agitent les laboratoires. A l’Ecole normale supérieure de Lyon, le physicien Pablo Jensen essaie d’« explorer des manières différentes de produire des savoirs en lien avec le climat ou l’environnement, et en ouvrant au-delà du monde académique », comme des projets low-tech ou des constructions en terre pour le bâtiment. En octobre, il coorganisera les secondes Journées d’été des savoirs engagés et reliés, qui creuseront ce sillon. En outre, comme Sciences citoyennes, il défend l’idée qu’une convention citoyenne choisisse l’affectation de 10 % du budget national de la recherche.

Le groupe de scientifiques Atecopol participe à une conférence sur les conséquences de la science sur le climat, à Toulouse, le 9 mars 2022.  ALAIN PITTON / URPHOTO VIA AFP

« Je connais beaucoup de collègues qui réorientent leurs sujets de recherche pour être plus en accord avec leurs valeurs », constate Georges Debrégeas, chercheur CNRS à Sorbonne Université, coauteur d’un texte prospectif sur la transition écologique de l’Institut de physique du CNRS, qui soulignait cette tendance à « bifurquer ». Des astronomes deviennent écologues, des chimistes étudient des procédés low-tech, des neuroscientifiques se piquent d’écologie politique, des mathématiciens calculent des empreintes carbone… « J’ai décidé de choisir mes sujets en les ouvrant à d’autres types d’acteurs, comme les associations ou les syndicats, plutôt que certaines entreprises », explique Matthieu Latapy, informaticien spécialiste des réseaux, qui travaille avec la CGT sur les conséquences d’un blocage du périphérique lors de manifestations. « C’est une vraie recherche et même un problème assez joli scientifiquement », précise-t-il.

Pour beaucoup, le système de recherche actuel basé sur la compétition entre scientifiques ne semble pas compatible avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ce qui laisse un peu d’espoir à Georges Debrégeas : « La lutte contre le réchauffement peut permettre aux chercheurs de faire d’une pierre deux coups. Contribuer à la transition écologique et mettre fin aux défauts du système de recherche actuel. Et, tout en décarbonant, retrouver la qualité, la coopération et le plaisir. »

Rectificatif le mardi 21 mai à 18h30 : Nous avions attribué à tort au député Hubert Ott (Haut-Rhin, Démocrates) des propos prononcés par Jean-Pierre Taite (Loire, Les Républicains).

Audrey Garric

David Larousserie

Christine Noiville, présidente du comité d’éthique du CNRS : « Les scientifiques ont le droit et la liberté de s’engager »

Face à l’essor des réseaux sociaux, de la crise environnementale et à l’arrivée de jeunes chercheurs plus critiques que leurs aînés, le besoin de préciser les divers modes d’expression des scientifiques dans l’espace public était devenu indispensable, explique la chercheuse et juriste. 

Propos recueillis par David Larousserie et Audrey GarricPublié le 20 mai 2024 à 17h30, modifié hier à 09h59

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/05/20/christine-noiville-presidente-du-comite-d-ethique-du-cnrs-les-scientifiques-ont-le-droit-et-la-liberte-de-s-engager_6234451_1650684.html

Temps de Lecture 4 min.

Christine Noiville, directrice de recherche au CNRS à l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne, est juriste et présidente du comité d’éthique du CNRS, le Comets. En 2023, cette instance rendait un avis sur les divers modes d’expression des scientifiques dans l’espace public, « Entre liberté et responsabilité : l’engagement public des chercheurs et chercheuses ».

Christine Noiville, lors d’une conférence à Paris, en octobre 2012.
Christine Noiville, lors d’une conférence à Paris, en octobre 2012.  FRANCOIS GUILLOT / AFP

Pourquoi le comité d’éthique du CNRS a-t-il choisi de se prononcer sur l’engagement des chercheurs ?

Les scientifiques sont engagés de longue date, pour ou contre les OGM, le nucléaire, la procréation médicalement assistée… Mais nous avons constaté un renouvellement de cette grande tradition, sur trois aspects au moins. D’abord, la médiatisation a changé d’échelle. La réalité des médias et des réseaux sociaux fait que l’on entend de plus en plus de chercheurs. Le débat scientifique, y compris entre pairs, se tient de plus en plus sur les réseaux sociaux, mais dans des conditions qui posent parfois question.

Le deuxième élément, c’est évidemment la crise environnementale. De plus en plus de chercheurs se demandent comment continuer dans leur labo à produire de la connaissance dans ce contexte. Ils constatent que le monde s’effondre et se disent qu’il faut quand même essayer d’agir pour l’empêcher.

Enfin, les jeunes changent la donne. Ils maîtrisent les réseaux sociaux, sont très sensibles aux questions d’environnement ou de droits humains et surtout n’ont pas une vision de la science cantonnée à la production de connaissances, comme la plupart de leurs aînés. Ils sont beaucoup plus critiques sur les applications de la science, ou sur sa prétendue « neutralité ». Globalement, on pourrait dire qu’ils ont un sens des responsabilités plus aiguisé.

Quelles questions nouvelles ces changements posent-ils ?

A tous les niveaux, nous avons identifié des questionnements et des tensions. La direction du CNRS se demande comment s’y prendre avec des collectifs particulièrement engagés. Les directeurs de labo s’interrogent sur la manière de concilier plusieurs opinions dans les équipes : comment protéger les chercheurs qui s’engagent et sont attaqués, comment préserver ceux qui ne veulent pas s’engager mais se considèrent poussés à agir par leurs collègues. Certains craignent même pour l’image de leur labo. Enfin, au niveau individuel, des questions difficiles se posent. Ai-je le droit de m’engager ? Si oui, est-ce que je le peux, sans nuire à ma crédibilité ? Faut-il le faire ?

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Il y a donc un besoin de règles ou de guides. Par notre avis ou celui de mes homologues du Comité Ethique en commun, qui représente l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, l’Institut de recherche pour le développement, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, nous essayons de donner des clés pour rédiger de tels cadres.

Les scientifiques ont-ils le droit de s’engager et de quelle façon ?

D’abord, il faut rappeler la définition que nous avons retenue de l’engagement, qui est de prendre publiquement position à des fins normatives pour peser sur l’action publique. Cela englobe les pétitions, les prises de parole dans les médias, le soutien à des procès, l’activisme en général. Nous avons laissé au second plan, dans cet avis, d’autres formes d’engagement comme choisir un sujet de recherche « ayant du sens », la vulgarisation ou la médiation scientifique, ou encore l’expertise à des fins de décisions politiques. Mais certaines recommandations peuvent quand même les concerner.

Nous rappelons que les scientifiques ont le droit et la liberté de s’engager. C’est même vertueux, car ils ont quelque chose à apporter au débat public. Surtout à une époque où certains invitent à se taire et où la liberté académique est menacée.

Mais ce droit va avec des devoirs, qui sont des conditions de crédibilité et de responsabilité des chercheurs. Ils ne doivent pas transiger avec l’intégrité scientifique, doivent s’appuyer sur des données fiables. Ils doivent aussi contextualiser les faits le plus possible, « situer » leur engagement en précisant « d’où » ils parlent. Ce qu’ils doivent éviter, c’est de profiter de leur statut de chercheur pour induire le public en erreur. Bref, ils doivent être à la hauteur de la confiance que leur accorde la société.

Que faites-vous de la neutralité invoquée dans certaines règles juridiques et déontologiques ?

Cette notion traduit le fait que le scientifique devrait se contenter de faire état de données vierges de toute valeur. C’est en réalité une vue de l’esprit. Le scientifique ne laisse pas ses valeurs au placard avant d’entrer dans le laboratoire. En revanche, on peut être d’accord pour dire qu’il doit être le plus objectif possible, avoir une démarche scientifique la plus robuste possible, pour produire des données les plus fiables possibles. A la notion de neutralité, on doit préférer celles de fiabilité, de quête d’objectivité, d’intégrité…

Dans les textes réglementant le métier de chercheur de la fonction publique, cette obligation de neutralité apparaît pourtant. Le Comets considère qu’elle renvoie aux fonctions que le chercheur est amené à assumer en tant qu’agent. Il doit laisser de côté, par exemple quand il est impliqué dans un processus de recrutement, toute considération politique, religieuse ou idéologique. Mais cela ne lui interdit pas de s’exprimer.

Cet engagement peut-il aller jusqu’à la désobéissance civile ?

C’est compliqué. Le comité est resté entre deux eaux. La raison d’être de la désobéissance civile est d’être illégale, donc ce n’est pas quelque chose qu’il convient de soutenir, ni même d’accepter. Encore plus s’il y a de la violence et des atteintes aux personnes ou aux biens. Mais il faut reconnaître que ces actions sont parfois utiles pour faire bouger les lignes et faire avancer l’action publique. J’ai travaillé sur le sujet de l’arrachage des OGM, qui me gênait, mais cela a été à l’origine de réflexions intéressantes par exemple au sein du Haut Conseil des biotechnologies [qu’elle a présidé de 2014 à 2017]. En outre, la jurisprudence, dans certains cas, ne condamne pas la désobéissance civile. On ne peut pas non plus mettre tous ces actes dans le même sac, une banderole, une occupation ou un caillassage.

Alors nous avons invité le CNRS à la plus grande prudence sur ce sujet. L’organisme n’est ni la justice ni la police. Il n’a pas à condamner a priori ce genre d’actions. Il doit notamment attendre de voir ce que la juridiction pénale décide et être attentif aux répercussions dans les labos.

Faut-il arrêter certaines recherches si elles ont trop d’impact négatif sur l’environnement ?

Nous avons répondu positivement à cette question dans notre avis précédent consacré à l’éthique environnementale. La « sérendipité », l’idée que la recherche produit le meilleur quand elle n’est pas guidée par les applications, est très ancrée dans les mentalités des scientifiques, mais pour résoudre la crise écologique cela ne suffira pas. Certes, les organismes agissent déjà en faveur de la transition écologique, mais il conviendrait aussi d’ouvrir le débat sur le choix des sujets de recherche, par exemple en évaluant l’équilibre bénéfices-risques en termes d’effets sur l’environnement. Il faudrait donc pouvoir s’autoriser à dire sur quoi on accepte ou non de travailler et consacrer plus d’efforts à des sujets apportant des solutions aux problèmes. Nous n’y sommes pas encore vraiment.

David Larousserie et  Audrey Garric

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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