« L’avenir de la santé se bâtira en commun, en mettant de côté les querelles stériles »
Tribune
Alors que les cliniques privées annoncent un mouvement de grève pour début juin, près de mille professionnels et représentants de l’ensemble des hôpitaux publics affirment dans une tribune au « Monde » que le système de santé public n’est en rien avantagé.
Publié hier à 07h30 Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/05/17/les-cliniques-privees-en-ordre-de-marche-pour-un-arret-d-activite-inedit_6233827_3224.html
Face aux difficultés d’accès aux soins et à la persistance d’une dette de santé publique préoccupante depuis le début de la pandémie de Covid-19, le gouvernement a décidé fin mars d’augmenter les tarifs de certaines spécialités faisant l’objet d’un sous-recours aux soins. C’est le cas des activités de médecine, soins palliatifs et greffes.
S’estimant lésés que les priorités retenues − qui répondent aux besoins de santé des Français – ne correspondent pas aux activités que les cliniques privées préfèrent réaliser, leurs représentants menacent de faire grève à partir du 3 juin. Ce choix leur appartient, mais il n’est pas sans conséquences. Comme toujours, l’hôpital public répondra présent pour tous les patients, y compris lorsque les cliniques fermeront leurs portes.
Sur le fond, la protestation des représentants du secteur privé véhicule l’idée d’un secteur public avantagé : il n’en est rien, puisque le soutien aux filières prioritaires s’applique de la même façon au secteur public et au secteur privé. Sur la forme, leurs exigences donnent trop souvent lieu à l’expression d’un mépris du service public autant qu’à des représentations fausses et inutilement polémiques, allant jusqu’à accuser des équipes de l’hôpital public d’être financées « pour ne pas travailler ». L’excès se passe de commentaires. Rappelons cependant que le secteur privé lucratif a bénéficié des hausses de rémunération prévues par le Ségur de la santé et financées sur fonds publics.
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Les défis qui nous attendent imposent d’avancer ensemble, loin des querelles stériles, pour inventer la santé de demain. Une santé au service de nos concitoyens, à la hauteur de leurs attentes et en mesure de leur redonner confiance dans le système de santé.
Dans un système de santé riche de sa diversité, les forces et les apports de chacun doivent être reconnus. Partout en France, de l’hôpital de proximité aux centres hospitaliers universitaires, 1 344 hôpitaux publics assurent l’accès aux soins de toute la population. Leur force est d’allier l’excellence et la polyvalence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Intervenant dans toutes les disciplines de médecine, de chirurgie ou de psychiatrie, les hôpitaux publics ont des profils d’activité beaucoup plus diversifiés que les cliniques privées. Ils assurent plus de 80 % de la permanence des soins en établissement.
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L’activité de gynécologie-obstétrique, jugée non rentable par certains, en est une bonne illustration : l’hôpital public est le seul qui accompagne l’ensemble des patientes et des grossesses, en particulier celles qui sont complexes avec pathologies ou accouchements difficiles, et prend en charge les nouveau-nés nécessitant des soins de réanimation. Sans oublier que les hôpitaux publics accueillent tous les patients, indépendamment de leurs origines ou ressources, concentrant par exemple près de 60 % des dépenses de l’aide médicale de l’Etat.
Des exemples d’efficacité
Malgré cela, les équipes hospitalières publiques sont des exemples d’efficacité, loin des contre-vérités sur une supposée « suradministration ». Entre 2010 et 2022, elles ont assuré une activité en croissance de 9 % en nombre de séjours, quand leurs effectifs n’augmentaient que de 6 %. Pour assurer les douze millions de séjours d’hospitalisation réalisés chaque année à l’hôpital public, un million de professionnels s’y investissent au quotidien, médecins, soignants ou non soignants. La filière dite « administrative », qui représente 10 % seulement des effectifs hospitaliers, contre 13 % dans les cliniques privées, correspond pour plus de la moitié aux secrétariats médicaux.
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Les hôpitaux publics, en premier lieu les centres hospitaliers universitaires (CHU), sont enfin au service de tout le système de santé en menant une politique de recherche et de formation désintéressée, ambitieuse et offensive pour maintenir en santé la population et continuer de dispenser des soins d’excellence à toutes et tous.
Oui, l’hôpital public est la colonne vertébrale de notre système de santé. La lumière y est toujours allumée, il ne compte pas ses heures, ne sélectionne pas les patients et innove pour notre santé, avec les patients, leurs représentants, les acteurs de ville, le secteur privé, les élus. Chacun doit en prendre conscience. Nous devons collectivement respect aux centaines de milliers de femmes et d’hommes dont l’engagement est de servir leur prochain.
Dans un contexte national et international complexe, le chemin du redressement en santé est escarpé. Il impose des choix clairs et forts. Trois priorités nous semblent devoir guider les décisions à prendre.
Travailler avec l’autre dans le respect
D’abord, une meilleure organisation des filières de soins est nécessaire. Territoire par territoire, engageons un diagnostic à partir duquel nous construirons les filières pertinentes de demain, en tenant compte des besoins de la population, des objectifs de qualité et sécurité des soins et des ressources humaines disponibles.
Ensuite, cette nouvelle organisation des soins doit reposer sur un collectif, loin de l’esprit de chapelle. CHU et CH, professionnels libéraux, cliniques : chacun doit prendre sa part et travailler avec l’autre dans le respect. Ce collectif doit organiser la participation de chacun à la permanence des soins pour la rendre soutenable ainsi que la contribution à l’orientation pertinente des patients pour garantir l’équité d’accès aux soins.
Enfin, la prévention doit trouver une traduction concrète puissante. Tout le monde est d’accord sur ce point. Mais nous avons besoin d’outils. Un modèle de financement doit être bâti pour que chacun ait intérêt à faire du dépistage, à se mobiliser pour éviter les hospitalisations quand une alternative peut être trouvée.
Les pistes de travail sont nombreuses et les chantiers qui nous attendent immenses. L’ampleur de la tâche commande d’unir nos forces, par-delà nos clivages.
Alors disons-le : l’heure est à l’audace et à la responsabilité, dans le respect de chacun.
Sont signataires de cette tribune : Philippe El Saïr, président de la Conférence des directeurs généraux de CHU ; Thierry Godeau, président de la Conférence des présidents de Commission médicale d’établissements (CME) de centres hospitaliers (CH) ; Arnaud Robinet, président de la Fédération hospitalière de France ; Francis Saint-Hubert, président de la Conférence nationale des directeurs de centres hospitaliers (CNDCH) ; Rémi Salomon, président de la Conférence des présidents de CME de centres hospitaliers universitaires (CHU) ; Christophe Schmitt, président de la Conférence des présidents CME de centres hospitaliers spécialisés (CHS).