Les industriels nuisent à la santé publique avec leurs produits et ils camouflent cette nuisance par tout un tas de moyens. Mélissa Mialon, ingénieure en agroalimentaire, titulaire de la Chaire de professeur junior à l’INSERM sur la recherche sur les systèmes de santé, auteure de Big Food & Cie, comment la recherche du profit à tout prix nuit à notre santé (Thierry Souccar, 2021), identifie les pratiques et les effets nourris par l’avidité des industriels. Les conclusions de ses enquêtes, menées avec d’autres chercheurs, sont très claires : la source des problèmes remonte au système capitaliste.
publié le 12/05/2024 Par Laurent Ottavi
Laurent Ottavi (Élucid) : Vous explorez l’univers des industriels dans votre livre. De qui parle-t-on exactement ?
Mélissa Mialon : Je m’appuie beaucoup dans mes exemples sur l’industrie agroalimentaire que je connais bien en tant qu’ingénieur dans ce domaine. J’entends par là toute la chaîne de production qui s’étend des producteurs de fruits et légumes ou d’autres matières premières comme le lait et la viande, aux transformateurs (de grandes marques telles que Coca-Cola), aux distributeurs (les supermarchés et les autres plateformes de distribution) et aux entreprises connexes, qui œuvrent dans les relations publiques, le marketing ou délivrent d’autres types de services. Je m’intéresse aussi dans mes travaux à d’autres industries, notamment celle du tabac, de l’alcool et du médicament.
Élucid : Pour quelles raisons les jugez-vous responsables d’une dégradation de la santé des individus ? Certains pourraient vous rétorquer que nous vivons plus longtemps que par le passé…
Mélissa Mialon : Nous vivons plus longtemps, certes, mais nous sommes par contre plus souvent malades qu’avant. De plus, les industriels sont la cause de beaucoup de maladies chroniques. Dans les trois publications que nous avons fait paraître après le livre dans la revue médicale du Lancet, nous avions évalué que quatre industries seulement se trouvaient à l’origine de 30 % des morts – l’industrie agroalimentaire, celle de l’alcool, du tabac et des énergies fossiles.
Manger les produits ultra-transformés de l’industrie agroalimentaire augmente les risques d’avoir un cancer, un diabète ou d’autres maladies non transmissibles (MNT) ou maladies chroniques. Fumer accroît les possibilités de développer un cancer du poumon. Boire de l’alcool est à l’origine d’une grande diversité de cancer. Les énergies fossiles, enfin, sont la cause de problèmes respiratoires graves.
Ces maladies telles que les cancers, le diabète ou encore les maladies cardio-vasculaires, sont dites non transmissibles par contraste avec le début du XXe siècle, période lors de laquelle les principaux problèmes étaient posés par les bactéries, les virus et les microbes transmissibles d’un individu à un autre. L’explosion du nombre de maladies non transmissibles fut concomitante à l’accès des populations à des produits industriels vendus de façon agressive à travers la publicité et d’autres procédés.
« Les industriels ont bien conscience de la nocivité de ce qu’ils vendent. »
Pour quelles raisons les mêmes qui nuisent à notre santé sont-ils aussi à l’origine de programmes de régime ou de boissons sans alcool ?
Je parle dans mon livre de Nestlé qui détient une entreprise de régime amaigrissant, WeightWatchers, qui a aussi appartenu pendant des années à Heinz, le roi du ketchup. Ceux qui nous rendent malades par leurs produits prétendent donc nous soigner. Ils ont bien conscience de la nocivité de ce qu’ils vendent. Une fuite d’un document interne de chez Nestlé estimait à 60 % le taux de produits nuisibles en interne, selon des critères qui n’étaient pourtant pas des plus élevés.
Or, le régime qu’ils proposent n’est pas une solution, non seulement parce qu’il n’est pas forcément efficace, mais aussi et surtout parce que maigrir n’empêche pas de développer des cancers à cause d’une alimentation ultra-transformée ou d’une forte consommation d’alcool. En plus de tenter de se donner une bonne image, les industriels cherchent, par le biais de ces offres de régimes ou de boissons sans alcool, à étendre leur marché en touchant un autre public.
Vous vous intéressez aux « déterminants commerciaux de la santé », autrement dit, à la manière dont les industriels nous rendent malades et à comment ces derniers cherchent à le camoufler. À quel point les produits malsains vendus sont-ils plus avantageux pour eux que des produits plus qualitatifs ?
Ces produits coûtent très peu cher à produire, d’une part parce qu’ils nécessitent très peu de matières nobles et qu’ils sont composés d’ingrédients peu coûteux, mais aussi parce que les prix sont tirés vers le bas, ce qui implique une pression salariale, voire des délocalisations. Leur autre atout est qu’ils se gardent longtemps.
Du fait de ces moindres coûts de fabrication et de leur longue conservation, les industriels tirent beaucoup de profits de ces produits, d’autant plus qu’ils construisent autour d’eux toute une image, très loin de la réalité, de production locale et de nature, qui permet de vendre plus cher. Les industriels bénéficient aussi de l’image qu’ils ont construite autour de leur marque en général et des promesses de bonheur qui lui sont associées dans les publicités ou le marketing.
Vous évoquez notamment les stratégies dirigées vers les enfants, qui ont du mal à distinguer le vrai du faux. Pouvez-vous donner des exemples de « stratégies agressives » à destination des plus jeunes ?
La quasi-totalité des produits Kinder vient de loin et est très emballée, comme la plupart des produits malsains. Ils ont un Nutri-Score « E », censé faire baisser leur consommation. Kinder a donc fait beaucoup de lobbying en France et ailleurs contre la mise en place de cette mesure, d’autant plus que le chocolat industriel est leur seul marché, contrairement à d’autres industries comme Nestlé et Danone, aux portfolios plus diversifiés. Ils ont aussi exercé leur influence auprès de différentes communautés pour se donner une bonne image.