Me too en panne à l’hôpital

Me too à l’hôpital : le changement ce n’est pas vraiment maintenant

Aurélie Haroche|19 Avril 2024 https://www.jim.fr/viewarticle/me-too-à-lhôpital-changement-n-pas-vraiment-2024a10007lh?ecd=wnl_all_240516_jim_daily-doctor_etid6521633&uac=368069PV&impID=6521633&sso=true

Paris – Cette fois-ci, c’est la bonne. Encore. Depuis que Karine Lacombe, chef du service de maladies infectieuses de l’hôpital Saint-Antoine, a dénoncé dans les colonnes de Paris Match les agissements de Patrick Pelloux (dont certains pourraient être considérés comme des agressions) qui fut urgentiste dans ce même établissement, beaucoup veulent y voir une étape essentielle dans la dénonciation et la lutte contre les violences sexuelles et sexistes à l’hôpital. Pourtant, c’est loin d’être la première fois que l’on assiste à une prise de parole médiatique forte sur le sujet.

Qui se souvient par exemple qu’Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé, avait évoqué en 2017 le dégoût que lui inspiraient les réflexions dégradantes incessantes de ses confrères masculins, parfois en outre accompagnées de gestes salaces ? Surtout, au cours des dix dernières années (au moins), les enquêtes, les hashtags, les dénonciations se sont multipliés. Des associations, telles que Donner des Elles à la santé, se sont constituées. A chaque fois, les mêmes discours sont entendus sur l’omerta, le même désir de changement est exprimé. Pourtant, le silence est un oubli et chaque nouvel assaut médiatique est perçu comme un élément déclencheur. 

Des faits politiques, pas des faits divers 

Cette répétition peut interroger sur l’efficacité de ces mouvements. Lever le voile est sans conteste la première vertu de ces prises de parole médiatiques, qui s’accompagnent systématiquement d’un déferlement de témoignages sur les réseaux sociaux, dont l’ampleur donne souvent le vertige. Néanmoins, puisqu’on ne compte plus le nombre de fois où a été décrété le lancement de Me too à l’hôpital (et ailleurs), la capacité de ces phénomènes à faire profondément évoluer la socitété peut être discutée.

D’ailleurs, certains, même parmi ceux les plus déterminés à agir, s’interrogent sur les risques de dévoiement. Ainsi, médecin généraliste engagé dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, Docteur Zoé tentait d’expliquer cette semaine sur X, la raison pour laquelle elle avait choisi ne de répondre que de façon restreinte aux sollicitations des journalistes qui l’ont invitée cette semaine à s’exprimer sur le sujet : « Je l’ai dit à plusieurs reprises ici (…) j’ai vécu beaucoup de violences sexuelles dans ma vie. Dans mon entourage, et de par mon métier, j’ai vu beaucoup de gens victimes. Ça m’a marquée à vie et le militantisme a été un de me mes moyens pour guérir. Comprendre que ce que j’ai vécu était aussi massif, comprendre que des millions d’autres gens l’avaient vécu, ça révolte, mais ça permet aussi de comprendre qu’il ne s’agit pas du hasard ou de faits individuels, mais bien d’un effet de système. C’est un enjeu politique, sociétal. (…) Dire « Moi aussi » a plusieurs fonctions. Pour les victimes, d’abord, cela permet de ne pas se sentir seules et de moins se sentir coupables (…) Dire « Moi aussi » permet de faire prendre conscience de l’ampleur du phénomène. Les hommes de notre entourage, si bien intentionnés soient-ils ne voient pas ce que nous vivons si nous ne leur racontons pas. Plusieurs fois. En répétant. Encore et encore. Dire « moi aussi », pour moi, c’est surtout agir politiquement. (…). Venir montrer ses marques est difficile, c’est intime. Mais cette part de mon intimité est profondément politique, c’est pourquoi je la partage. Dans ce contexte, il m’est insupportable de me dire qu’on pourra prendre des petits bouts de mon intimité pour n’en garder que le sensationnel en le dépouillant de son caractère politique, pour en faire un sujet de quelques secondes au journal de 13h car « c’est dans l’actu ». Je sais qu’il s’agit des contraintes de la production de l’information, mais ça ne me convient pas. Nos histoires ne sont pas des faits divers. Ce sont des faits politiques ». 

Une telle réflexion signale combien la notoriété des personnes impliquées, comme dans le cas des Dr Karine Lacombe et Patrick Pelloux peut être à double tranchant : à la fois, cela assure une large publicité, mais en même temps cela peut détourner une partie de l’attention, animée par une forme de voyeurisme, sur les éléments uniquement anecdotiques, plutôt que sur la dimension sociétale. 

Des évolution concrètes… mais qui restent abstraites 

Pourtant, en dépit de ces limites (liées également au fait que la force probante des témoignages individuels ne peut être absolue), Me too, dans chaque secteur et à chaque nouvelle incursion, a entraîné des changements presque concrets. Ainsi, il y a déjà quatre ans, était publié un décret précisant les critères auxquels doit répondre le dispositif de signalement des violences sexuelles, du harcèlement et des agissements sexistes dans toutes les institutions de la fonction publique… dont les hôpitaux.

Cependant, dans les faits, « certains sont pour l’instant passés entre les mailles du filet » remarque la vice-présidente de l’association Donner des Elles à la santé, le Dr Coraline Hingray, psychiatre. Dans une interview au site Madmoizelle, elle révèle également le faible recours à ces fameuses cellules : « Ce qu’on voit dans notre baromètre de l’année dernière, c’est que sur le nombre de femmes qui ont vécu ce type de violence, seules 3 % en ont parlé à leur hiérarchie ou à la cellule de signalement ». 

Un continuum de la parole aux actes ? 

L’impact de Me too ne concerne cependant pas que les institutions. Il devrait également frapper les esprits. En découvrant les dizaines (voire centaines) de commentaires affligeants sur les réseaux sociaux, un électrochoc devrait se produire chez les hommes leur rendant totalement insupportable l’idée qu’ils puissent perpétuer à leur tour ces comportements ou favoriser un climat propice à la minimisation de ces comportements. Pourtant, l’évolution des mentalités (très difficile à mesurer) pourrait être encore plus laborieuse que celle des institutions (sachant qu’elles sont toutes deux intrinsèquement liées).

Les baromètres se suivent et se ressemblent : « Avec Donner des Elles, cela fait depuis 2020 qu’on réalise un baromètre annuel sur ce sujet, en interrogeant des médecins hospitaliers, femmes et hommes confondus. 78 % de femmes sondées rapportent avoir été victimes de violences sexistes et sexuelles dans leur carrière, et c’est un chiffre parfaitement stable depuis des années», indique Coraline Hingray. Bien sûr, cette stabilité est en partie liée au fait que la « tolérance » qui pouvait exister il y a quelques décennies s’estompe. Non pas que la gravité des faits ait changé, ni même la perception de cette gravité (multiplier les allusions graveleuses à longueur de garde et les agrémenter de gestes déplacés n’était pas moins dommageable hier qu’aujourd’hui et les femmes d’hier ne les appréciaient pas plus qu’à présent), mais c’est la conscience qu’il est possible de s’en plaindre qui s’est affirmée.

« D’ailleurs, on constate dans notre baromètre qu’on a jusqu’à 30 % de femmes qui ont été victimes de propos sexistes, voire de gestes déplacés, et qui n’en avaient pas pris conscience », signale Coraline Hingray. Mais au-delà de ces « baromètres » destinés à donner une vue globale et qui ne permettent pas toujours de connaître la situation des plus jeunes praticiens, les enquêtes réalisées par les associations et syndicats d’internes semblent confirmer la persistance de possibles dérives parmi les nouvelles générations. Le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes affirmait d’ailleurs au début de l’année que les stéréotypes sexistes et les manifestations machistes avaient tendance à progresser chez les jeunes, conduisant à remettre en question l’idée d’une réelle évolution de la société (d’ailleurs invoquée d’une certaine manière, maladroitement, par Patrick Pelloux en guise de défense). A cet égard, parmi les propos les plus intéressants de Karine Lacombe, ceux concernant sa fille, qui a également choisi la médecine, sont probablement les plus édifiants. Elle affirme ainsi que comme elle sa fille est régulièrement confrontée à des remarques déplacées répétées, telles : « Si tu t’ennuies pendant la garde, la petite est là ». 

Une certaine conception de l’humour

Face à ces constats et à ces témoignages, certains s’interrogent sur l’existence ou non d’une spécificité hospitalière, alors qu’on le sait un très grand nombre de secteurs ont eux aussi été confrontés à des révélations et des scandales. Il y a deux ans, Anna Boctor, pneumo-pédiatre et ancienne chef de clinique des Hôpitaux de Paris et Lamia Kerdjana, anesthésiste-réanimatrice, ancienne chef de clinique des Hôpitaux de Paris et présidente du syndicat Jeunes médecins Ile-de-France titraient ainsi une tribune publiée dans le Monde : « Ces hôpitaux dont nous sommes si fiers en tant que citoyens ne peuvent rester les derniers bastions français du sexisme ». 

Cependant, pour Rachel Bocher, psychiatre et présidente de l’Intersyndicale nationale des praticiens hospitaliers (INPH), interrogée par Libération, « L’hôpital est le reflet de la société et les violences s’y exercent comme ailleurs ». Elle assure d’ailleurs ne pas avoir constaté de « vague ou de montée des plaintes ». De fait, concernant les agressions et les harcèlements sexuels, il est en effet peu probable (en tous cas on l’espère) que les établissements hospitaliers soient plus exposés que les autres champs de la société, si ce n’est qu’une forme de proximité peut favoriser quelques passages à l’acte. Beaucoup cependant ont voulu noter que la grivoiserie y était très largement répandue. D’aucuns d’ailleurs ont souhaité rappeler que les blagues, mêmes les plus lourdes, ne constituaient pas stricto sensu des agressions. De fait, l’humour (si toutefois il ne s’accompagne pas d’attouchement) même le plus mauvais doit être apprécié comme une manifestation de la liberté d’expression.

Cependant, quand ce qui est appelé humour consiste en la répétition systématique des mêmes allusions, centrées vers les mêmes personnes, provoquant manifestement un malaise (voire la crainte de dérives plus importantes) dans l’assistance et qu’elles sont perpétrées dans un sentiment d’impunité, car s’appuyant sur son propre pouvoir, alors on sort totalement du cadre de l’humour. Or cet « humour » ravageur demeure très fréquent à l’hôpital. La « catharsis » qui a bon dos est souvent invoquée pour l’excuser. Pourtant, on aurait tout autant pu considérer que le stress et la proximité de la mort, conduiraient à une considération redoublée pour le respect de l’autre et pour le respect de son stress… Apparemment non*. 

Inexistantes sanctions 

S’il est difficile de considérer totalement l’hôpital comme un « bastion » du sexisme, l’omerta qui y règne, la protection des « agresseurs » en raison de la perpétuation des mêmes entre-soi (si les femmes sont majoritaires dans bien des disciplines, elles sont encore minoritaires dans les instances décisionnelles… et elles ne sont en outre pas toujours, quand elles en font partie, le meilleur rempart contre les violences sexuelles), ne sont pas plus une spécificité des établissements de santé. Ce qui pourrait être davantage remarqué ce sont les conditions structurelles qui contribuent à la faiblesse des sanctions (outre le fameux « entre soi »).

Outre l’Ordre des médecins qui s’est très souvent illustré pour son absence de diligence sur le sujet (parvenant parfois à se montrer plus sévère à l’égard des « lanceurs d’alerte » que des coupables), le fait que les sanctions disciplinaires contre les médecins hospitaliers relèvent de la prérogative du CNG complexifient les recours et limitent les décisions. « Selon l’enquête publiée en mars 2019 par l’intersyndicale Action praticiens hôpital (…) au moins 15 % des femmes médecins ont été victimes de situation de harcèlement ou d’humiliation sexuelles en milieu hospitalier, sans que les responsables soient inquiétés. Une sanction n’a été prononcée à l’égard du coupable que dans 7 % des cas », remarquaient dans le Monde il y a deux ans Anna Boctor et Lamia Kerdjana. « La difficulté quand il s’agit de médecins, c’est que le parcours est beaucoup plus complexe et que la hiérarchie sur le médecin hospitalier public ne dépend pas du directeur de l’hôpital, il dépend d’un organisme national (le CNG). Le parcours pour arriver jusque-là, l’enquête nécessaire, les allers-retours, le potentiel conseil de discipline, est beaucoup plus complexe à mettre en place et peut amener à des situations qui ne sont finalement pas traitées, ou qui sont traitées avec des délais extrêmement longs. Ou alors on va entendre des arguments comme « on fera en fonction de ce que fait la justice », sauf que le temps de la justice se chiffre en années. Résultat, la victime a parlé, et l’agresseur reste là », renchérit Coraline Hingray. Sans doute, est-ce le levier principal sur lequel les pouvoirs publics devraient agir, bien avant les campagnes de sensibilisation (à l’efficacité probablement limitée) et même les appels à témoigner. L’enjeu est de taille, car certains, comme Karine Lacombe et comme les personnes interrogées dans un documentaire qui doit être diffusé sur M6 début mai signalent que dans une certaine mesure, le machisme qui perdure à l’hôpital pourrait faire partie des raisons qui conduisent certaines jeunes femmes à renoncer à une carrière hospitalière. 

Docteur Zoé : https://twitter.com/Dr_Zoe_

L’interview de Coraline Hingray : https://www.madmoizelle.com/me-too-hopital-78-des-femmes-medecins-disent-avoir-subi-des-vss-dans-leur-carriere-interview-1747053

La tribune des docteurs Anna Boctor et Lamia Kerdjana 

*Qu’on nous permette ici de considérer que les « fresques » de salle de garde ne doivent pas systématiquement être considérées comme faisant partie de la même disposition d’esprit, étant également une façon pour les internes d’exercer une forme de rébellion douce contre les hiérarchies hospitalières et leurs maîtres et que cette rébellion pornographique n’a pas toujours (même si souvent) pour objet les femmes. 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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