Délégation de compétences : le (mauvais) exemple britannique
Quentin Haroche|29 Avril 2024 https://www.jim.fr/viewarticle/délégation-compétences-mauvais-exemple-2024a100089r?ecd=wnl_all_240507_jim_jim-pro_etid6487802&uac=368069PV&impID=6487802&sso=true
Londres – La délégation de tâches à des professionnels paramédicaux n’améliore pas les conditions de travail des généralistes selon une étude britannique.
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Déléguer des taches aux professionnels paramédicaux (infirmières, pharmaciens, kinésithérapeutes) pour permettre notamment aux médecins généralistes de dégager plus de temps médical de qualité, telle est l’une des stratégies déployées depuis plusieurs années par les gouvernants pour répondre au défi de la désertification médicale et d’une démographie médicale vieillissante (avant l’effet des différentes augmentations du nombre d’étudiants).
Le mouvement de partage des compétences avec les paramédicaux s’est d’ailleurs fortement accéléré ces dernières années, au grand dam des syndicats de médecins qui dénoncent une remise en cause du rôle central du médecin traitant. Dernières annonces en date : les récentes déclarations du ministre délégué à la Santé Frédéric Valletoux et du Premier Ministre Gabriel Attal, qui ont notamment promis de renforcer le droit à la prescription des infirmières et des pharmaciens.
Au moment de prendre ces mesures souvent décriées, les responsables politiques évoquent régulièrement l’exemple de nos voisins européens, où les praticiens seraient plus enclins à partager leurs compétences avec leurs collègues paramédicaux, sans que cela ne pose de difficultés selon nos dirigeants. L’exemple du Royaume-Uni, où les « advanced nurse practitioner », équivalent anglais de nos infirmières en pratique avancée (IPA), existent depuis les années 1970 et disposent de prérogatives de prescription avec accès direct, est régulièrement mis en avant.
La délégation de tâches ne réduirait pas la charge de travail des généralistes
Mais le modèle britannique est-il réellement un exemple à suivre ? Pas vraiment si l’on en croit une étude menée au Royaume-Uni et publiée fin 2022, mais qui a été récemment remise en avant sur les réseaux sociaux par les médecins généralistes français, dans un contexte de tension entre le gouvernement et les syndicats.
L’étude s’était intéressée aux conditions de travail dans plus de 1 200 cabinets médicaux où le médecin généraliste avait décidé de se faire épauler par des professionnels paramédicaux (infirmières, pharmaciens, kinésithérapeutes…), une pratique mixte fortement encouragée par le service de santé britannique, le National Health Service (NHS), depuis 2014.
Il en ressort en premier lieu que les médecins généralistes qui sont épaulés par des paramédicaux ne sont pas plus satisfaits par leur travail. De manière plus significative, alors que la délégation de tâches a pour but d’alléger la charge de travail, parfois difficilement supportable des généralistes, se faire aider par des paramédicaux amènerait plutôt les généralistes à travailler d’avantage, en raison du temps passer à former, conseiller et superviser ces professionnels. De quoi remettre en cause l’idée que la délégation de tâches serait la solution idéale pour palier le manque d’omnipraticiens et mettre fin à la dissatisfaction grandissante des généralistes.
Les patients satisfaits par la pratique mixte
Le fait de créer des équipes médicales mixtes associant médecins et paramédicaux n’aurait pas non plus un impact positif sur la qualité des soins ou sur les dépenses de santé (à l’exception de l’embauche de pharmaciens, qui améliorerait la qualité des prescriptions). A l’inverse, le fait d’engager davantage de généralistes permettrait d’améliorer la qualité des soins tout en n’étant que légèrement plus couteux que les équipes médicales mixtes.
Il ressort également de l’étude britannique que l’emploi de professionnels paramédicaux pour assurer les soins primaires est associé à une hausse de la fréquentation des urgences hospitalières, alors même que désengorger les urgences en renforçant la médecine de ville est un des objectifs du gouvernement.
Il n’y aurait au final que les patients qui trouveraient presque leur compte dans cette nouvelle organisation des soins. Si une majorité des 125 usagers du système de santé interrogés par les auteurs de l’étude indiquent avoir du mal à s’y retrouver dans le système de triage des patients et pour comprendre les compétences de chaque professionnel de santé, ils se disent également dans la grande majorité des cas (82 %) satisfaits de leur prise en charge par un professionnel paramédical.LISEZ LA SUITE CI-DESSOUS
Bien qu’elles soient très enclines à suivre les exemples étrangers lorsqu’il s’agit de réformer notre système de santé, il est fort peu probable que les autorités retiennent les leçons de cette étude britannique et freinent le mouvement de délégation de tâches vers les paramédicaux qui s’accélèrent d’année en année. Mais en parallèle, le gouffre entre les syndicats de médecins et le gouvernement continue de se creuser.
References
McDermott I, Spooner S, Goff M, Gibson J, Dalgarno E, Francetic I, et al. Scale, scope and impact of skill mix change in primary care in England: a mixed-methods study. Health Soc Care Deliv Res 2022;10(9)