Reprise en main à France Inter – Menaces, pressions ou attaques contre les journalistes traitant d’écologie en Europe

Liberté d’expression : les attaques politiques, les fautes du service public

En l’espace de 24 heures, France Inter a trouvé le moyen de se désolidariser de la journaliste Nassira El Moaddem, victime de harcèlement raciste, et de suspendre de l’antenne l’humoriste Guillaume Meurice. Derniers exemples en date du renoncement du service public face au rouleau compresseur de l’extrême droite.

Ellen Salvi

3 mai 2024 à 17h58 https://www.mediapart.fr/journal/france/030524/liberte-d-expression-les-attaques-politiques-les-fautes-du-service-public?utm_source=quotidienne-20240503-200355&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20240503-200355%20%20&M_BT=115359655566

Nous en sommes donc là. À un tel niveau de délitement intellectuel et démocratique que l’extrême droite politico-médiatique décide désormais des contours de la liberté d’expression. À un tel niveau de renoncement qu’elle peut alimenter des jours durant le harcèlement d’une journaliste sans que cette dernière reçoive de soutien unanime. À un tel niveau de perte des repères et d’indignations à géométrie variable qu’un humoriste est menacé de licenciement pour une blague que la justice elle-même n’a pas considérée condamnable.

Depuis mercredi, la journaliste d’Arrêt sur images (ASI) Nassira El Moaddem est victime d’agressions racistes et sexistes sur les réseaux sociaux et les médias de Vincent Bolloré à la suite d’un tweet dans lequel elle évoquait un « pays de racistes dégénérés ». Ce message a d’abord été commenté le 1er mai dans l’émission « Morandini Live » où le présentateur, toujours à l’antenne de CNews malgré ses condamnations pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel, invitait ce jour-là le député du Rassemblement national (RN) Julien Odoul.

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La maison de la radio à Paris.  © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

L’élu d’extrême droite, jamais avare d’une saillie raciste, a alors réagi au tweet de la journaliste en déclarant : « Si elle n’est pas contente, elle se casse. » Jean-Marc Morandini a de son côté pris soin d’indiquer : « Elle est française, je le précise quand même, j’ai vérifié. » Sur le plateau, Julien Odoul a insisté, profitant de l’occasion pour demander à « la présidente de France Télévisions de suspendre cette journaliste parce que cette dame est payée avec l’argent des Français ». Un énième mensonge relayé en boucle par celles et ceux pour qui les faits n’importent guère.

La complicité des pleutres

La machine s’est rapidement emballée : du JDD aux inénarrables Cyril Hanouna et Pascal Praud, tous les porte-voix de l’extrême droite s’en sont pris à Nassira El Moaddem. La présidente du collectif identitaire Némésis Alice Cordier a poussé l’abjection jusqu’à lancer une cagnotte pour payer un aller simple – sans préciser vers où – à la journaliste. « C’était évidemment de l’humour », a-t-elle ensuite écrit sur X, fermant la cagnotte « avant que ça ne se termine au tribunal ». Une semaine tristement ordinaire pour la fachosphère.

Face à ce harcèlement, on aurait pu imaginer que le service public, en l’occurrence France Inter où Nassira El Moaddem a collaboré pour deux séries d’été en 2021 et 2022, réagisse vertement pour défendre la journaliste et par là-même la liberté d’expression. Mais la direction de la radio a préféré produire un communiqué de désolidarisation, dans lequel elle a d’abord écrit « Nous avons bien reçu vos messages et comprenons votre réaction », sans un mot de soutien, ajoutant à l’ignominie de l’extrême droite, la honte, de la lâcheté et de l’abdication morale.

Dans les heures qui ont suivi, la direction de France Inter a modifié par deux fois son communiqué, démontrant ainsi son absence de conviction et de courage sur un sujet qui devrait pourtant tous et toutes nous mobiliser. Car ne nous y trompons pas : Nassira El Moaddem est évidemment attaquée parce qu’elle s’appelle Nassira El Moaddem. Parce qu’elle est une femme arabe, qui s’exprime dans un débat public saturé par l’extrême droite qui entend dicter – avec la complicité tacite des pleutres – ce que l’on est en droit de dire ou non.

Chacun sent que l’atmosphère est viciée, écœurante même, jusqu’à la nausée. Et pourtant, les agressions racistes, xénophobes, sexistes ou anti-LGBT sont aujourd’hui tellement régulières, que la vie quotidienne est devenue un obstacle à l’analyse lucide de la situation. Nous évoluons désormais dans un monde où les idées les plus rances ne sont plus seulement un risque. Elles sont là, installées, banalisées, acceptées. Et infusent dans toutes les strates de la société, où les valeurs les plus simples et les principes les plus fondamentaux ont été balayés en un temps record.

Un service public de l’information qui flanche face aux multiples remises en cause politiques dont il fait l’objet.

Dans son élan, la direction de France Inter a également décidé jeudi de suspendre Guillaume Meurice de l’antenne et de le convoquer à « un entretien préalable en vue d’une éventuelle sanction disciplinaire pouvant aller jusqu’à la rupture anticipée de [son] contrat à durée déterminée pour faute grave ». Dimanche dernier, l’humoriste avait répété dans l’émission « Le Grand Dimanche soir », les propos qui lui avaient valu de se retrouver devant la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) en novembre 2023.

« Si je dis : “Nétanyahou, c’est une sorte de nazi, mais sans prépuce”, c’est bon, le procureur l’a dit cette semaine. Allez-y, faites-en des mugs, des tee-shirts, c’est ma première blague autorisée par la loi française », a-t-il plaisanté, en référence au classement sans suite prononcé quelques jours plus tôt par le parquet de Nanterre de la plainte déposée contre lui par l’Organisation juive européenne (OJE) – structure qui a également attaqué les Insoumises Mathilde Panot et Rima Hassan. Malgré cette décision judiciaire, Guillaume Meurice risque donc une sanction qui pourrait le conduire vers la sortie.

Au-delà même de son caractère absurde – très bien résumé par l’humoriste Waly Dia : « Il y a quand même une réunion qui va se tenir, où ça va mettre le non-prépuce de Netanyahu et “faute grave” dans la même phrase, avec un ton sérieux. Et un humoriste qui pourrait perdre son taf de dix ans à la fin » –, ce choix de la direction de France Inter est la seule véritable faute grave de toute cette histoire. À l’automne dernier, la directrice de la radio, Adèle Van Reeth, s’était voulue garante de la liberté d’expression en posant la limite du droit. Elle prouve aujourd’hui que ses frontières sont dangereusement poreuses.

La suspension de Guillaume Meurice, comme la réaction de la radio aux attaques subies par Nassira El Moaddem, sont les derniers exemples en date d’un service public de l’information qui flanche face aux multiples remises en cause politiques dont il fait l’objet. Ces dernières émanent de l’extrême droite, qui ne cache pas sa volonté de reprise en main en cas de victoire en 2027, mais pas seulement. Elles sont aussi savamment orchestrées par le pouvoir macroniste, qui après avoir supprimé la « redevance télé » sous couvert de pouvoir d’achat, s’apprête à réformer l’audiovisuel public dans le but de le fusionner.

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16 novembre 2023 SÉRIEHaine et désinformation : CNews vue de l’intérieur4 épisodes

Un projet qui, là encore, « rendrait service à l’extrême droite », comme l’analyse l’historien des médias Alexis Lévrier dans cet entretien accordé à La Croix. On le sait depuis 2017, Emmanuel Macron n’apprécie guère l’audiovisuel public, qu’il qualifiait déjà à l’époque de« honte pour nos concitoyens ». Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, le président de la République offre un boulevard à celles et ceux qui n’ont pas grand-chose à gagner d’une information indépendante, à laquelle ils préfèrent les plateaux et les colonnes de Vincent Bolloré.

Les macronistes eux-mêmes se sont convertis aux médias d’extrême droite.« Chez nous, certains pensent comme CNews, confiait récemment un cadre du parti présidentiel. Pour eux, c’est une chaîne de droite comme une autre. Ils ne voient pas pourquoi ils n’iraient pas sur ses plateaux alors qu’ils acceptent d’aller sur le service public qu’ils considèrent de gauche. » Dans le même temps, l’Élysée ne parle même plus de ses propres états généraux de l’information. Et par son silence, célèbre de façon toute personnelle la Journée mondiale de la liberté de la presse, ce vendredi 3 mai.

Ellen Salvi

Avis de tempête à France Inter, où la rédaction subit une remise au pas à marche forcée

Entre la suspension à titre conservatoire de Guillaume Meurice et les coups de boutoir annoncés contre plusieurs émissions emblématiques de France Inter, les journalistes de la radio publique s’inquiètent « d’un virage éditorial plus large » et d’une reprise en main politique de leur station.

Yunnes Abzouz

3 mai 2024 à 21h53

https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/030524/avis-de-tempete-france-inter-ou-la-redaction-subit-une-remise-au-pas-marche-forcee?utm_source=quotidienne-20240503-200355&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20240503-200355%20%20&M_BT=115359655566

« La« La rédaction est sous le choc. » Encore sonnés par la nouvelle de la veille, annonçant la suspension de Guillaume Meurice de l’antenne, les journalistes de France Inter ont débarqué ce matin dans la Maison ronde, la mine défaite, affligés par ce qui venait de leur tomber sur la tête. La conférence de rédaction du matin a servi de thermomètre sur l’état des troupes. 

« Ça fait 21 ans que je travaille pour France Inter, c’est la première fois que je me demande ce que je fais là », s’est navré un chef de service, ému aux larmes. « Inacceptables »« inqualifiables » : les participants n’ont pas eu de mots assez durs pour exprimer leur colère après la convocation de Guillaume Meurice « à un entretien préalable en vue d’une éventuelle sanction disciplinaire », pour avoir répété dans son dernier sketch sa blague contre Benyamin Nétanyahou, qu’il désignait de « sorte de nazi, mais sans prépuce » – la justice venait de prononcer un classement sans suiteMis à pied à titre conservatoire, l’humoriste ne participera pas au moins aux deux prochains numéros du Grand Dimanche soir, l’émission animée par Charline Vanhoenacker.

« Ça a vraiment gueulé, rapporte une habituée de ces réunions quotidiennes. On leur a fait comprendre que s’attaquer à la liberté des humoristes, c’était aussi s’attaquer à la liberté de la presse, celle de notre rédaction. » La décision de la direction de France Inter est d’autant moins compréhensible aux yeux des journalistes de l’antenne, que les plaintes visant l’humoriste pour « provocation à la violence et à la haine antisémite » et « injures publiques à caractère antisémite » ont toutes été classées sans suite par le parquet de Nanterre, faute de pouvoir suffisamment caractériser les infractions dénoncées. 

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Dans un studio de France Inter.  © Photo Joël Saget / AFP

Esquivant la fureur de leurs troupes, ni Adèle Van Reeth, directrice de la station, ni Sibyle Veil, directrice de Radio France, n’étaient présentes lors de la conférence de rédaction matinale. « Le Code du travail nous interdit d’évoquer une procédure disciplinaire en cours visant un salarié », ont-elles justifié auprès de la rédaction. Une excuse loin de répondre à l’unanime incompréhension qui règne dans les bureaux de la Maison de la Radio. « Dans son obsession visant à faire taire l’humour politique sur l’antenne, la direction va jusqu’à s’asseoir sur une décision de justice », se scandalise une voix connue de l’antenne.  

Vers la disparition de la satire politique sur Inter ?

« La première fois, la direction a réagi, parce que la vanne de Meurice avait provoqué une polémique. Cette fois, personne ne l’avait remarqué », observe un reporter de la station. Dès lors, comment expliquer cette réaction à retardement de la direction, interprétée comme un geste d’hostilité envers toute forme d’impertinence, pourtant érigée il n’y a encore pas si longtemps comme le slogan de France Inter ? « Cette fois-ci, c’est la direction qui anticipe une réaction, c’est comme si l’attaque venait de l’intérieur », torpille un cadre d’Inter. 

Pour beaucoup, cette décision est politique et avant-coureuse de l’inévitable disparition à l’antenne de l’émission de Charline Vanhoenacker, déjà rétrogradée de quotidienne à hebdomadaire. « Entre le budget de l’émission amputé d’un tiers pour la saison prochaine et Guillaume Meurice proche de se faire virer, l’émission vit probablement ses dernières heures », se désole une proche de Charline Vanhoenacker. L’humoriste belge, productrice du Grand Dimanche soir, qui a reçu selon nos informations la garantie que son émission sera bien présente dans la grille de rentrée, devra réduire la voilure et composer avec une enveloppe resserrée. 

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Guillaume Meurice à la Maison de la radion à Paris en mars 2024.  © Photo Jean-Baptiste Quentin / Le Parisien / PhotoPQR via MaxPPP

« On risque d’avoir moins d’invités et de chroniqueurs, déplore un membre de l’équipe. On ne pourra peut-être pas faire un truc aussi piquant qu’avant et surtout, on vide l’émission de sa substantifique moelle. » Si les discussions sont encore en cours entre Charline Vanhoenacker et la direction, cette dernière aurait suggéré de supprimer les sketchs collectifs qui servent de transition entre les différentes séquences de l’émission.

Au-delà des bouleversements subis par l’émission d’humour politique de la station, c’est le tableau d’ensemble, se dessinant ces derniers jours au gré des changements de grille annoncés ou pressentis, qui fait craindre aux journalistes « un virage éditorial plus large ». Dans un communiqué transmis vendredi après-midi en interne, la Société des productrices et producteurs de France Inter (SDPI) et la Société des journalistes (SDJ) de la station dénoncent une « atteinte grave au pluralisme de l’antenne de France Inter »

En effet, plusieurs rendez-vous incontournables de la station publique vont disparaître de la grille à la rentrée. Les portraits de héros ordinaires dressés par Charlotte Perry et diffusés le samedi dans l’émission « Des vies françaises », de même que « C’est bientôt demain », le créneau hebdomadaire d’Antoine Chao consacré à l’actualité des luttes et mobilisations environnementales et sociales en cours, disparaîtront à la fin de la saison. 

Je confirme que je ne serai plus aux côtés de Mathieu la saison prochaine dans « La Terre au carré” et que cette décision ne procède pas de ma volonté.

Camille Crosnier, coproductrice de « La Terre au carré » sur France Inter

Plus important encore, l’émission quotidienne « La Terre au carré », axée sur l’écologie et l’environnement, va s’éteindre cette année. La direction de France Inter souhaite « faire évoluer le format de l’émission et lui donner une autre narration », a-t-elle signifié auprès des intéressés. Mathieu Vidard conservera la tranche de 14 heures à 15 heures, mais sera séparé de son binôme, Camille Crosnier, coproductrice de l’émission et chargée d’une chronique qui mettait des dirigeants, patrons comme élus, face à leur contradiction sur l’écologie. 

« Je confirme que je ne serai plus aux côtés de Mathieu la saison prochaine dans “ La Terre au carré” et que cette décision ne procède pas de ma volonté. Je continue en revanche les “P’tits Bateaux” », confirme la journaliste. Les chroniques « Le jour où » d’Anaëlle Verzaux et les grands formats reportages de Giv Anquetil vont également disparaître avec l’émission. C’est Adèle Van Reeth, directrice de l’antenne, qui a signifié à chacun par un entretien la fin de leur collaboration, avant qu’ils ne reçoivent une lettre recommandée. 

« Tous ces rendez-vous constituent pour nous l’identité de France Inter. Ils portent les valeurs du service public, de liberté d’expression, de pluralisme auxquels nous sommes toutes et tous très attaché.e.s, et répondent à la mission d’une radio d’offre, qualitative et exigeante », fait encore valoir le communiqué de la SDJ et de la SDPI. Une décision d’autant moins compréhensible que la direction de Radio France affichait sa détermination à accorder une place plus grande à l’écologie. 

Pour justifier ce grand chamboule-tout dans la grille d’Inter, qui lèse particulièrement les reportages au long cours, la direction évoque le plus souvent en interne des raisons budgétaires, et plus rarement le besoin de rendre l’information « moins anxiogène ».Mais la plupart des journalistes de la rédaction font une tout autre lecture de ces décisions. « Tout ce qui porte la marque du reportage est menacé, prédit une reporter chevronnée de la station. Le reportage a le défaut de coller à la réalité et n’est pas dogmatique. Il donne à voir un pays fracturé, qui va mal et s’appauvrit, et entre en contradiction avec le discours des ministres qui viennent en taxi pour nous rassurer sur le fait que la France est le pays le plus attractif d’Europe. » 

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3 mai 2024

Avec la réduction à peau de chagrin du reportage radiophonique, justement à même de prendre le pouls de la société, c’est l’héritage de Daniel Mermet, ancien animateur de l’émission « Là-bas si j’y suis », bastion de la parole de gauche arrêté en 2014, qui est ainsi pour de bon rayé de l’antenne de France Inter. « Les médias Bolloré et l’extrême droite rabâchent à longueur de journée qu’on est trop à gauche, et on a le sentiment que la direction est très attentive à ces critiques, alors qu’on n’a jamais été aussi peu de gauche », témoigne un rubricard. 

« Sibyle Veil accorde une importance extrême au compte @MediasCitoyens, elle est paniquée par ces posts », poursuit-il. En effet, ce compte anonyme favorable au gouvernement s’en prend régulièrement sur X aux émissions de France Inter, en particulier à « La Terre au carré », qu’il accuse de porter un discours trop militant et « d’extrême gauche  »« Ça nous inquiète de voir notre direction surréagir à ces attaques, en allant parfois jusqu’à les devancer, regrette un journaliste. En leur donnant cette importance, on les légitime, alors qu’on devrait laisser ces commentaires là où ils sont. »

Cette attention portée aux critiques venant des réseaux sociaux notamment traduit pour beaucoup la crainte de la direction de déplaire au pouvoir. La réforme de l’audiovisuel public, qui prévoit de rapprocher Radio France et France Télévisions, met les cadres de la radio publique sous tension, chacun craignant de perdre sa place. « Les chefs doivent donner des gages pour s’assurer de ne pas faire les frais des arbitrages gouvernementaux, et la station est l’otage de ces stratégies individuelles », enrage une ponte de la Maison ronde. Le projet de loi de rapprochement des entités publiques sera examiné fin mai par les députés. 

Contactés, Adèle Van Reeth et Marc Fauvelle, directeur de l’information de France Inter, n’ont pas répondu à nos sollicitations. 

Aujourd’hui, le mot d’ordre, c’est d’être lisse et de se plier au discours dominant.

Une cheffe de rubrique de France Inter

Un autre épisode, survenu concomitamment à l’annonce de la suspension de Guillaume Meurice, a ajouté du sel sur les plaies des journalistes d’Inter et confirmé la fébrilité actuelle de la direction de la station, qui caracole toujours en tête des audiences. Alors que la journaliste d’Arrêt sur images, Nassira El Moaddem, était victime d’un cyberharcèlement raciste de l’extrême droite, alimenté par le député RN Julien Odoul et les médias de la galaxie Bolloré, la direction de France Inter a suscité un tollé par un premier message ambigu. 

Dans un message accessible sur le site de la médiatrice de France Inter, la direction de la station affirmait dans un premier temps : « chers auditeurs, nous avons bien reçu vos messages et nous les comprenons », précisant que la journaliste ne travaillait plus pour Inter. La formulation, qui semble partager l’indignation de Julien Odoul et des trolls d’extrême droite auteurs de messages racistes à l’encontre de Nassira El Moaddem, provoque un tollé sur X. La direction rétropédale et finit par « condamner les attaques violentes qu’elle subit ces dernières heures sur les réseaux sociaux », sans qualifier ces mêmes attaques. Adèle Van Reeth double cette correction d’un message posté sur X : « les attaques racistes que subit [Nassira El Moaddem] sont inacceptables. Elle a tout mon soutien. »

« Cet épisode en dit long sur la lâcheté de la direction et sa volonté de ne pas faire de vague. Il aura fallu un tollé sur les réseaux sociaux pour qu’elle dénonce les attaques subies par Nassira », s’émeut une journaliste. 

Une témérité face aux critiques qui affecte même la couverture éditoriale de la station, selon certains. « Aujourd’hui, le mot d’ordre, c’est d’être lisse et de se plier au discours dominant, on le voit sur notre traitement du conflit israélo-palestinien où on ne donne pratiquement pas la parole aux Palestiniens pour ne pas prêter le flanc aux accusations d’islamo-gauchisme », déplore une cheffe de rubrique.

La rédaction, que ces coups de massue successifs ont considérablement ressoudée, n’entend pas laisser disparaître l’ADN de France Inter sans livrer bataille. Une réunion de tous les personnels pourrait avoir lieu au courant de la semaine prochaine, selon les informations du Monde.*

Yunnes Abzouz 

*A France Inter, journalistes et producteurs s’inquiètent pour leur liberté d’expression

Alors que plusieurs journalistes travaillant pour les programmes voient leurs collaborations diminuées ou supprimées, la direction de la station amirale de Radio France défend des décisions inspirées, pour certaines, par la nécessité de faire des économies. En interne, l’argument ne convainc pas. 

Par Aude DassonvillePublié aujourd’hui à 17h16, modifié à 17h57 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/05/03/a-france-inter-journalistes-et-producteurs-s-inquietent-pour-leur-liberte-d-expression_6231399_3234.html

Temps de Lecture 4 min. 

La directrice de France Inter, Adèle Van Reeth, dans son bureau de Radio France, à Paris, le 26 septembre 2023.
La directrice de France Inter, Adèle Van Reeth, dans son bureau de Radio France, à Paris, le 26 septembre 2023.  JOEL SAGET / AFP

Guillaume Meurice serait-il l’arbre qui cache la forêt ? Alors que l’humoriste a révélé, jeudi 2 mai sur X, être convoqué à « un entretien préalable en vue d’une éventuelle sanction disciplinaire » − qui aura lieu jeudi 16 mai − pouvant aller jusqu’à son licenciement, plusieurs voix de France Inter ont été convoquées, ces derniers jours, pour apprendre que leurs émissions ou chroniques étaient supprimées.

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L’inquiétude et la colère sont telles que la Société des « producteurices » de France Inter (SDPI), officiellement recréée depuis un peu plus d’un mois, et la Société des journalistes (SDJ) de la station se sont réunies en urgence, vendredi 3 mai, en fin de matinée. Entre la rédaction et les programmes, « c’est une union inédite », souligne un participant, qui n’exclut pas une « immense mobilisation ».

« Nous refusons ce qui nous apparaît comme une atteinte grave au pluralisme de l’antenne de France Inter », revendique notamment leur très long communiqué commun, envoyé vendredi après-midi en interne. La liste des griefs commence par « le signe très inquiétant pour la liberté d’expression » envoyé par la direction avec la convocation de Guillaume Meurice.

Elle fait suite à l’émission « Le Grand Dimanche soir » du dimanche 28 avril, dans laquelle l’humoriste avait répété sa boutade polémique sur le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou (qualifié de « sorte de nazi, mais sans prépuce ») ; il avait alors ironisé sur ce qu’il appelait « la première blague autorisée par la loi française ».

« L’effet d’un coup de massue »

Sa consœur Charline Vanhoenacker, présidente de la SDPI, « ne comprend pas comment une telle décision a pu être prise », alors que les plaintes qui avaient été déposées contre M. Meurice viennent d’être classées sans suite par la justice, indique un proche. Selon lui, elle serait « très remontée », mais aussi « inquiète pour le métier de journaliste et de l’humour politique », et même « pour l’avenir des médias en France ».

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« La convocation de Guillaume nous a d’autant plus fait l’effet d’un coup de massue que les modifications de la grille pour [2025], qui nous arrivaient au fil de l’eau depuis quelques jours, nous inquiétaient déjà beaucoup », raconte la productrice d’une émission récurrente. A la rentrée, en effet, les auditeurs n’entendront plus les portraits que Charlotte Perry dressait chaque samedi (à 23 h 50) dans « Des vies françaises », pas plus que les reportages sur l’actualité des luttes et mobilisations sociales « C’est bientôt demain », d’Antoine Chao (diffusés le dimanche à 14 h 40), les chroniques « Le Jour où », qu’Anaëlle Verzaux délivrait chaque vendredi dans l’émission « La Terre au carré » (elle conserve sa collaboration à « On n’arrête pas l’éco », émission du samedi matin), ou encore les grands formats mensuels de Giv Anquetil pour l’émission de Mathieu Vidard.

S’ils se sont entendu notifier la fin de ces collaborations pour des raisons économiques, la direction de la station préfère évoquer un « souci de lisibilité de la grille », pour les deux premiers formats notamment. « Tous ces rendez-vous constituent pour nous l’identité de France Inter, reprennent la SDPI et la SDJ. Ils portent les valeurs du service public, de liberté d’expression, de pluralisme auxquels nous sommes toutes et tous très attaché.e.s, et répondent à la mission d’une radio d’offre, qualitative et exigeante ».

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Les quatre journalistes ont en commun d’avoir été formés à l’école du reportage radiophonique qu’était « Là-bas si j’y suis », l’emblématique émission des luttes sociales présentée, vingt-cinq ans durant, par Daniel Mermet. « Depuis la fin de “Là-bas”, en 2014, ces voix, plutôt de gauche, ont été progressivement invisibilisées, fragilisées, regrette un producteur sous couvert d’anonymat. Cette fois, c’est le coup de grâce. »

« Gommer les aspérités »

A la direction de France Inter, on admet une « concomitance » et « un effet de sens », mais aucune volonté de solder un quelconque héritage. « Avec eux, c’est une culture du son radiophonique qui va disparaître », insiste pourtant l’un de leurs collègues, tandis qu’un troisième, fier de ces reportages qui donnent « une voix aux sans-voix », fustige une volonté « de gommer les aspérités, ce retour au réel pas suffisamment en ligne avec les interviews de ministres » diffusées ailleurs sur l’antenne.

C’est Adèle Van Reeth, la directrice de France Inter, qui leur a signifié la fin de ces collaborations, alors que le directeur des programmes depuis 2017, Yann Chouquet, venait de rejoindre France Bleu et que son successeur, Jonathan Curiel, recruté chez M6 en mars, n’était pas encore entré en fonction. Le droit du travail impose en effet de signifier la fin des collaborations deux mois en amont, soit, en l’occurrence, avant le 30 avril.

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Mais le couperet ne s’arrête pas là. « Je confirme que ma chronique quotidienne dans “La Terre au carré” disparaît, et que cette décision n’est pas mon choix », reconnaît Camille Crosnier, l’adjointe au producteur Mathieu Vidard – par ailleurs présentatrice des « P’tits Bateaux », chaque jour à 20 h 05. Ce rendez-vous, consacré à l’actualité de la planète, va d’ailleurs être complètement remodelé, jusqu’à probablement changer de nom.

« Comment justifier une telle décision à un moment où les préoccupations environnementales n’ont jamais été si importantes », s’insurgent les deux sociétés de personnels. « Mathieu Vidard souhaite faire évoluer son émission vers davantage de récits écologiques et scientifiques », assure un porte-parole de France Inter, pour qui il devenait nécessaire de mettre un terme à l’« éco-anxiété » dont souffriraient plusieurs personnes de l’équipe. Contacté, le producteur confirme l’arrêt de l’émission telle qu’elle existe, mais ne souhaite pas faire de commentaire.

« Sentiment de gâchis »

Cependant, pour l’un de ses confrères et soutiens, l’émission « paie sa liberté d’expression et son engagement ». Les directions de France Inter et de Radio France, condamne-t-il, « tremblent devant les posts de @MediasCitoyens », le compte X anonyme qui a fait de la station publique, jugée trop critique envers le gouvernement, l’une de ses cibles préférées et de « La Terre au carré », qualifiée « d’extrême gauche », son bouc émissaire.

« Ils ont un pouvoir phénoménal, alors qu’une maison aussi solide que la nôtre ne devrait pas s’en préoccuper, s’emporte-t-il. Parce que des populistes aboient, on envoie le reportage de terrain, l’écologie, et la satire avec Guillaume Meurice, à la poubelle. On fragilise le service public de l’intérieur. » « Le sentiment de gâchis » serait tellement partagé en interne, selon un producteur, qu’une réunion de tous les personnels de la station pourrait se tenir la semaine du 6 mai pour en parler.

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Il pourrait y être question de cette quête d’économies qui touche aussi « Le Grand Dimanche soir », l’émission accordée à Charline Vanhoenacker et son équipe lorsque, à la même époque, en 2023, on apprenait la suppression de« C’est encore nous ». Son budget va être réduit d’un tiers. « L’émission nous coûte l’équivalent de trois quotidiennes, nous indique-t-on à France Inter. Il s’agit de changer quelques séquences qui coûtent particulièrement cher. Mais il y a une vraie volonté pour que l’émission continue. »

« Supprimer les sketches collectifs de l’émission, c’est la priver de son essence même », s’émeuvent les auteurs du communiqué. « La Librairie francophone » d’Emmanuel Khérad, l’émission littéraire où dialoguent, chaque samedi après-midi, auteurs et libraires suisses, belges, canadiens et français, est, elle, bel et bien supprimée. Un autre rendez-vous consacré à la francophonie, porté par une nouvelle voix, pourrait lui être substitué.

Aude Dassonville

Menaces, pressions et violences se concentrent sur les journalistes traitant d’écologie

Plus de 70 % des journalistes traitant des questions environnementales dans 129 pays ont indiqué avoir été victimes de menaces, de pressions ou d’attaques, alerte l’Unesco. En France, sur fond de criminalisation du militantisme écologiste, la situation devient aussi inquiétante.

La rédaction de Mediapart et AFP

3 mai 2024 à 18h26

PourPour son rapport « Presse et planète en danger », publié vendredi 3 mai, l’Unesco a mené en mars une enquête auprès de 905 journalistes à travers le monde. Plus de 70 % d’entre eux déclarent avoir été la cible « d’attaques, de menaces ou de pressions »en lien avec leurs enquêtes sur des questions environnementales.

85 % des journalistes concernés disent avoir fait l’objet de menaces ou de pressions psychologiques, 60 % ont été victimes de harcèlement en ligne, 41 % d’agressions physiques et 24 % ont déclaré avoir été attaqués sur le plan juridique. Près de la moitié disent s’autocensurer par crainte de représailles, de voir leurs sources dévoilées, ou parce qu’ils sont conscients que leurs articles entrent en conflit avec les intérêts de parties prenantes concernées.

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Lors d’un rassemblement de soutien à la journaliste Morgan Large à Rostrenen, le 6 avril 2021.  © Photo Damien Meyer / AFP

Ces données montrent également que les femmes journalistes sont plus exposées que les hommes au harcèlement en ligne.

44 assassinats en quinze ans

Dans le cadre de la publication de cette enquête, l’Unesco a également révélé qu’au moins 749 journalistes et organes de presse traitant de questions environnementales ont été « la cible de meurtres, de violences physiques, de détentions et d’arrestations, de harcèlement en ligne ou d’attaques juridiques » au cours de la période 2009-2023.

Une augmentation de 42 % des cas a été relevée entre 2019 et 2023 par rapport à la période précédente (2014-2018). L’Unesco rappelle qu’au moins 44 journalistes traitant des questions environnementales ont été tués depuis 2009 dans quinze pays, dont 30 en Asie-Pacifique et 11 en Amérique latine ou dans les Caraïbes. 24 autres ont survécu à des tentatives de meurtre.

En tout, seulement cinq de ces assassinats ont donné lieu à des condamnations, soit « un taux d’impunité choquant de près de 90 % », souligne l’Unesco.

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Nombre d’attaques sur des périodes de cinq ans. Types d’attaques : menaces, physiques, mortelles, juridiques, numériques, censure.  © Infographie Unesco

Les journalistes environnementaux sont confrontés à des risques croissants car leur travail « recoupe souvent des activités économiques très rentables, telles que l’exploitation forestière illégale, le braconnage ou le déversement illégal de déchets », fait remarquer l’Unesco, qui appelle à un renforcement du soutien aux journalistes spécialisés dans les questions environnementales.

Soulignant que « la désinformation liée au climat est omniprésente sur les réseaux sociaux », l’agence onusienne et sa directrice générale Audrey Azoulay rappelle : « Sans informations scientifiques fiables sur la crise environnementale en cours, nous ne pourrons jamais espérer la surmonter. »

La situation empire en Europe

S’il n’y a pas de morts à déplorer dans les démocraties occidentales, la situation n’en est pas moins préoccupante en Europe, et particulièrement en France où la lutte contre les mégabassines agricoles ne cesse de monter en puissance.

Le mouvement des Soulèvements de la terre (qui rassemble syndicats, politiques, associations environnementales ou zadistes) a fait l’objet d’une vive répression. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a même souhaité dissoudre le groupe après avoir dénoncé « l’écoterrorisme » à l’œuvre à Sainte-Soline dans les colonnes duJournal du dimanche.

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28 mars 2024

Depuis, une même pression s’est déployée autour de la lutte contre l’autoroute A69, au point que le rapporteur spécial de l’ONU Michel Forst s’est rendu sur place, faisant écho aux excès et dérapages autour des ZAD de Sivensde Bure ou de Notre-Dame-des-Landes. À chacune de ces luttes, la remise en cause des enquêtes journalistiques mettant au jour les mensonges et omissions des pouvoirs en place se poursuivent, de la mort de Rémi Fraisse jusqu’à la dénégation des responsabilités des forces de l’ordre pointées à Sainte-Soline, en passant par nos enquêtes sur la surveillance extrême des militants antinucléaires de Bure, ou d’autres mouvements.

La difficulté d’exercice du métier de journaliste sur ces terrains, comme l’absence de réponses d’un pouvoir sécuritaire aux questions de la presse indépendante, interpelle. Les intérêts privés français ne sont pas en reste face au journalisme écologique. Le droit de la presse a récemment été contourné, pour criminaliser jusqu’à la couverture des résistances citoyennes, comme ce fut le cas pour le journaliste de Reporterre Grégoire Souchay, ou pour attenter au secret des sources de certaines enquêtes, comme ce fut le cas pour le média Le Poulpe convoqué devant le tribunal de commerce.

D’autres sont aussi menacés physiquement pour avoir dérangé les lobbies de l’industrie agroalimentaire sur lesquels ils enquêtent, telle la journaliste bretonne Morgan Large (membre du conseil d’administration du média Splann !), qui a dû de nouveau porter plainte en mars 2023 après un second sabotage de sa voiture.

La rédaction de Mediapart et AFP

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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