« Premières secousses » : le manifeste des Soulèvements de la Terre
Après avoir échappé à la dissolution, le mouvement détaille ses pratiques militantes radicales et tente de structurer sa pensée politique.
Par Nabil WakimPublié hier à 08h30
Temps de Lecture 3 min.
Livre. Comment structurer la pensée radicale quand les fumées des grenades lacrymogènes se sont dissipées ? Dans un livre manifeste, intitulé Premières secousses (La Fabrique, 296 pages, 15 euros) et signé collectivement Les Soulèvements de la Terre, cette organisation polymorphe tente de définir les grandes lignes politiques d’un mouvement jusqu’ici en priorité tourné vers l’action.
Le contexte, d’abord : après les manifestations contre l’installation de gigantesques retenues d’eau à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) et les opérations menées contre des cimenteries, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, avait demandé la dissolution du groupe. Une décision ensuite annulée par le Conseil d’Etat. Le collectif le souligne d’ailleurs dès les premières lignes : « Ce livre avait toutes les chances d’être interdit et mis au pilon au moment où nous avons commencé à l’écrire. » Un ouvrage à la forme étonnante, qui mêle une justification a posteriori des actes les plus visibles, une autohistoire des luttes des Soulèvements et une réflexion intellectuelle sur la radicalité des mouvements sociaux.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la tentative ratée de dissolution n’a pas refroidi les ardeurs des militants. Dès les premières pages, le livre explique que le mouvement se reconnaît en premier lieu dans trois modes d’action. D’abord, le blocage, défini comme « une suspension d’une infrastructure responsable du ravage écologique » – arrêter un chantier, par exemple. Le « désarmement », présenté comme la « mise en pièces d’infrastructures ou de chantiers qui accélèrent la catastrophe en cours », autrement dit, le sabotage. Et, enfin, « l’occupation de terres » –à la manière de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), souvent citée en exemple.
Radicalisation des modes d’action
Une part importante de l’ouvrage raconte d’ailleurs la façon dont les Soulèvements ont progressivement radicalisé leurs modes d’action, et réussi à entraîner dans leur sillage d’autres militants, qu’il s’agisse d’agriculteurs, de syndicalistes ou d’écologistes. Le livre raconte par le menu la bataille qui s’est déroulée autour des mégabassines dans le pays niortais. Et explique comment les actions de sabotage ou d’occupation de lieux n’étaient pas forcément consensuelles au départ. Elles le sont progressivement devenues, estiment les auteurs, dans l’enthousiasme de la contestation commune mais aussi face à la répression.
Lire aussi : Soulèvements de la Terre : le mouvement compte poursuivre les mobilisations de « masse »
« Nous n’avions pas anticipé l’ampleur inédite du feu qui s’est abattu sur nous ce jour-là », reconnaissent ainsi les militants à propos des affrontements de Sainte-Soline. « Tactiquement, nous sommes défaits. Politiquement, mille questions se posent. Sensiblement, c’est dur », analysent encore Les Soulèvements, qui entrent en détail dans les débats du mouvement après ces événements.
Si l’agro-industrie se trouve dans le viseur du mouvement, c’est également le cas du secteur du ciment, considéré comme « l’une des industries les plus universellement associées au ravage environnemental ». Le livre est moins centré sur le secteur des énergies fossiles, pourtant premier responsable du réchauffement climatique.
Lire aussi (2023) : Les Soulèvements de la Terre visent le « monde du béton » par des dizaines d’actions
Il s’agit, par ailleurs, de marquer ses positions, en se différenciant de mouvements écologistes plus classiques, trop focalisés, selon les auteurs, sur la question climatique. « L’écologie qui fait la morale est au mieux impuissante, au pire contre-productive », écrivent Les Soulèvements de la Terre. Les militants insistent toutefois, dans le même temps, sur la nécessité de la « composition », une démarche qui justifie le fait de travailler avec des activistes plus traditionnels qui acceptent de défiler à leurs côtés, sans se mêler aux actions de sabotage, mais sans les condamner.
Dessiner les prochaines étapes
Sur le fond, Les Soulèvements de la Terre mettent l’accent sur une articulation entre les questions écologiques, sociales et coloniales. Et vont puiser – en vrac – leurs références intellectuelles dans les œuvres de Karl Marx, d’Edouard Glissant, de Kristin Ross ou de la philosophe Simone Weil, dans l’histoire de la Commune de Paris ou celle du syndicalisme révolutionnaire. Ils prennent néanmoins un malin plaisir à souligner un désaccord politique avec le chercheur suédois Andreas Malm, auteur, chez le même éditeur, de Comment saboter un pipeline et considéré par le ministère de l’intérieur comme l’un des inspirateurs du mouvement.
Lire aussi l’enquête (2023) : Les Soulèvements de la Terre : aux racines idéologiques du mouvement *
Les auteurs tentent également de dessiner les prochaines étapes de leur engagement, en insistant sur la nécessaire organisation par la base et par les collectifs locaux, et en refusant un « léninisme vert » autoritaire. Forts de leur expérience dans les modes d’action radicaux, Les Soulèvements se rêvent en « force d’intervention » militante, en soutien à des mouvements sociaux. Mais souhaitent aussi participer à rendre certains territoires « ingouvernables » pour les institutions – comme un message adressé directement au ministre de l’intérieur.
« Premières secousses », par Les Soulèvements de la Terre, La Fabrique, 296 pages, 15 euros.

*Les Soulèvements de la Terre : aux racines idéologiques du mouvement
Par Nicolas Truong
Publié le 21 avril 2023 à 08h00, modifié le 24 juillet 2023 à 18h21 https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/21/les-soulevements-de-la-terre-aux-racines-ideologiques-du-mouvement_6170425_3232.html
Temps de Lecture 10 min.
Enquête
La manifestation de Sainte-Soline marque le tournant activiste de la pensée du vivant et de l’anthropologie de la nature. Soutenu par des intellectuels de renom comme Philippe Descola et Baptiste Morizot, le mouvement des Soulèvements de la Terre, menacé de dissolution, fait entrer l’écologie dans un nouvel âge politique.
Une guerre des mondes. C’est l’impression ressentie par ceux qui ont observé, à Sainte-Soline, le 25 mars, dans les Deux-Sèvres, l’un des plus importants conflits de l’écologie. Sans doute a-t-on assisté à « la première lutte en Europe contre un projet d’adaptation au changement climatique », analyse le théoricien et activiste suédois Andreas Malm. En effet, il ne s’agissait pas de s’opposer à la construction d’un aéroport ou de contester la réouverture d’une mine de charbon, mais d’exprimer un différend sur la manière de s’adapter au réchauffement. Car les guerres du climat ne se déroulent plus uniquement sur les champs de bataille de lointaines nations asséchées ou dans les mers des archipels submergés, elles fracturent désormais le cœur même de nos sociétés.
Deux univers s’opposent. D’un côté, le monde de l’agriculture intensive qui creuse des bassines géantes afin de capter l’eau nécessaire à la production de céréales destinées à l’industrie agroalimentaire. De l’autre, des partisans d’une agriculture paysanne, qu’elle soit d’élevage ou maraîchère. D’un côté, le productivisme et les grandes cultures. De l’autre, la sobriété et l’agroécologie. Non pas l’opposition entre les bons et les méchants. Ni même celle entre les Anciens et les Modernes. Mais un conflit entre deux rapports au monde.
D’un côté, « un modèle porté par un petit groupe de producteurs qui refusent d’envisager les conséquences de l’agriculture industrielle, notamment le coût écologique encouru par le pompage indiscriminé dans les nappes phréatiques », résume Philippe Descola, anthropologue, professeur émérite au Collège de France et soutien actif des Soulèvements de la Terre. De l’autre, « un modèle plus respectueux des cycles du vivant et conscient de ce que le réchauffement climatique impose de changer les façons culturales et la nature des produits cultivés pour diminuer leur impact sur les milieux de vie ».
Articuler la théorie et la pratique
La nouvelle pensée du vivant, portée par le philosophe Baptiste Morizot, et l’anthropologie de la nature, forgée par Philippe Descola, tout comme la pensée terrestre à laquelle contribue l’historien Christophe Bonneuil sur le site de la revue Terrestres qu’il a cofondée – et que l’on peut lire également dans le magazine Socialter ou sur le média en ligne Reporterre –, se sont logiquement retrouvées en phase avec les Soulèvements de la Terre. Un ensemble qui réunit des collectifs territoriaux, des associations de défense de l’environnement, des paysans, des groupes de naturalistes amateurs, des syndicalistes, des mouvements d’éducation populaire, des chercheurs.
Lire aussi : Les Soulèvements de la Terre, un mouvement composite et une capacité de mobilisation nationale
En un mot, constate Philippe Descola, un mouvement qui fédère « des citoyens de tous âges et de toutes conditions qui sont révoltés par la dévastation de nos milieux de vie, l’accaparement des terres et des ressources, notamment en eau, et par les obstacles de toutes sortes apportés par les autorités et les intérêts économiques des grandes firmes à un usage non destructeur des terres ».
Depuis leur essor, les humanités environnementales ne cessent d’articuler la théorie et la pratique. Le dépassement de l’opposition entre nature et culture, la mise au jour de nos interdépendances avec les « non-humains » se sont déployés en consonance avec la création d’oasis écopolitiques, des habitats partagés aux contre-sociétés – dont les zones à défendre (ZAD) constituent la part émergée – sans oublier le regain pour les pratiques naturalistes, l’agroforesterie et la permaculture.
La matrice : les nouvelles cosmologies, la sensibilité au vivant et la pensée terrestre. La méthode : l’enquête destinée à faire l’histoire des pollutions (algues vertes ou amiante, par exemple), des arraisonnements (comme le remembrement), des dépossessions (les enclosures), des enfouissements (déchets nucléaires) et des accaparements (les mégabassines) ou des choix énergétiques (le fossile contre l’hydraulique, le nucléaire plutôt que l’éolien, etc.). Une approche destinée à établir les possibilités de contestation, mais aussi à saisir les conditions d’une bifurcation pour changer de modèle de société. La tactique : le retournement sémantique, qui consiste à parler de « désarmement » pour montrer que les actions sont portées contre des infrastructures qui constituent des « armes » à l’égard des milieux de vie. La stratégie : l’installation, l’occupation et la reprise de terres. L’horizon : une Terre habitable, une vie accordée, loin des rapports marchands, en concordance avec le vivant.
Une « territorialisation de la contestation »
« Trouver un lieu vivant à aimer personnellement et à défendre collectivement » : la maxime que Baptiste Morizot formule dans son nouveau livre, L’Inexploré (Wild Project, 432 pages, 26 euros), dessine sans doute l’un des chemins de cette écologie sensible et radicale qui mobilise autant les affects que les concepts. « Il s’agit de partir du terrain, des enjeux locaux, de la terre dont on vit, pour y défendre ce qui permet à la vie de s’épanouir, comme le partage de l’eau, les terres agricoles, contre des grands projets inutiles et imposés, déclare-t-il. Cette territorialisation de la contestation est décisive car elle nous libère des impuissances vécues à manifester pour des abstractions, comme le réchauffement global, et qu’elle permet de se nouer avec des choses qui sont déjà là, qui sont bien de ce monde, dont on a enfin compris qu’elles étaient précieuses : un bout de forêt, une ferme, une terre irradiant de vie, des métiers, des usages. Ce n’est plus d’abord une idée qu’on défend, c’est un petit pan de monde dont on a réappris à voir la beauté et l’importance, alors même qu’on hérite d’une culture politique hors sol. »
Lire aussi l’entretien : « Le “vivant” n’est pas un slogan, c’est une carte pour s’orienter »
C’est pourquoi les Soulèvements de la Terre décident stratégiquement d’« entrer dans la question écologique par la question de la terre : celle de sa marchandisation, de son accaparement et de sa bétonnisation galopante », précise le philosophe Antoine Chopot, membre du comité de rédaction de Terrestres. Qui possède la terre aujourd’hui ? Comment reprendre les terres au vu du grand nombre de départs à la retraite des agriculteurs (la moitié dans les dix prochaines années) ? Comment s’installer en agriculture paysanne sans être issu du milieu agricole ? Comment changer les règles du partage des terres ? Quel modèle agricole faut-il financer ? En résumé, dit-il, il s’agit de « proposer un ancrage terrestre au “mouvement pour le climat” encore un peu trop étranger aux enjeux du foncier, de la paysannerie, du partage de l’eau ou même de la foresterie ».
De nombreux intellectuels ont rejoint cette mouvance, à l’image des écrivains Corinne Morel Darleux et Alain Damasio. La présence de la climatologue Valérie Masson-Delmotte à la soirée de soutien aux Soulèvements de la Terre, organisée le 12 avril, à Paris, face à la menace de leur dissolution, est particulièrement significative. En raison de la « gravité » provoquée par le fait que « la transition écologique n’est pas amorcée en France », comme l’écrit l’Autorité environnementale, rappelle-t-elle. En raison de « l’aggravation des conséquences du changement climatique » et d’une « escalade de risques qui vont frapper de plein fouet les écosystèmes et les personnes les plus vulnérables ».
Lire aussi l’entretien : Valérie Masson-Delmotte : « On trottine lentement derrière un climat qui change vite »
Ainsi « la menace la plus grave » ne serait peut-être pas celle que l’on croit. Elle ne résiderait pas dans « cette contestation qui dérange face à l’inertie » mais dans « l’inadéquation des réponses institutionnelles et politiques »,s’interroge Valérie Masson-Delmotte, qui est intervenue lors du séminaire gouvernemental sur les conséquences du réchauffement climatique, le 31 août 2022, et dont le « soutien » aux Soulèvements de la Terre « porte uniquement sur les formes non violentes de contestation et sur la liberté d’expression », précise-t-elle. En un mot, le problème, ce n’est pas la contestation, mais l’inaction. Car ce n’est pas l’écologie qui est radicale, mais la réalité.
« Force de transformation de l’Etat »
Le soutien de Philippe Descola, héritier de l’anthropologie structurale portée par Claude Lévi-Strauss au Collège de France, est le signe d’un engagement politique de la recherche face à l’urgence écologique. Aussi à l’aise à l’université de Berkeley (Californie) qu’à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), le professeur avait déjà esquissé une Ethnographie des mondes à venir (Seuil, 2022), avec le dessinateur Alessandro Pignocchi. « L’une des hypothèses que nous défendons, déclare le bédéiste, est que l’occupation de terre sous toutes ces formes, légale ou illégale, doit devenir un outil fondamental des luttes sociales et écologiques – une distinction qui se dissout dans la lutte territoriale. En construisant des formes d’autonomie matérielle et politique, on aspire non seulement à bâtir des institutions alternatives, mais aussi à devenir une force de transformation de l’Etat. »
Lire aussi l’entretien : Philippe Descola : « Les lieux alternatifs expérimentent une cosmopolitique inédite »
Comme le résume l’un des membres des Soulèvements de la Terre, « ça fait quelque chose d’avoir Lévi-Strauss dans la ZAD ! » En effet, indique le philosophe Antoine Chopot, « les Soulèvements de la Terre sont tout d’abord issus des luttes et des imaginaires zadistes : on occupe collectivement un territoire contre un projet destructeur, et c’est tout un milieu de vie humain et non humain solidaire qui s’y installe et s’y déploie de manière autonome. Il y a donc à la base une sorte d’éthique collective du territoire : on ne défend bien que ce que l’on habite bien ».
Philippe Descola le confirme, le mouvement des Soulèvements de la Terre s’est constitué à l’initiative d’habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, mise en place dans les années 2010, qui est elle-même « une expérience sociale d’une portée exceptionnelle ». Ainsi, poursuit-il, « la ZAD, ce n’est pas le désordre et la confusion, comme des membres du gouvernement l’ont répété ces derniers jours, c’est au contraire un laboratoire inédit de démocratie participative et de respect mutuel qui préfigure des formes de coactivité civique plus égalitaires et plus joyeuses que celles prônées par l’idéologie néolibérale du management des citoyens ». Mais les Soulèvements de la Terre « vont bien plus loin » que les ZAD, relève Antoine Chopot. En se focalisant sur des points de tension écologiques au-delà de leur territoire, « ils répondent en cela aux critiques qui voyaient dans les ZAD le risque d’un repli sur le local au détriment des questions institutionnelles ou portant sur une grande échelle ».
Véritable altersociété, la ZAD a, en outre, montré son efficacité politique, même si certaines d’entre elles ont été démantelées : ces dernières années, les victoires sociales n’ont pas eu lieu contre les lois censées réformer le travail ou les retraites, mais contre des projets d’aménagement du territoire, comme celui de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, abandonné en 2018. D’autres mobilisations écopolitiques ont stoppé la construction du site géant de loisirs et de commerces d’Europacity (Val-d’Oise) ou des projets extractivistes, comme Montagne d’or, exploitation minière d’une concession aurifère de l’ouest de la Guyane, ou une scierie géante à Lannemezan (Hautes-Pyrénées). En résumé, l’occupation semble plus efficiente que la manifestation.
Propager un autre monde
Ainsi la hantise du pouvoir à l’égard de la ZAD – dont le nom même est devenu un repoussoir – n’est pas seulement celle d’une « ultragauche » hypertrophiée depuis « l’affaire de Tarnac » (où des militants anticapitalistes avaient été accusés d’avoir saboté la caténaire d’une ligne TGV en 2008), mais bien celle de la multiplication des occupations. La crainte réside également dans le fait que ces lieux alternatifs ne puissent propager un autre monde, inciter des populations à emprunter d’autres voies.
Car même les « camps climat » qui se forment à l’occasion d’une mobilisation ne sont pas que des campements sommaires, mais aussi des manières d’expérimenter des vies plus solidaires, avec des cantines à prix libres, des médecins volontaires (« médics ») et des formes de sécurité sociale alimentaire. « On est pour, avant d’être contre, et on est contre quelque chose par amour pour un monde vivant réel qu’on défend, prolonge Baptiste Morizot, et c’est pourquoi cette approche s’engage aussi à proposer des alternatives pour traiter les milieux de vie et les humains qui les habitent avec des égards plus ajustés. »
Lire aussi : Pour les philosophes Léna Balaud et Antoine Chopot, « l’écologie est porteuse d’une charge révolutionnaire »
Tournant activiste de la philosophie terrestre, de l’anthropologie de la nature et des pensées du vivant, les Soulèvements de la Terre sont un « alliage fécond et inédit » entre « un anticapitalisme concret, vécu, collectif, offensif » et « une écologie sensible à nos interdépendances multiples avec les vivants, explique Antoine Chopot. Théoriquement, c’est une sorte d’hybride entre l’appel à l’action directe d’un Andreas Malm et l’appel à la composition des mondes humains et non humains d’un Philippe Descola ».
Auteur de Comment saboter un pipeline (La Fabrique, 2020), Andreas Malm ne masque pas sa visée subversive : « Nous devons faire de la crise du réchauffement climatique l’occasion d’une révolution », affirme ce théoricien d’un « léninisme écologique », partisan du blocage et du sabotage des infrastructures du « capitalisme fossile ». A l’image de Total, « l’une des sociétés les plus agressives du monde, en particulier dans le sud de l’Afrique », qu’il suggère de « nationaliser ».
Lire aussi notre portrait : Andreas Malm, le Lénine de l’écologie
Dégonflage des pneus de SUV, intrusion dans le luxueux terminal de jets privés de l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol ou dans une cimenterie du groupe Lafarge, en France… l’activiste loue toutes ces actions directes, dont certaines font sortir l’écologisme du pacifisme. Avec une précision de taille : « Le mouvement climat ne doit pas cibler les gens, notamment en essayant de s’en prendre physiquement aux individus qui sont derrière les entreprises de combustibles fossiles. Toute la discussion autour du sabotage dans le mouvement porte exclusivement sur le ciblage de biens, de choses, d’objets inanimés. » Toutefois, reconnaît-il, « en engageant une confrontation avec la police », mais seulement dans certaines circonstances, indique-t-il, « vous engagez un rapport de force, et le sujet est mis à l’agenda politique ». Une certitude demeure : « La tournure que prend la crise climatique est telle qu’il ne reste plus que des options extrêmes. »
Une réalité radicale elle-même
Sans doute est-ce « un peu caricatural » de résumer la matrice conceptuelle des Soulèvements de la Terre à cet alliage entre Malm et Descola, tempère Antoine Chopot, « car il y a aussi, et c’est moins connu, une revendication d’un héritage des luttes paysannes historiques, avec notamment le syndicat des Paysans travailleurs mené par Bernard Lambert, les luttes contre le remembrement du bocage, celles contre les “cumulards” ou le Mouvement des sans-terre ».
Mais beaucoup de membres et sympathisants du mouvement sont plus pragmatiques qu’idéologues. Ce sont des faiseurs et non des raisonneurs : « Le débat entre le léninisme vert et le communalisme écologique est intéressant, mais ce n’est pas notre affaire, relève l’un des membres des Soulèvements de la Terre, qui a choisi de se faire appeler “Basile” afin “d’éviter la personnification”. Sans compter qu’il y a parfois beaucoup de postures et de distinction en la matière. Nous nous opposons aux projets qui accentuent la catastrophe en cours et c’est une bonne raison de se rassembler. » Les critiques sur les choix tactiques pourtant se font jour. Certains s’interrogent sur la nécessité d’une opposition aussi frontale qu’à Sainte-Soline, mettant davantage en avant le soin, l’autonomie, le contournement et la créativité, comme le relaie un article de la revue Terrestres. « Il est indispensable de dénoncer les inqualifiables violences policières que la doctrine française du maintien de l’ordre a malheureusement rendu familières, déclare Philippe Descola. Mais il faut aussi prendre acte de la volonté de la puissance publique de ne reculer devant aucun moyen pour interdire les manifestations de mécontentement et imaginer d’autres modes d’action, peut-être plus symboliques, qui ne mettrait pas en péril la vie des citoyens qui protestent. »
Lire aussi notre enquête (2019) : Article réservé à nos abonnés La France des « îlots » de résistance intellectuelle, politique et spirituelleAjouter à vos sélections
Mais ce qui frappe, c’est aussi le soutien de l’arrière aux premières lignes, l’assentiment des sympathisants qui dépasse largement le cercle des militants. Car si les Claude Lévi-Strauss d’aujourd’hui conversent avec les zadistes et soutiennent la Terre qui se soulève, c’est parce que la réalité a pris la forme de la radicalité. Elle oblige, comme y invite l’étymologie d’origine latine et la pensée critique, à « saisir les choses à la racine ». Ainsi enraciné, l’activisme écologique se propage, du mouvement Ende Gelände en Allemagne aux Soulèvements de la Terre en France. C’est pourquoi nous assistons peut-être à la naissance d’une internationale terrestre dont les actions radicales sont autant de manifestes.

Écouter aussi Choquer, bloquer, saboter… les nouveaux visages de l’activisme climatique
A vos agendas : le Festival du Monde revient en septembre pour sa 9ᵉ édition
Débattre, échanger, s’informer mais aussi danser, écouter, déguster…
Du 15 au 17 septembre 2023, les journalistes de la rédaction vous accueillent au siège du quotidien, dans le 13e arrondissement de Paris, à l’occasion du 9e Festival du Monde.
Au programme : débats, ateliers et rencontres avec les services, spectacles, parcours thématiques dans l’arrondissement, visites du journal et, sur le parvis de notre immeuble, une offre culturelle et gastronomique en accès libre.
Un week-end festif d’échanges et de cultures. Découvrez toute la programmation ici.Voir plus Voir moinsNicolas Truong