Un Quai d’Orsay sans boussole

France et Sud global, rendez-vous manqué?

Après avoir longtemps cultivé une diplomatie autonome, la France ne cesse de s’aligner sur le reste de l’Occident. Les conflits en Ukraine et à Gaza ne l’amènent guère à se distinguer des États-Unis et des autres États européens. Les recompositions géopolitiques en cours et l’affirmation des pays du Sud justifieraient au contraire la poursuite d’une voie «gaullo-mitterrandienne».

par Jean de Gliniasty

France et Sud global, rendez-vous manqué ?↑

 

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Khaldoun Hijazin. — « Mind the Gap » (Attention à l’écart), 2021© Khaldoun Hijazin – Tabari Artspace, Dubai, Londres

Rayonnement moral et intellectuel, influence économique et force militaire permettent de satisfaire sans effort les intérêts des puissances dominantes. Le monde occidental a ainsi usé, et parfois abusé, de cet ascendant, les États-Unis au premier chef. Mais, pendant longtemps, l’URSS a elle aussi profité d’une véritable emprise idéologique, appuyée sur une doctrine émancipatrice et une puissance militaire adossée à son arsenal nucléaire. Les pays occidentaux voyaient, alors, leurs libertés qualifiées de formelles, leur économie de capitaliste, et leur politique extérieure d’impérialiste.

Le changement de rapports de forces au profit de l’Ouest a été matérialisé par les accords d’Helsinki en 1975, signés par l’URSS, les pays européens, les États-Unis et le Canada. L’Acte final confirmait l’inviolabilité des frontières (et non leur intangibilité comme le souhaitaient les Soviétiques, désireux d’exclure toute modification même négociée ou démocratiquement décidée), prônait la coopération économique — nécessaire à l’Union soviétique — et surtout la libre circulation des idées, de l’information et des personnes (la fameuse « troisième corbeille ») (1). Ce traité marquait en réalité le début de la fin de l’URSS : sa légitimité idéologique allait s’estomper progressivement et sa puissance économique faiblir jusqu’à la chute du mur de Berlin.

Ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine et à Gaza traduit une même inflexion des rapports de forces, commencée bien avant les événements eux-mêmes, et qui peut être considérée comme un tournant historique : la perte de l’ascendant du monde occidental, sur les plans militaire, économique et axiologique (les valeurs).

En 1953, ce fut un « match nul » en Corée. Mais l’Occident a le plus souvent été défait lors des guerres au Sud depuis 1945 (Vietnam, Afghanistan…) ; et, même quand elles ont été victorieuses (Irak en 2003, Libye en 2011…), ses interventions plus ou moins ponctuelles ont conduit au chaos (2). Seules ont été couronnées de succès quelques opérations « de police » (République dominicaine en 1965, Panamá en 1989…) ou des missions jouissant d’une large légitimité internationale souvent concrétisée par des résolutions de l’Organisation des Nations unies (ONU), telle la première guerre du Golfe en 1990-1991. Motivées diversement (lutte contre le terrorisme ou le trafic de drogue, ingérence humanitaire, voire considérations géo­stratégiques), ces guerres avaient en commun le sentiment de la toute-puissance occidentale. Chacune d’entre elles a conduit les gouvernements de l’Ouest à négocier leur départ au bout de quelques années, lorsqu’ils estimaient que ces opérations, en l’absence de véritables victoires, n’étaient plus « soutenables ». Le retrait des forces américaines — qui a parfois pris la forme de débâcles, comme au Vietnam en 1975 ou à Kaboul en 2021 — résultait certes de décisions politiques, appuyées sur des considérations budgétaires ou électorales, mais signifiait surtout l’impossibilité de l’emporter.

Un événement récent illustre la poursuite de cette inflexion des rapports de forces. La perturbation de la navigation en mer Rouge par les houthistes du Yémen, armés par l’Iran, n’a pu être contrée (3). Le commerce maritime mondial, dont 20 % des conteneurs passent par le canal de Suez, est lourdement pénalisé, et l’Égypte gravement fragilisée. Écartant toute intervention terrestre dans un Yémen en état de guerre permanent depuis dix ans, les Occidentaux en sont réduits à tenter de limiter les dégâts au moyen de dispositifs antimissiles portés par leurs flottes croisant en mer Rouge. Face à des guerriers dotés de missiles et de drones fournis par les Iraniens, la puissance technologique et militaire des Britanniques et des Américains reste sans grand effet sur le cours des événements. Seul un cessez-le-feu à Gaza, condition politique posée par les houthistes, pourrait mettre fin à cette profonde déstabilisation. Le temps est fini où l’Occident pouvait intervenir facilement quitte à se retirer ensuite : les technologies militaires sont maintenant partagées par de nombreux pays du Sud, à l’image des drones iraniens ou turcs…

Inefficacité des sanctions

L’Occident est aussi en train de perdre la bataille des valeurs. Si les opinions du Sud ont été assez choquées par les tueries commises par le Hamas le 7 octobre 2023 — même si l’Inde fut l’un des rares États à exprimer sa sympathie envers Israël —, leur attention s’est vite focalisée sur les bombardements à grande échelle de Gaza. Les 34 000 victimes gazaouies, dont 70 % de femmes et d’enfants, les signes de famine et d’épidémies, les entraves mises à l’aide humanitaire, la destruction systématique du patrimoine bâti ont même fait passer au second plan la question des otages, tandis qu’Israël s’efforce au contraire de poursuivre son offensive. La posture diplomatique américaine a certes évolué au sein du Conseil de sécurité de l’ONU : le veto au cessez-le-feu a laissé la place à la proposition d’une simple trêve (bloquée par la Russie et la Chine), pour finalement entériner — en s’abstenant — la résolution du 25 mars 2024, qui exige le cessez-le-feu et la libération des otages, à la grande déception d’Israël. Pression de l’électorat démocrate et de certains régimes arabes inquiets pour leur stabilité, violence des images : de multiples facteurs expliquent ce glissement, mais il n’a pas modifié le sentiment que les valeurs occidentales sont à géométrie variable.

L’incrimination rapide du président russe Vladimir Poutine pour crime de guerre en Ukraine alors que le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), pourtant venu aux portes de Gaza, n’est pas sorti de son silence assourdissant, a conforté ce sentiment. Les ordonnances de la Cour internationale de justice (CIJ), saisie par l’Afrique du Sud, enjoignant à Israël de faciliter l’accès de l’aide humanitaire ont d’ailleurs été perçues comme une victoire morale, inédite, du Sud global contre un allié majeur de Wash­ington… La poursuite des livraisons de munitions américaines à Israël, la relative prudence des Européens et des médias occidentaux quant à la situation humanitaire des Palestiniens ont définitivement accrédité l’idée du « deux poids, deux mesures ». Les leçons de respect des droits humains prodiguées par l’Occident sont de moins en moins admises, quand elles ne contribuent pas à accélérer la perte de son ascendant moral.

La situation ne paraît pas meilleure sur le plan économique. Longtemps, les pays du G7 ont pu imposer des déluges de sanctions aux nations dont la politique leur déplaisait : Chine, Syrie, Venezuela, etc. L’embargo américain sur Cuba est toujours en vigueur après plus de six décennies, et ce malgré sa condamnation tous les ans par l’Assemblée générale des Nations à la quasi-unanimité de ses États membres (en 2023, seuls les États-Unis et Israël ont voté contre, et l’Ukraine s’est abstenue). Si certaines mesures restrictives ont bien été adoptées par le Conseil de sécurité de l’ONU (Irak, Iran, Corée du Nord), leur effet politique se révèle presque toujours nul, à la différence de leurs effets économiques, souvent désastreux pour les populations… Ce n’est plus le cas avec les quelque quinze mille punitions infligées à Moscou après l’invasion de l’Ukraine. Si elles n’ont conduit, malgré leur caractère massif et coordonné, ni à un changement de régime, ni à un affaiblissement de l’effort de guerre russe, ni à une inflexion de la politique menée, c’est surtout leur inefficacité économique qui surprend les Occidentaux. À l’encontre de toutes les prévisions, la Russie a vite retrouvé un taux de croissance — 3,6 % en 2023 selon le Fonds monétaire international (FMI) — supérieur à celui des États-Unis, tandis que l’Union européenne tombait en quasi-récession. Le revenu réel des Russes a même augmenté pour la première fois depuis plus de dix ans, l’investissement a repris, l’inflation et le déficit sont contenus (4).

Cette bonne tenue tient à l’économie de guerre et aussi au nombre important de pays du Sud qui ne participent pas au dispositif de sanctions. La puissance commerciale, financière, technologique a cessé d’être l’apanage des Occidentaux. La Russie a réorienté son économie vers le Sud global. Le commerce russo-chinois se fait désormais en yuans, et d’autres pays suivent cet exemple. Au mécanisme de paiements internationaux Swift, il est désormais possible de substituer le China International Payments System (CIPS). Le gel des quelque 300 milliards de dollars de réserve de la banque centrale russe déposés dans des établissements occidentaux a conduit de nombreux pays à lancer la diversification de leurs propres réserves (or, devises variées, renminbi, voire yuan numérique, de plus en plus utilisé). Le groupe des Brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Iran) représente 27 % du produit intérieur brut (PIB) mondial et travaille à la création d’une devise spécifique. De nouveaux circuits financiers se mettent en place de façon irréversible, au détriment du monopole occidental.

La politique étrangère française semble, pour l’instant, rester insensible à ce tournant majeur des relations internationales. Enserrée dans des mécanismes toujours plus nombreux de solidarité occidentale et européenne, la France dispose de peu de marges de manœuvre. Sur le plan militaire, elle a pris sa place dans la coalition navale antihouthistes (placée sous commandement français), sans toutefois aller jusqu’à bombarder le Yémen, comme ses alliés britannique et américain. Sur le plan politique, le soutien militaire à l’Ukraine dépasse même celui de ses partenaires en n’excluant pas, selon le président Emmanuel Macron, l’envoi de troupes au sol (5). Et, sur celui des valeurs, son ton modéré et son silence relatif sur la situation de la population de Gaza tranchent avec ses nombreuses manifestations de solidarité avec Israël après le 7 octobre, puis après les attaques iraniennes du 13 avril. L’idée d’une coalition anti-Hamas, avancée imprudemment au lendemain des massacres par le président Macron — à la surprise, semble-t-il, du Quai d’Orsay —, a fait des ravages dans le monde arabe, où l’on reste majoritairement persuadé que, malgré les atrocités commises, le Hamas participe à la résistance palestinienne.

Une position toujours plus « occidentaliste »

Au Sud, et dans les pays arabes en particulier, on peine à distinguer une singularité française, au grand dam de nombreux diplomates spécialistes du Proche-Orient qui se sont exprimés dans une note adressée à leur hiérarchie (6). Du point de vue économique, rien ne la distingue des politiques de sanctions menées par les Occidentaux et les Européens. Elle n’a pas su, ou pas voulu, sauver l’accord de 2015, qui levait les restrictions imposées à Téhéran en échange de l’arrêt de son programme militaire nucléaire, accord dénoncé unilatéralement par le président Donald Trump. Malgré l’expression publique de sa désapprobation et de ses regrets, elle a donc suivi le mouvement. Elle n’a même pas protégé ses entreprises et ses investissements en Iran, en Russie et ailleurs contre les sanctions secondaires infligées par les États-Unis à ceux qui souhaitaient respecter l’accord. Elle a voté au Conseil de l’Union européenne des mesures inspirées du modèle américain contre les sociétés de pays tiers qui continuent à entretenir des liens non militaires avec des pays sous sanctions.

Après l’attaque massive de l’Iran contre Israël en riposte au bombardement de son consulat à Damas (lire Akram Belkaïd, « Israël-Iran, la guerre qui vient »), les appels au calme français ont semblé surtout dirigés contre l’Iran, dont l’ambassadeur a été convoqué par le ministre Stéphane Séjourné. Pourtant, la France souhaiterait, surtout à l’approche d’élections qui pourraient ramener M. Trump au pouvoir, faire entendre une voix particulière sur la scène internationale à défaut d’entraîner l’Europe. Paris conserve de bonnes relations avec Pékin malgré les pressions américaines et la gêne de la plupart de ses alliés, sauf l’Allemagne. Lors d’un voyage fin mars 2024, le président Macron a renoué avec le Brésil, à qui il reprochait naguère sa complaisance envers Moscou.

Il reste qu’au moment où le monde se fragmente en pôles de puissance, Paris peine à trouver sa place. Tout se passe comme si l’invasion de l’Ukraine avait cristallisé sa diplomatie sur une position « occidentaliste » et l’avait encore éloigné de l’héritage « gaullo-mitterrandien ». C’est pourtant précisément parce que le monde change au profit des pays du Sud que cette référence redevient une perspective.

Jean de Gliniasty

Ancien ambassadeur de France à Moscou (2009-2013), directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Auteur de France, une diplomatie déboussolée, L’Inventaire, Paris, 2024.

(1) Lire Philippe Devillers, « La conférence d’Helsinki : sécurité et coopération », Le Monde diplomatique, juillet 1973.

(2) Lire Anne-Cécile Robert, « Origines et vicissitudes du “droit d’ingérence” », Le Monde diplomatique, mai 2011.

(3) Lire Tristan Coloma, « Les houthistes défient Washington », Le Monde diplomatique, mars 2024.

(4) Cf. Agathe Demarais, « 10 points sur les sanctions », Le Grand Continent, 18 janvier 2024.

(5)  Lire Serge Halimi et Pierre Rimbert, « Les nouveaux chiens de guerre », Le Monde diplomatique, avril 2024.

(6)  Georges Malbrunot, « Conflit Israël-Hamas : des ambassadeurs au Moyen-Orient manifestent leur inquiétude », Le Figaro, Paris, 13 novembre 2023.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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