Taxation du livre d’occasion : sous couvert d’aider la création, il répond surtout à une demande des plus gros éditeurs français, aujourd’hui concentrés entre les mains de grands groupes.

Édition : la mauvaise occasion de Macron

En visite au Festival du livre de Paris, le président de la République a brandi un nouvel exemple de ce « en même temps » dont lui seul a le secret : favoriser l’accès à la lecture tout en taxant les livres d’occasion. Une initiative de nature à réjouir les grands groupes d’édition, au détriment des plus précaires, auteurs compris.

Ellen Salvi

13 avril 2024 à 16h56 https://www.mediapart.fr/journal/france/130424/edition-la-mauvaise-occasion-de-macron?utm_source=quotidienne-20240413-184159&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20240413-184159%20%20&M_BT=115359655566

 

UneUne visite surprise, quelques livres feuilletés, deux ou trois banalités sur la lecture – « C’est ce qui vous permet d’avoir accès à un savoir et à une sensibilité »  et une nouvelle petite bombe anti-sociale, lâchée l’air de rien et sans autres précisions – comme toujours en la matière. Vendredi 12 avril, en fin d’après-midi, Emmanuel Macron s’est promené dans les travées du Festival du livre de Paris, entouré de son épouse, de la ministre de la culture Rachida Dati et du président du Syndicat national de l’édition (SNE) Vincent Montagne.

Après avoir distillé quelques conseils de vie – « systématiser des rites de lecture quotidienne, un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure chaque jour » , le président-coach de la République a annoncé vouloir « mettre en place au moins une contribution » sur le marché du livre d’occasion afin « de protéger le prix unique et [de] permettre à nos auteurs, éditeurs et traducteurs aussi d’être mieux aidés ». Autrement dit : une taxe sur les ouvrages de seconde main, qui fera nécessairement monter leur prix. Et pénalisera les lecteurs et les lectrices.

De prime abord, cette proposition a de quoi surprendre émanant d’un homme qui considère que les hausses d’impôts sont une « maladie française » dont il faut protéger les plus riches. Mais elle s’éclaire lorsqu’on connaît le profil des personnes qui revendent et achètent des livres d’occasion. Si la pratique reflète de plus en plus l’ensemble de la population française – inflation oblige –, elle continue de concerner au premier chef les femmes et les foyers cherchant à faire des économies, tout en ayant une consommation responsable.

Une étude menée en 2022-2023 par le ministère de la culture et la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (Sofia) a récemment conclu que les revendeurs de livres d’occasion étaient « plus jeunes » et relevaient « plus souvent des catégories socioprofessionnelles “inférieures”, les revendeurs [cherchant] avant tout à gagner un peu d’argent, et dans une moindre mesure, à gagner un peu d’espace chez eux ». On retrouve la même motivation économique chez les acheteuses et les acheteurs.

Des conséquences pour les plus précaires

L’annonce d’Emmanuel Macron s’inscrit dans un mouvement engagé récemment par une partie du secteur de l’édition – la plus lucrative – qui s’inquiète du manque à gagner créé par le succès grandissant du marché du livre d’occasion. Même si un ouvrage de seconde main a d’abord été acheté neuf – et taxé comme tel –, certains considèrent que sa deuxième, troisième, voire sixième vie mérite elle aussi de rapporter un peu d’argent à celles et ceux qui ont permis sa publication, à commencer – disent-ils – par les auteurs et autrices. Ils réclament donc un « droit de suite », comme il en existe dans le marché de l’art.

Sur le papier, l’idée de favoriser la création littéraire est évidemment louable. Mais le levier choisi par le chef de l’État est d’autant plus curieux que son gouvernement a lui-même enterré, en 2021, les mesures du rapport de Bruno Racine. Ce dernier préconisait notamment de donner aux créateurs et créatrices un statut à part entière, ainsi qu’un taux minimal de droits d’auteur, correspondant à 10 % du prix de vente d’un livre. Mais dès les premiers États généraux du livre, le président du puissant SNE avait refusé que la question de la répartition de la valeur soit publiquement évoquée. 

Depuis lors, et alors que tout le monde s’accorde à dire que les conditions économiques et sociales des artistes-auteurs ne cessent de se dégrader, rien n’a été fait pour les aider. « L’auteur se trouve souvent dans l’angle mort des politiques publiques, à la différence des acteurs de l’aval, à la fois plus puissants et mieux organisés pour faire entendre leur voix », pouvait-on lire dans le rapport Racine, où l’on découvrait également que « l’idée d’un droit de suite sur le livre d’occasion paraît juridiquement incertaine, techniquement complexe et peu à même de générer une ressource significative ».

Sous couvert d’aider la création, il répond surtout à une demande des plus gros éditeurs français, aujourd’hui concentrés entre les mains de grands groupes.

Toucher au marché de l’occasion ne changera donc pas grand-chose pour les premiers concernés. En revanche, comme l’ont souligné plusieurs personnes issues du milieu universitaire (ici ou ), les conséquences seront lourdes pour les étudiant·es. « Les étudiants, déjà bien martyrisés par ses présidences (baisse APL, refus repas 1 euro, virés de leur logement Crous…) apprécieront quand ils devront payer une taxe sur leur livre d’occasion car ils n’ont plus les moyens d’en avoir des neufs. La taxe a déjà été payée sur le neuf ! », a commenté le collectif des Stylos rouges sur X.

Martelant la nécessité de ramener les plus jeunes à la lecture – pour mieux fustiger « l’impact terrible [des écrans] pour la société », selon les mots de Gabriel Attal –, l’exécutif choisit ainsi de s’attaquer au marché qui permet aux plus précaires d’accéder aux livres, sans pour autant aider les plus précaires qui écrivent des livres. Une idée de génie qui répond surtout à une demande des plus gros éditeurs français, aujourd’hui concentrés entre les mains d’une poignée de grands groupes, largement représentés au sein du SNE que Rachida Dati a rencontré le 10 avril.

Le syndicat présidé par Vincent Montagne porte en effet depuis plusieurs mois cette mesure sur les livres d’occasion. En février 2020, juste après la publication du fameux rapport Racine, il se disait même prêt, dans Les Échos, à répondre aux inquiétudes des artistes-auteurs par ce biais. Tout en prévenant les intéressés : « J’invite tous les auteurs à être très précautionneux quand ils affirment haut et fort vouloir vivre de leur métier. Ce n’est pas possible pour tous et ils le savent. » Nota bene : en 2023, Hachette Livre, le plus important groupe d’édition français, aujourd’hui propriété de Vincent Bolloré, a enregistré un bénéfice de 301 millions d’euros.

La diversité éditoriale en danger

Tout à son objectif de satisfaire les maisons d’édition les plus puissantes, l’exécutif a également décidé d’expérimenter la publicité à la télévision pour les livres durant une période de deux ans. Le décret autorisant cette publicité sur les chaînes hertziennes a paru le 6 avril au Journal officiel (JO)et fait bondir celles et ceux qui savent pertinemment que seules les plus grosses structures pourront financer un tel dispositif, au détriment des indépendantes.

Même Antoine Gallimard, qui n’est pourtant pas à plaindre, est sorti de sa réserve pour demander l’abrogation de ce décret. Samedi matin, sur France Inter, le patron du groupe Madrigall a fait valoir que « tous les éditeurs »étaient contre cette idée, « au nom de la diversité »« Vous mettez trois ou quatre livres en avant, pendant que quarante derrière n’auront droit à aucune information ! Ce n’est pas juste, a-t-il affirmé. Nous sommes l’un des premiers pays à avoir tant de propositions d’ouvrages, et il faut absolument sécuriser cela. »

Abordant la lecture sur le ton militaire qu’il aime employer sur tous les sujets, Emmanuel Macron avait souhaité en faire une « grande cause nationale » en 2021-2022. « Lire doit être remis au cœur de l’engagement de toute la nation », avait-il alors déclaré. Pourtant, ses dernières annonces excluent une partie de la population, tout en favorisant les acteurs les plus puissants du milieu de l’édition. Ceux-là mêmes qui peuvent se permettre un stand au Festival du livre arpenté par le chef de l’État.

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Car depuis que l’événement a fait peau neuve en 2022, les plus petites maisons y ont un accès restreint. L’espace dédié aux régions, qui permettait aux structures indépendantes de participer au rendez-vous annuel, a été réduit à portion congrue. À l’époque, le président de la Fédération des éditions indépendantes, Dominique Tourte, avait également dénoncél’exposition des tarifs d’inscription, rendant« impossible la présence de la quasi-totalité des petits et moyens éditeurs ».

Si le président de la République s’intéressait réellement à la question du livre, et par ricochet à celle du secteur de l’édition, sans doute écouterait-il davantage celles et ceux qui s’efforcent chaque jour de la démocratiser, avec des moyens réduits à peau de chagrin. Peut-être commencerait-il aussi à sérieusement s’inquiéter de la concentration éditoriale et de la mainmise de Vincent Bolloré sur toute une partie de cette industrie. Il pourrait alors s’intéresser aux multiples vies d’un ouvrage, à ses possibilités de circulation, loin du business des grands acteurs qui lui murmurent à l’oreille. Mais pour l’heure, tout cela relève de la fiction.

Ellen Salvi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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