Revenant sur les interventions en Somalie, au Kosovo ou au Moyen-Orient, Rony Brauman met en lumière l’hypocrisie de l’Occident, qui, sous la forme de la “Responsabilité de protéger”, a fait revivre la notion de “guerre juste” en relations internationales, mais sans en respecter véritablement les principes.
Ce qu’il faut retenir :
Depuis les années 1990, la notion de “guerre juste” a fait son retour en relations internationales, prenant une forme nouvelle : l’intervention “humanitaire”. Les principes de ce type d’intervention ont été consacrés dans le dispositif adopté en 2005 par l’ONU, sous le nom de “Responsabilité de protéger”.
Les conditions d’entrée en guerre pour une intervention humanitaire sont similaires à celles de la guerre juste : autorisation par une autorité légitime (en l’espèce, le Conseil de sécurité des Nations unies), respect du principe de proportionnalité, du principe de l’ultime recours et de celui des chances raisonnables de succès. En pratique, les deux dernières exigences ne sont jamais respectées : les voies de règlement pacifiques du conflit sont systématiquement ignorées et les chances de succès, conditionnées à des objectifs trop généraux (par exemple, la défense des droits de l’homme), sont impossibles à évaluer sérieusement.
Par ailleurs, ces interventions ont pour trait commun de mettre en œuvre une véritable force de propagande : en amplifiant le caractère dramatique de la situation, les États légitiment ainsi le recours à la force militaire. Sur ce plan, les démocraties et les dictatures ne sont pas différentes, « à ceci près que les démocraties convoquent plus volontiers la morale ».
Biographie de l’auteur
Rony Brauman (1950-) est un médecin français. Né à Jérusalem, d’un père fervent militant du mouvement sioniste, il émigre avec sa mère en France à l’âge de 5 ans ; plus tard, il contestera le bien-fondé de la création d’Israël. Après des études de médecine en France, il est engagé dans l’action humanitaire. Il travaille d’abord comme médecin sur le terrain, principalement dans le contexte de conflits armés, puis devient président de Médecins sans frontière de 1982 à 1994. Ses expériences sur le terrain l’ont amené à travailler sur les dimensions politiques de l’aide humanitaire, notamment sur les raisons qui poussent, au-delà des discours moralistes, les États à intervenir.
Il enseigne, entre autres, au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et à l’IEP de Paris. Il est également directeur de recherche pour Médecins sans frontière et chroniqueur pour le journal Alternatives Économiques.
Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.
Plan de l’ouvrage
Qu’entend-on par guerres “justes” ?
Des “faits alternatifs” comme justification de la guerre (le cas de la Libye)
Somalie, la première guerre humanitaire
Kosovo, une guerre injuste justifiée sur le plan moral ?
Afghanistan, Irak, deux guerres “pour la civilisation”
Le droit humanitaire international, une utopie juridique et une rhétorique de pouvoir
Synthèse de l’ouvrage
Le déclin de confiance dans les médias traditionnels, la montée en puissance des partis politiques populistes et la popularité des théories du complot et des « faits alternatifs » laissent penser que nous serions entrés dans une « ère de “post-vérité” ». Pourtant, la déformation des faits par le pouvoir n’est pas nouvelle et elle concerne autant les régimes dictatoriaux que les démocraties. De tout temps, les États ont manipulé la réalité pour justifier leur entrée en guerre.
Si la guerre est une réalité qu’aujourd’hui nous sommes forcés d’accepter, la propagande et les mensonges qui la concernent ne sont pas inévitables. Un retour à une conception moins hypocrite de la « guerre juste » pourrait nous permettre d’éviter des interventions fondées sur des raisons morales douteuses.
Qu’entend-on par guerres “justes” ?
Contrairement aux interventions engagées au nom de la sécurité, les “guerres justes” sont « les guerres dont le déclenchement fut présenté comme motivé prioritairement par des considérations humanitaires, c’est-à-dire de protection de populations civiles ». Ce fut le cas en Somalie (1992), pour sauver une population de la famine, au Kosovo (1999) et en Libye (2011) pour éviter des massacres annoncés, ou encore en Afghanistan (après 2002), pour libérer un peuple de l’oppression.
Cette rhétorique humanitaire, qui s’est développée dans les années 1990, a débouché sur l’adoption par l’ONU, en 2005, d’un dispositif portant le nom de “Responsabilité de protéger” (ou R2P), réhabilitant l’ancienne notion de “guerre juste”. La R2P reprend d’ailleurs les critères classiques de la guerre juste : autorité légitime, principe de proportionnalité, ultime recours et chances raisonnables de succès. L’intervention doit être décidée par le Conseil de sécurité des Nations Unies (principe d’autorité légitime) ; la réponse ne doit pas excéder les exactions (principe de proportionnalité) ; toutes les autres voies de règlement du conflit, diplomatiques et économiques, doivent avoir été épuisées (ultime recours) ; et, il doit exister des chances raisonnables de succès.
« Il faut reconnaitre aux rédacteurs de la “Responsabilité de protéger” le mérite de s’être référés à ces notions-là. » Cependant, si la théorie est louable, la pratique est toute autre. Les deux premiers principes, de légitimité et de proportionnalité, importent peu : parce qu’ils sont juridiques, ils ne garantissent en rien que la guerre soit juste. En revanche, les deux derniers critères, l’ultime recours et les chances raisonnables de succès, sont politiques et, à ce titre, garantissent mieux le respect d’une certaine éthique. Ils sont néanmoins plus difficilement applicables. En effet, en pratique, « l’impératif de s’assurer que la guerre est bien le dernier recours a été délibérément ignoré dans les conflits que l’on va examiner ». Quant aux chances raisonnables de succès, elles ne sont évaluables que si les buts sont précis et limités, par exemple, faire reculer une armée d’occupation. Si ces buts sont trop vagues ou généraux, comme pour les opérations de démocratisation, elles sont impossibles à estimer.
« Une guerre véritablement “juste”, finalement, c’est une guerre 1/ que l’on a activement tenté d’éviter, 2/ dont la cause est justifiable prima facie 3/ dont l’objectif est cernable et atteignable. »
Des “faits alternatifs” comme justification de la guerre (le cas de la Libye)
Les guerres humanitaires contemporaines sont toutes caractérisées par la manipulation du réel. Les interventions en Somalie, au Kosovo, en Afghanistan ou en Libye montrent toute la « force de propagande » à l’œuvre lorsqu’il s’agit d’une guerre humanitaire. Cette propagande est d’autant plus puissante qu’elle s’enracine dans une « matrice intellectuelle favorable », c’est-à-dire qu’elle émane des pouvoirs publics.
En ce qui concerne la Libye, deux « faits alternatifs » ont conduit à l’intervention armée dans le pays. Le premier, diffusé par la chaîne de télévision Al Jazeera le 21 février 2011, rapportait la survenance d’un bombardement aérien à Tripoli, par les forces gouvernementales, contre les manifestants, qui défilaient en soutien à ceux de Benghazi, victimes de la répression. Mais rien ne prouvait que de tels bombardements avaient eu lieu. « Des journalistes présents à Tripoli à ce moment, et que j’ai rencontrés courant mars, m’ont certifié qu’il n’y avait pas eu de bombardements en février, ajoutant qu’il s’agissait selon eux d’une opération de guerre psychologique du Qatar via la chaîne de télévision de ce pays », explique Brauman.
Plus tard, il est annoncé qu’une colonne de chars serait en marche vers Benghazi. À nouveau, aucun élément ne venait confirmer cette information. Non seulement il n’existait aucune image de ces blindés, « alors qu’il était impossible de les camoufler dans un tel paysage et sur une telle distance », mais il était peu probable que Kadhafi dispose d’une telle force militaire. Patrick Haimzadeh, ex-militaire et diplomate qui connaissait très bien la Libye, avait d’ailleurs affirmé qu’« avec moins d’un millier d’hommes et une vingtaine de chars, [les forces kadhafistes] n’étaient pas en mesure de prendre le contrôle d’une ville de près d’un million d’habitants, étirée sur 300 km2 ».
Comment une telle mésinformation a-t-elle été possible ? Plusieurs éléments sont à prendre en compte. D’abord, le fort soutien médiatique, en France en tout cas, aux interventions militaires entreprises par le gouvernement. En outre, le régime kadhafiste était évidemment capable d’atrocité, ce qui rendait plausibles de telles informations. Ainsi, la mise en scène d’un combat entre la Démocratie et la Tyrannie, entre la Civilisation et la Barbarie a été aisément créée. « Une telle confrontation laisse peu de place au doute méthodique, à l’esprit d’examen, sous peine de passer au mieux pour l’idiot utile de service, au pire pour un salopard patenté. »
L’intervention servait vraisemblablement les intérêts français : Kadhafi, en rompant la promesse des contrats négociés avec la France en 2008, comprenant notamment la vente de rafales, de matériel militaire (hélicoptères, blindés, radars antiaériens), s’est mis à dos le président Sarkozy. Cependant, la volonté politique seule ne suffit pas. En effet, « la politique est autant affaire de circonstance que de volonté » et ces circonstances ont été fournies par le “printemps arabe”, qui légitima l’intervention armée, par la nécessité apparente de libérer un peuple opprimé.
Voilà la seconde caractéristique des guerres humanitaires contemporaines : l’intime conviction que le recours à la force constitue une réponse appropriée face à une crise humanitaire. Dans le cas de la Libye, cet aspect est particulièrement manifeste. En effet, Kadhafi avait fait savoir, à plusieurs reprises au cours du mois de mars, qu’il acceptait un cessez-le-feu pour entamer des négociations. Parallèlement, plusieurs offres de médiation avaient été faites, par la Turquie et l’Union africaine notamment. Kadhafi était militairement et politiquement faible, notamment en raison des nombreuses défections de ses proches ; autrement dit, « les circonstances pouvaient se prêter à une négociation sérieuse sur le partage et l’exercice du pouvoir. » Pourtant, les voies politiques et diplomatiques disponibles ont été rejetées d’entrée de jeu et l’on a préféré déployer les casques bleus, en soutien d’un processus de construction étatique (ou state building) par la force.
Or, nous n’avons aucun exemple d’une démocratie qui se soit installée durablement sous l’effet d’une intervention armée extérieure. Au contraire, il n’était pas crédible que les milices locales se soient soumises, volontairement, à des recommandations provenant de forces étrangères.
« Cette croyance irraisonnée, détachée de toute vérification empirique, relève, me semble-t-il, du refus de penser ses limites, d’un fantasme de toute-puissance en vertu duquel nous (les Occidentaux) aurions la capacité de régler de tels problèmes et que seule manquerait la volonté. »
En définitive, non seulement nous n’avons donné aucune chance aux voies pacifiques, mais nous n’avions aucune chance raisonnable d’assumer les conséquences de nos décisions. Autrement dit, si les critères juridiques de la “guerre juste” ont été respectés – puisque l’intervention a été autorisée par l’ONU (autorité légitime) et la réaction proportionnée (proportionnalité) –, les critères politiques (ultime recours et chances raisonnables de succès) ont été ignorés, « alors que ce sont eux qui déterminent, pour une large part, les suites pratiques ».
Somalie, la première guerre humanitaire
L’intervention en Somalie, au début des années 1990, a été la première guerre pour laquelle a été utilisé le qualificatif « humanitaire ». En effet, depuis le renversement de la dictature de Siad Barre en 1991, l’instabilité et la famine se développaient. La guerre civile, qui ne concernait que le Nord, s’étendait désormais à tout le pays, faisant des dizaines de milliers de morts. La famine, tout aussi meurtrière, ne concernait cependant pas l’ensemble de la population. En dépit de l’instabilité, les différentes factions qui s’affrontaient n’étaient pas suffisamment puissantes pour mettre le pays à sac ; par conséquent, les combats étaient violents, mais localisés. Or, la famine ne se développait qu’au sein des populations déplacées par ces combats.
Il s’agissait malgré tout d’une catastrophe humanitaire majeure. MSF, au printemps 1992, avait publié une enquête nutritionnelle, qui montrait que, dans ces populations, un enfant sur quatre était mort au cours des six derniers mois et que la majorité des survivants souffrait de malnutrition sévère. « La famine était réelle, comme la guerre civile et les milices qui s’affrontaient, de même que la dictature de Kadhafi n’était pas non plus une invention de la propagande. » Mais, le récit qui en a été fait est marqué par les manipulations des chiffres de victimes, construits dans le but de justifier une intervention armée.
Bien que des aides humanitaires par différentes ONG avaient déjà été mises en place, les médias se sont emparés du sujet : il est dit, en exagérant, que la famine concernait l’entièreté de la population et que la majeure partie de l’aide provenant des ONG était détournée. Une véritable pression à agir est exercée sur la communauté internationale. Cependant, encore une fois, la réaction des pouvoirs concernés (ONU et gouvernements) a pris la forme d’une opération de maintien de la paix, sans qu’une intervention pacifique ait été envisagée. Dès avril 1992, la décision est prise d’envoyer des Casques bleus dans le pays : alors qu’il aurait fallu s’appuyer sur la société civile somalienne, l’ONU choisit d’imposer une solution par le haut et par la force. « C’est à ce stade que [l’on voit] le début d’un engrenage logique, celui d’une conception principalement policière de l’ordre, qui a conduit en quelques mois à une désastreuse escalade. »
À nouveau, plusieurs éléments expliquent cette réaction typiquement onusienne. D’abord, Boutros-Ghali, élu en décembre 1991, est le premier secrétaire général de l’ONU de l’après-guerre froide et souhaite rompre avec la période d’inactivité qui a précédé. Il y avait, chez Boutros-Ghali, « le projet de donner à l’ONU des capacités d’action que la guerre froide avait neutralisées ». Il s’adresse ainsi aux États-Unis qui, depuis la fin de la guerre froide, sont sacrés maîtres du monde. Pour ces derniers, dont l’image était dégradée par certaines interventions sur lesquelles flottait un « lourd parfum de pétrole », il s’agissait de rétablir leur réputation. « Intervenir au secours des enfants affamés de Somalie pouvait être une manière de démontrer le caractère bienveillant, et cette fois désintéressé, de la puissance américaine. »
L’armée américaine a ainsi escorté plusieurs convois de secours, moins chargés et plus coûteux que les convois du CICR, mais beaucoup plus médiatisés. Puis, les Américains se sont concentrés sur la recherche des armes dans le pays, mission « considérée comme un moyen de “pacification” » par l’armée américaine, mais « comme une mise en danger individuelle et comme un déni de souveraineté collective » pour les acteurs locaux.
« D’incompréhensions en provocations, les forces américano-onusiennes sont peu à peu devenues de facto un clan parmi d’autres, perdant la maîtrise de leur action et majoritairement perçues comme une force d’occupation. »
Kosovo, une guerre injuste justifiée sur le plan moral ?
La guerre avait commencé au Kosovo en 1999, lorsque l’Armée de Libération du Kosovo (UCK) est créée contre le régime de Yougoslavie dirigé par Milosevic. L’intervention au Kosovo, visant à empêcher la situation de se dégrader, était légitimée par des chances plus que raisonnables de succès. En effet, non seulement la victoire était d’emblée envisageable, mais le Kosovo est un petit territoire, situé en Europe, ce qui assurait de pouvoir contrôler les suites de la guerre. Par ailleurs, « le régime de Milosevic, qui s’appuyait sur des groupes paramilitaires fascisants, déjà coupables d’exactions de masse en Bosnie et au Kosovo. »
Cependant, la gestion du conflit, à nouveau, a délégitimé l’intervention. En effet, la conférence de Rambouillet (février-mars 1999), qui devait être une tentative de règlement diplomatique du conflit, fut un échec complet. D’une part, les conditions qu’elle imposait à Milosevic étaient inacceptables. D’autre part, Ibrahim Rugova, qui, avec son parti, appelait à engager une lutte pacifique pour l’indépendance, avait été écarté au profit du leader de l’UCK Hashim Thaçi, le militaire. « En Somalie comme au Kosovo, on a manqué d’une occasion d’améliorer pacifiquement une situation de crise. »
Cette conférence avait, en réalité, servi de façade diplomatique aux États-Unis, afin de justifier le recours à la force. En effet, « les Américains voulaient cette guerre pour des raisons américaines. » Ils souhaitaient profiter de cette occasion pour réaffirmer leur statut de puissance militaire en Europe, via l’OTAN.
Comme pour la Libye, il fallut amplifier l’aspect urgent et alarmant de la situation, pour justifier une intervention armée. Les hostilités sont ainsi engagées après que les services secrets allemands affirment avoir découvert l’existence d’un plan dit “Fer à Cheval”, selon lequel les forces serbes de Slobodan Milosevic auraient prévu, dès la fin 1998, de prendre en étau la population albanaise du Kosovo pour l’expulser de la province. Cette affirmation, qui était « une pure création des services spéciaux à la demande du ministre de la Défense, Rudolf Scharping », a hissé l’opération au rang de sauvetage, comme ce fut le cas en Somalie ou en Libye.
« De ce point de vue du rapport à la vérité en situation de guerre, démocraties et dictatures ne sont effectivement pas très différentes, à ceci près peut-être que les démocraties convoquent plus volontiers la morale, quand les dictatures se réclament de la sécurité ou de la souveraineté. »
Afghanistan, Irak, deux guerres “pour la civilisation”
Après les attentats du 11 septembre, une réaction des États-Unis contre Al-Qaïda était attendue et justifiable. Cependant, les Américains ont d’emblée assimilé l’organisation terroriste aux talibans et ainsi, « deux objectifs se sont mêlés » : la destruction des bases d’entraînement d’Al-Qaïda et le renversement du régime taliban de Kaboul. Si les talibans avaient autorisé l’organisation terroriste à s’installer dans le pays, ils n’étaient pas eux-mêmes impliqués dans les attentats. Les talibans sont des nationalistes, pas des djihadistes internationalistes ; ils ne se sont alliés à Al-Qaïda que pour lutter contre l’Armée rouge.
Cependant, pour rallier l’Europe à la cause américaine, il n’était pas possible d’utiliser cette argumentation sécuritaire. Si quelques États européens, comme la France, avaient intérêt à s’allier aux États-Unis, les talibans n’étaient cependant pas une menace crédible pour eux. Il a alors fallu inventer une cause morale à l’intervention, en l’espèce : la diffusion des valeurs universelles de la démocratie occidentale. En France notamment, cette guerre pour la civilisation d’un pays barbare prit la forme d’une lutte contre l’asservissement de la femme musulmane. À l’époque, les débats sur le voile avaient d’ailleurs pris une importance notable sur la scène publique française. Ainsi, en Afghanistan comme en France, « il s’agissait de libérer les femmes de la “prison de tissu” qui les enferme – une expression récurrente –, tout en combattant pour notre sécurité face au terrorisme. »
Mais, deux obstacles rendaient l’accomplissement d’un tel objectif impossible. D’une part, le territoire afghan et sa population étaient trop grands pour que l’on puisse reproduire le modèle du Kosovo. D’autre part, « personne, en Afghanistan, n’entreprenait de “dévoiler” les femmes. » L’oppression des femmes afghanes était bien réelle, mais ne pouvait en aucun cas justifier une intervention militaire ; la guerre n’est certainement pas une réponse appropriée pour mettre fin aux violences machistes. « Penserait-on à envahir l’Inde, ou à la sanctionner, au motif que ce pays est l’un des plus dangereux au monde pour les femmes, entre infanticide des fillettes, mariages forcés, crimes pour insuffisance de dot, viols ? »
Il n’est pas étonnant que ces guerres morales, traduisant la volonté d’imposer un État ex nihilo et une idéologie en dépit de la réalité, soient perpétrées par des régimes démocratiques. Comme l’a montré le penseur franco-bulgare Tzvetan Todorov, la démocratie est caractérisée par un « désir de perfectibilité [qui] fait du progrès une composante de l’idéal démocratique ». Cependant, ce désir, qui fait la beauté de la démocratie, est aussi « une menace [qu’elle] sécrète contre elle-même » ; il peut produire une « tentation messianique » et finit par légitimer l’imposition de la démocratie par la force militaire.
Le droit humanitaire international, une utopie juridique et une rhétorique de pouvoir
La notion de “guerre juste” servait à limiter les moyens employés dans la guerre, en imposant, entre autres, l’application d’un principe de proportionnalité. Le droit international humanitaire a hérité de cette fonction et incorporé ce principe. Cependant, au moment où les conventions de Genève sont adoptées, la façon dont les guerres sont conduites évolue : le modèle de deux troupes adverses s’affrontant sur un champ de bataille s’efface et les combats affectent désormais les populations civiles.
Le droit international humanitaire trace ainsi une limite entre les soldats et les civils, afin de mieux protéger ces derniers. Aujourd’hui, les progrès techniques (les drones notamment) ont permis de limiter les “dommages collatéraux”, c’est-à-dire morts de civils. Cependant, il faut garder « une distance critique par rapport au droit international humanitaire ». La protection des civils n’enlève pas à la guerre son aspect dramatique ; la mort d’un soldat, sous prétexte qu’il porte un uniforme, n’est pas moins insupportable que la mort d’un civil.
Or, « le droit humanitaire semble être l’objet d’une révérence excessive dans le milieu humanitaire. » Le respect du droit n’est pas gage de moralité ou de justice. L’histoire montre qu’il dépend beaucoup de la bonne volonté des vainqueurs, à qui, en définitive, il appartient d’interpréter le droit et de décider si les règles ont été respectées ou pas. En réalité, les circonstances politiques pèsent bien plus que les normes juridiques dans l’éthique de la guerre : un vainqueur sera moins violent dans la mesure où il veut s’attirer les bonnes grâces de la population ou s’il attache une importance particulière à son image internationale.
« En tout cas, le droit humanitaire est soumis par sa nature même à la logique de la guerre et c’est pourquoi les ONG ne devraient pas tenter de s’en faire les championnes. »
Le droit humanitaire permet toutefois aux ONG « d’ouvrir un espace de négociations avec les gouvernements ». Il leur donne le statut d’acteurs légitimes dans les conflits et offre une assise solide aux ONG lorsqu’elles exigent que les armées tempèrent la violence perpétrée par la guerre.
Mais, le droit international humanitaire n’est en aucun cas une justification de la guerre. « Le langage des grandes “causes”, y compris les plus défendables – les droits humains, la défense des plus faibles – se prête admirablement à tous les travestissements : le mensonge y devient une possible étape vers la vérité, et la guerre une condition plausible de la paix. »