Comment Gabriel Attal veut réarmer la médecine libérale
Quentin Haroche|08 Avril 2024
Paris – Accès direct aux spécialistes et aux kinés, doublement du nombre d’étudiants en médecine, incitation à faire des gardes… : le Premier Ministre Gabriel Attal a présenté plusieurs mesures visant à booster la médecine libérale.
Depuis son arrivée à Matignon le 9 janvier dernier, le nouveau chef du gouvernement Gabriel Attal ne cesse d’annoncer de nouvelles mesures en tous genres, quitte parfois à remettre en cause les acquis des précédents gouvernements auxquels il a pourtant activement participé. La santé n’échappe pas à ce rythme effréné de réformes. Lors de son discours de politique général du 30 janvier dernier, le Premier Ministre avait déjà esquissé quelques pistes pour une réforme du système de santé.
Dans une interview accordé ce samedi à la presse quotidienne régionale, le chef du gouvernement entre enfin dans le détail en révélant une batterie de nouvelles mesures nouvelles. Objectif affiché par le chef du gouvernement : « reconquérir 15 à 20 millions de rendez-vous médicaux chaque année et simplifier le quotidien de nos soignants ».
Outre l’annonce la mise en place d’une taxe lapin visant les patients qui n’honorent pas sans prévenir leur rendez-vous médicaux (voire notre autre article du jour à ce sujet), le chef du gouvernement a décidé, dans la lignée de la politique entreprise ces dernières années, de favoriser la délégation de compétences vers les professionnels paramédicaux.
Vers un accès direct aux spécialistes généralisé ?
En la matière, les mesures annoncées par Gabriel Attal ne constituent en réalité que l’application de lois déjà votées mais pour lesquels les décrets d’application n’ont pas encore été pris. Le chef du gouvernement a ainsi annoncé le lancement, à partir du mois de juin, d’une expérimentation dans 13 départements (un dans chaque région métropolitaine) de l’accès direct aux kinésithérapeutes sans ordonnance médical, une mesure qui figurait dans la loi Rist adoptée il y a près d’un an en mai dernier.
Le chef du gouvernement a en revanche dévoilé une véritable nouveauté en annonçant le lancement d’une expérimentation sur l’accès direct aux spécialistes (les plus anciens de nos lecteurs se souviennent que c’était la règle il y a 20 ans). A l’heure actuelle, en théorie seules les gynécologues, les psychiatres et les ophtalmologues (dans certains cas uniquement) peuvent être consultés en accès direct. Dans tous les autres cas, se rendre directement chez un spécialiste sans avoir été orienté au préalable par un généraliste est pénalisé par un moindre remboursement par la Sécurité Sociale (30 % uniquement). Un système que Gabriel Attal voudrait donc voir disparaitre, quitte à marginaliser le rôle médecin traitant.
Toujours en juin, les pharmaciens auront la possibilité de délivrer sans ordonnance des antibiotiques (fosfomycine et amoxicilline) en cas de cystite ou d’angine bactérienne, mesure qui était inscrite dans la dernière loi de financement de la Sécurité Sociale (LFSS). Ces infections bactériennes sont sources de près de neuf millions de consultations par an fait savoir le cabinet du Premier Ministre. Dans la même veine, les patients pourront obtenir de nouveaux verres chez leur opticien sans avoir à repasser par la case ophtalmologue.
Sur le front de la permanence des soins, le Premier Ministre a annoncé la création d’une incitation financière pour les médecins qui accepteront de réaliser des gardes en dehors de leur zone d’activité. Il a également plaidé pour une mutualisation de la permanence des soins, pour y intégrer d’autres professionnels de santé, comme les infirmières, les sage-femmes et les dentistes. Actuellement, 95 % du territoire est couvert par la permanence des soins et le chef du gouvernement a une nouvelle fois averti que si l’ensemble du territoire n’était pas couvert d’ici la fin de l’année, l’obligation de garde des médecins libéraux pourrait être rétablie.
Gabriel Attal a-t-il tué la négociation conventionnelle ?
Gabriel Attal a également annoncé la refondation totale du dispositif « Mon soutien Psy » créé en 2022 pour faciliter l’accès à des psychologues : le nombre de séances remboursables passera de 8 à 12 par an à compter du mois de juin et la consultation du psychologue sera payé 50 euros, contre 30 euros actuellement (les psychiatres, dont le tarif de base est de 42,50 euros la consultation, apprécieront !). Enfin, le chef du gouvernement n’a annoncé qu’une importante mesure pour le long terme, à savoir le doublement du nombre d’étudiants en médecine : déjà passé de 8 000 en 2017 à 10 000 en 2023, il devra monter à 12 000 en 2025 puis à 16 000 en 2027.
Cette batterie de mesures, présentée alors que les négociations conventionnelles sont actuellement dans l’impasse, a été assez mal accueillie par les organisations représentant les médecins. Presque aucune mesure ne trouve grâce à leurs yeux.
L’accès direct aux spécialistes ? C’est ni plus ni moins que « la réduction à néant de tous les efforts et travaux faits ces 15 dernières années pour placer le médecin généraliste comme pivot du parcours de soins » écrit le syndicat Jeunes Médecins. Le doublement du nombre de médecins formés ? Impossible à mettre en place au vu de la situation déjà difficile des facultés de médecine estiment beaucoup de praticiens-enseignants. La délivrance d’antibiotiques directement en officine ? « Le pharmacien est tout autant débordé que nous » commente le Dr Jérôme Marty, président de l’UFML.
Si Gabriel Attal espère que ces mesures permettront de « garder le meilleur et le plus beau système de santé au monde », elles pourraient avoir une première conséquence inattendue, celle de faire définitivement échouer les négociations conventionnelles. Trois jours après que l’UFML et Avenir Spé-Le Bloc aient décidé de quitter la table des discussions (en protestation contre la hausse jugée insuffisante des tarifs dans les cliniques privées), le syndicat MG France a également annoncé ce dimanche son intention de boycotter les négociations en réaction aux « mesures souvent illusoires, souvent démagogiques et parfois dangereuses » présentées par Gabriel Attal.
« En trois minutes et deux petites phrases, Gabriel Attal a fait faire un virage à 180° à la politique du parcours de soins et de médecine coordonnée mise en place depuis 20 ans » résume la FMF avant de s’interroger : « le Premier Ministre a-t-il tué la négociation conventionnelle ? ».
Gabriel Attal exhibe son piège à lapins
Quentin Haroche|08 Avril 2024
Paris – Le Premier Ministre a dévoilé les détails de la future taxe lapin, visant à sanctionner financièrement les patients qui n’honorent pas leurs rendez-vous médicaux.
Les lapins sont-ils une espèce menacée ? Après des années d’interrogations et d’atermoiements sur la meilleure manière de combattre le fléau des rendez-vous médicaux non honorés et d’éduquer les patients indélicats qui ne viennent pas chez le médecin sans prévenir, le gouvernement semble enfin avoir décidé d’agir. Ce samedi, au cours d’un entretien avec la presse quotidienne régionale durant lequel il a dévoilé plusieurs mesures pour sortir notre système de santé de l’ornière (voir notre article du jour pour ces autres mesures), le Premier Ministre Gabriel Attal a ainsi détaillé les contours d’une future taxe lapin.
Le chef du gouvernement souhaite ainsi que les patients qui n’honorent pas leur rendez-vous médical sans prévenir leur médecin au moins 24 heures à l’avance puisse être sanctionnés d’une pénalité de 5 euros. La sanction ne sera cependant pas automatique et restera à la main du médecin qui pourra décider ou non de l’appliquer, selon qu’il considère que l’éventuel excuse du patient est valable ou non.
Le Premier Ministre a cependant indiqué que ces cinq euros seront intégralement reversés au médecin, ce qui ne manque pas d’interroger sur l’impartialité du praticien qui se retrouvera ainsi à la fois juge et parti (sans compter qu’il sera payé pour un acte qu’il n’a pas réalisé !).
Les lapins, un fléau à l’ampleur inconnue
Depuis plusieurs années, beaucoup s’interrogent sur la faisabilité pratique d’une telle mesure. Interrogé ce lundi matin sur cette question, le ministre délégué à la Santé Frédéric Valletoux a avancé plusieurs pistes techniques : les plateformes de réservation comme Doctolib ou bien les praticiens directement lorsqu’ils ne sont pas sur ces plateformes pourraient ainsi demander aux patients de donner leurs coordonnées bancaires au moment de la prise de rendez-vous. « Les médecins pourront toujours leur demander cinq euros à la prochaine consultation » suggère également sur RTL la ministre de la Santé Catherine Vautrin (sans tenir compte du fait que les poseurs de lapins sont bien souvent des primo-consultants).
Si Gabriel Attal avait déjà suggéré de mettre en place une telle pénalité financière lors de son discours de politique général le 30 janvier dernier, l’idée est déjà évoquée depuis plusieurs années. Les rendez-vous médicaux non honorés représentent en effet un véritable fléau pour les médecins mais également pour le système de santé en général, puisque chaque rendez-vous médical non honoré est un créneau perdu pour un autre patient.
L’ampleur exacte du phénomène est en revanche inconnu. En janvier 2023, l’Ordre des médecins et l’Académie de Médecine estimait que 27 millions de rendez-vous médicaux par an soit 6 à 10 % des consultations médicales n’étaient pas honorés, le Premier Ministre évoquant pour sa part, « entre 20 et 30 millions de consultations perdues chaque année à cause de ces rendez-vous non honorés ». En février dernier, le syndicat MG France avançait un chiffre plus modeste de 6,5 millions de consultations perdues à cause des lapins tandis que la plate-forme Doctolib évoque 4 % de rendez-vous médicaux non honorés.
La faute à Doctolib ?
A l’automne dernier, les sénateurs avaient déjà adopté un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité Sociale (LFSS) prévoyant de mettre en place une taxe lapin. Un amendement finalement retiré du texte définitif par le gouvernement, dont faisait justement parti Gabriel Attal. Désormais Premier Ministre, l’ancien ministre de l’Education Nationale est donc finalement bien décidé à mettre en place cette taxe et compte utiliser une proposition de loi déposée le 13 février dernier par la majorité comme véhicule législatif. L’objectif est que la pénalité financière soit mise en place au 1er janvier prochain. Frédéric Valletoux a assuré qu’il allait « travailler avec les syndicats, les associations de patients et les plateformes » sur l’élaboration de cette future pénalité.
Ces associations et syndicats ont justement réagi assez froidement à l’annonce de la mise en place de cette taxe.
Pour Gérard Raymond, président de l’association de défense des patients France Assos Santé, cette taxe ne vise pas à « responsabiliser les patients » comme le répète Gabriel Attal mais à les « culpabiliser ». Il estime dangereux de verser le montant de cette pénalité aux médecins, qui seraient tentés de sanctionner abusivement leurs patients (révélant la piètre opinion qu’il a pour les praticiens).
Pour le Dr Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la FMF, le véritable responsable des lapins est la plateforme Doctolib. « C’est l’Etat qui a déroulé le tapis rouge à Doctolib qui ne refuse jamais un patient qui pose des lapins, on récolte ce qu’on sème » commente le généraliste.
Sur X, Gabriel Attal a défendu sa proposition en rappelant que les rendez-vous non honorés constituent « du temps perdu pour nos soignants et les autres patients qui doivent parfois attendre des mois pour obtenir un rendez-vous ».
Un communiqué qu’il a illustré par un extrait de la série humoristique H qui n’avait étrangement absolument aucun rapport avec le sujet. Son conseiller en communication lui a-t-il posé un lapin ?
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