Hôpitaux : le privé lucratif sera-t-il sacrifié au bénéfice du public ?
Quentin Haroche|27 Mars 2024
Paris – Le ministère de la Santé a annoncé que les hôpitaux publics bénéficieront de hausses de tarif supérieures à celles des hôpitaux privés. Un traitement de faveur qui ulcère les cliniques privées.
Cela fait plusieurs semaines que les hôpitaux (publics comme privés), attendent fébrilement les nouveaux tarifs fixés par le gouvernement. Attendu initialement le 1er mars, cette grille tarifaire n’a toujours pas été publiée. Mais dans une interview accordée au journal Les Echos ce mardi, le ministre délégué à la Santé Frédéric Valletoux a donné quelques pistes qui risquent de fortement déplaire
Après avoir rappelé que le budget global des hôpitaux allait augmenter de 3,1 milliards d’euros en 2024, soit 3 % d’augmentation (moins que l’inflation), le ministre a indiqué que les tarifs hospitaliers allaient augmenter de 4,3 % pour les établissements publics et privés non lucratifs…et de seulement 0,3 % pour le privé lucratif.
Une différence de traitement que l’ancien président de la Fédération hospitalière de France (FHF), qui n’est donc peut être pas totalement neutre dans cette affaire, explique par le fait que « le secteur privé a connu une forte dynamique ces dernières années ». « La régulation des tarifs dépend aussi des volumes d’activité, la croissance de l’activité du privé est forte et va logiquement soutenir les résultats financiers des établissements privés » ajoute-t-il.
L’hôpital public « payé pour ne pas travailler » ?
Cette différence de traitement entre public et privé lucratif était déjà pressentie depuis plusieurs semaines. Déjà, sur la rallonge budgétaire de 500 millions d’euros débloquée par le gouvernement le 16 février dernier, « la répartition est totalement inéquitable : 15 % pour le privé lucratif, 15 % pour le privé non lucratif et 70 % pour le public » alors que « 35 % de l’activité hospitalière est réalisé par le privé à but lucratif » dénonçait le 28 février dernier Lamine Gharbi, président de la Fédération de l’hospitalisation privée. Mercredi dernier, la conférence des CHU (réunissant directeurs généraux, doyens de faculté et président des commissions médicales) avait déjà demandé que les tarifs soient plus fortement augmentés dans le secteur public que dans le secteur privé, demande qui a donc été entendue.
Pour la FHP, ce traitement de faveur revient à « être payé pour ne pas travailler ». En effet, comme l’expliquait la conférence des CHU mercredi dernier, « l’hospitalisation publique ne parvient pas à atteindre les objectifs de volumes d’activité prévus par le législateur et à consommer l’intégralité des crédits votés » ce qui « profite de fait aux établissements de l’hospitalisation privée qui elle sur-exécute ses objectifs et récupère une grande partie de ces crédits ».
Le mois dernier, le gouvernement avait d’ailleurs débloqué 470 millions de crédits non consommés pour les seuls établissements publics. Pour la FHP, l’hôpital public est en quelque sorte récompensé pour n’avoir pas réussi à remplir ses objectifs, alors même qu’il bénéficie d’une « garantie de financement ». « Être payé pour ne pas travailler est-il en passe de devenir la nouvelle norme ? » dénonce le FHP dans un communiqué publié ce jeudi.
40 % des établissements privés en déficit
La FHP fait par ailleurs savoir que les hôpitaux privés rencontrent des difficultés financières aussi importantes si ce n’est plus que les établissements publics : 40 % des cliniques privées sont déficitaires en 2023 et si rien n’est fait, ce sont 53 % des établissements privés qui seront dans le rouge en 2024. « On est un secteur privé, mais en fait on n’a de privé que le nom, nos moyens sont affectés par le gouvernement et aujourd’hui ces moyens sont insuffisants au regard tout simplement de l’inflation, qui est de l’ordre de 6 à 7 % » rappelle Lamine Guarbi.
La FHP dit avoir besoin d’une forte hausse tarifaire pour financer notamment les revalorisations salariales sur les gardes de nuit et les astreintes décidés par le gouvernement en fin d’année dernière. « Nos coûts de production sont au-dessus de nos tarifs, plus on travaille, plus nos marges se dégradent » alerte Lamine Guarbi, avant de rappeler l’importance de l’hospitalisation privée en France : 190 000 professionnels de santé, 9 millions de patients et 35 % de l’activité hospitalière avec seulement 26 % de l’offre.
Quelle soit de 4,3 % ou de 0,3 %, la hausse tarifaire devrait être insuffisante pour faire face aux besoins des hôpitaux, les différentes fédérations hospitalières réclamant depuis plusieurs semaines une hausse de 10 % des tarifs. Le ministre délégué à la Santé Frédéric Valletoux a promis en outre un « soutien spécifique » pour certaines activités particulièrement en souffrance comme la pédiatrie, les maternités ou les soins palliatifs. Pour le reste, le gouvernement table sur une hausse de l’activité hospitalière de 2,5 % en 2024 pour renflouer les caisses.