«Terroristes», «chtarbés» : les promoteurs de l’A69 se lâchent contre les opposants
Par Gaspard d’Allens
7 mars 2024 à 16h55Mis à jour le 8 mars 2024 à 16h46
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«Secte rétrograde», «délinquants»… Certains médias et politiques rivalisent d’imagination pour qualifier les opposants à l’A69. Des mots parfois injurieux, qui viennent justifier une répression grandissante.
Dans le Tarn, la répression des opposants à l’A69 s’accompagne d’une cabale médiatique. Dans les colonnes de la presse locale et économique ainsi que sur les réseaux sociaux, le terme d’«écoterroriste» se banalise.
Alors que le rapporteur spécial de l’ONU, Michel Forst, dénonce les violences des forces de l’ordre à l’encontre des militants écologistes, les pro-autoroute se complaisent dans la diffamation et appellent « l’État à ne pas trembler ». C’est une offensive tous azimuts qui est menée de concert par les milieux entrepreneuriaux, des élus et des éditorialistes.
Depuis un mois, avec l’occupation de la Crem’arbre, les tensions ont atteint leur paroxysme. Christophe Ramond, le président socialiste du Conseil départemental du Tarn fustige «les terroristes verts» qui se sont installés dans ce bout de campagne, transformée en «zone de non-droit».

Le rapporteur spécial de l’ONU, Michel Forst, présent dans le Tarn le 22 février, dénonce les violences des forces de l’ordre à l’encontre des militants écologistes. Document remis
Dans un communiqué, il évoque l’«ultraviolence» de cette «guérilla organisée» et réclame une intervention militaire contre «ces individus cagoulés, aguerris et armés». «Le seul climat qu’ils protègent, c’est celui de la terreur», affirme-t-il.
«Des délinquants perchés dans les arbres»
La diabolisation des écologistes va bon train et la zad sert d’épouvantail. Jacques Armengaud, le maire de Saïx, un village situé à proximité du tracé de la future autoroute, parle même d’«une secte rétrograde et nomade qui parasite tous les sujets». «Les gourous font commerce du mensonge et de la vérité travestie», a-t-il déclaré, lors d’un conseil municipal.

Un nouveau bastion de résistance à la construction de l’autoroute A69, la zad de la Cal’arbre, a vu le jour le 20 février. © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Tous ont en ligne de mire les dégradations matérielles et les sabotages causés lors des manifestations, mais aussi les actions de désobéissance civile. Le député Renaissance du Tarn Jean Terlier qualifie les grimpeurs qui empêchent l’abattage des bois «de délinquants perchés dans les arbres».
Le sénateur centriste du Tarn, Philippe Folliot, évoque «une prise d’otage» par «une minorité bloquante», «des éléments violents et radicalisés» et «des extrémistes qui viennent casser pour casser ». «Ce mouvement d’extrême gauche récupère les enjeux environnementalistes au mépris de la population», ajoute-t-il. «C’est une mobilisation d’arrière-garde qui n’a rien à voir avec l’écologie», assure-t-il sur France 3.
La venue de Greta Thunberg, le 10 février, a également été moquée. Avec des relents sexistes. La militante suédoise a été traitée de «pasionaria écologiste hors-sol» et de «donneuse de leçons pitoyable». Certains ont répandu l’idée qu’elle avait pris l’avion pour venir, ce qui est faux.
L’extrême droite en embuscade
Au-delà des chaînes mainstream, le discours antizad s’épanouit dans les médias d’extrême droite. Valeurs actuelles a écrit plusieurs articles pour conspuer l’opposition à l’A69 qui ne connaît, selon l’officine, que «la violence et la brutalité des anathèmes». «Il y a aujourd’hui des mouvements politiques assortis en quelque sorte de branches armées», assure le journal.
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CNews, l’un des médias de Bolloré, sombre, lui aussi, dans l’injure. Après avoir comparé la conférence de presse des zadistes, le 10 février, à la lutte armée corse, les éditorialistes ont raillé pendant plusieurs minutes «un militantisme risible», «des bobos gogos chtarbés», «des individus pas finis». «Ils ne savent même pas pourquoi ils sont là, c’est les vacances scolaires, ils s’ennuient, ils sont affligeants et ridicules», s’est emportée une éditorialiste, sans aucun contradictoire et sans jamais mentionner le fond du sujet.
Parmi les plus virulents détracteurs, on retrouve aussi Bernard Carayon, le maire de Lavaur, ex-député LR et ancien membre du GUD – un groupe étudiant d’extrême droite réputé pour ses ratonnades. Que cela soit sur BFM-TV, le Figaro ou la chaîne YouTuberéactionnaire le Tocsin, l’homme politique, également conseiller régional, déroule les mêmes éléments de langage. Les antiautoroutes sont une «bande d’excités» et de «nantis», des «zozos», des «privilégiés des métropoles», des «bobos pacsés à l’ultragauche».
«Il faut se débarrasser de cette vermine»
L’arboriste et ancien gréviste de la faim Thomas Brail vivrait, selon lui, «dans une secte avec un gourou qui cultive plutôt le chichon qu’autre chose». «La zad est une poubelle» et les 1 500 scientifiques qui ont signé une tribune d’opposition à l’A69 n’ont de scientifique que le nom. «L’extrême gauche a l’habitude de maquiller son idéologie absurde et totalitaire», dit-il. «Ce sont des décroissants archaïques qui savent que leur action est désespérée.»
Insultes, caricatures, appels aux meurtres… La calomnie dont sont victimes les écologistes a pris un nouveau tournant sur les réseaux sociaux et les pages des pro-autoroutes. Les internautes invitent à «abattre eux-mêmes les arbres», «à faire un carton sur la zad» et à se «débarrasser de la vermine» et des «parasites».

Sur les réseaux sociaux, les pro-autoroutes tiennent des propos calomnieux au sujet des militants. Capture d’écran
«Ces propos participent à un processus de déshumanisation des opposants, dit l’économiste Geneviève Azam. Sans aucun complexe, on les compare à des insectes, on les dépouille de leur humanité. En parallèle, les forces de l’ordre privent les écureuils d’accès à l’eau et à la nourriture. Ce qui se passe est d’une rare violence», s’alarme-t-elle.
L’ombre de Sivens
La brutalité de ces attaques est aussi une réponse des milieux économiques à la témérité de la résistance et à son acharnement, estiment plusieurs membres de l’association La voie est libre. L’un des principaux outils de diffusion des pro-autoroute est Le journal d’ici, un hebdomadaire local de Castres associé et financé par les laboratoires Fabre, une entreprise qui a poussé à la construction de l’A69.
Dans un édito, fin octobre, son directeur, Pierre Archet, compare les opposants à l’A69 au «Hamas» et à «une mouvance islamogauchiste» de «guérilleros» venus «pour mettre à sac notre terroir». «De même que les Palestiniens sont d’abord victimes du Hamas, le désenclavement du bassin Castres-Mazamet est devenu l’otage des écoterroristes», ose-t-il. Jusqu’à conclure : «Si Mme Rousseau espérait se faire“déconstruire” d’un coup de matraque pour alimenter le buzz, c’est raté.»

De nombreuses violences ont été rapportées lors des assauts des gendarmes sur la zad de la Crem’arbre.Document remis
En septembre dernier, au cours d’une réunion à la chambre de l’industrie et du commerce du Tarn, un parterre d’élus et de chefs d’entreprise pro-autoroute avait déjà appelé à ne pas lâcher la bataille médiatique pour défendre l’A69. «Il n’est pas question de sacrifier un territoire sur l’autel d’une cause environnementale. On se fera entendre par tous les moyens», prévenait l’édile mazamétain Olivier Fabre, vice-président de la communauté d’agglomération Castres-Mazamet.
«L’A69 est en train de construire un pont entre le PS et le RN»
«Ce qui est triste à voir, dans cette surenchère verbale, c’est que le Parti socialiste prête le flanc à des propos d’extrême droite et qu’il reprend leurs termes, constate Geoffrey, membre de La voie est libre. L’A69 est en train de construire un pont entre le PS [à la tête du conseil départemental] et le RN, un arc productiviste.»
La situation rappelle l’histoire de la zad de Sivens, il y a dix ans. Pour l’avocate de la famille de Rémi Fraisse, Claire Dujardin, qui défend également les écureuils, le même scénario se reproduit. «On retrouve des mensonges et des amalgames similaires. À l’époque, on parlait de “djihadistes verts”. On entend la même musique, bien orchestrée, avec, derrière, la volonté de créer un ennemi intérieur et de nier toute possibilité d’opposition aux grands projets destructeurs.»
«Il serait bon de rappeler, dans ce marasme, que les opposants sont d’abord des défenseurs de l’environnement et qu’ils sont à ce titre protégés par la Convention internationale d’Aarhus, comme l’a souligné récemment le rapporteur de l’ONU, Michel Forst.»