EDF retarde ses plans de conception pour de futurs réacteurs nucléaires
L’électricien ne finalisera pas le plan de base pour six EPR 2 d’ici à l’été 2024, avant même d’entrer dans la conception détaillée.
Par Adrien Pécout Publié le 22 février 2024 à 14h39, modifié le 23 février 2024 à 17h56 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/02/22/nucleaire-edf-retarde-ses-plans-de-conception-pour-de-futurs-reacteurs_6217922_3234.html#
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Le chantier pour de futurs réacteurs nucléaires en France n’a pas encore commencé. Mais le spectre des retards revient déjà hanter EDF, alors même que l’EPR (réacteur pressurisé européen) de Flamanville (Manche) attend encore et toujours sa mise en service.
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Selon le journal Les Echos du 20 février, l’électricien prévoyait de finaliser, dès l’automne 2023, les études pour la conception générale (basic design) de six réacteurs dits « EPR 2 », prévus pour les centrales déjà existantes de Penly (Seine-Maritime), de Gravelines (Nord) et du Bugey (Ain).
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Finalement, il faudra encore patienter jusqu’à l’été, avant même d’entrer dans la conception détaillée (detailed design). « Une attitude de lucidité », selon Joël Barre, délégué interministériel au nouveau nucléaire. « Il y a encore du travail d’ingénierie à réaliser », a-t-il déclaré aux Echos. Ce qu’avait déjà reconnu Xavier Ursat, directeur exécutif d’EDF, dans une audition au Sénat, le 8 février.
« Une volonté politique hors-sol »
Contactée par Le Monde, l’entreprise publique ne précise pas dans quelle mesure ce retard aura un impact sur le calendrier du chantier à proprement parler. Des travaux préparatoires (défrichement du terrain, aménagement de la falaise) sont censés démarrer à Penly à l’été, sous réserve de l’obtention d’autorisations administratives. Le gouvernement espère le coulage d’un premier béton dès 2027, année de la fin du quinquennat, pour une mise en service idéalement à compter de 2035.
Selon l’organisation antinucléaire Greenpeace, le contretemps déjà observé « illustre le manque de planification flagrant d’EDF par rapport à ses ressources disponibles pour mener à bien une hypothétique relance du nucléaire ». C’est « la preuve que la relance de l’industrie nucléaire est portée par une volonté politique hors-sol, déconnectée de toute réalité industrielle et administrative », considère le réseau associatif Sortir du nucléaire.
EDF prévoit de réactualiser, d’ici à la fin de l’année, les coûts pour la construction de six EPR 2, d’ici à 2050. Ce sur quoi l’Elysée comptait déjà pour 2023. Selon M. Ursat, la nouvelle estimation dépassera les 51,7 milliards d’euros mentionnés jusqu’à présent par le gouvernement. Cet ordre de grandeur initial résultait de deux audits externes de 2019 et de 2021. Depuis, l’inflation est passée par là.
« Optimisation des coûts et du planning »
En décembre 2020, le conseil d’administration d’EDF donnait déjà son aval à un investissement de 1 milliard d’euros jusqu’en 2022 pour la poursuite du projet. Environ 600 millions d’euros ont par la suite été ajoutés en complément.
Le groupe se dit « actuellement dans une phase d’optimisation des coûts et du planning », avec « pour rôle de vérifier que les conditions de succès du programme EPR 2 – en matière de coût, de durée et d’efficacité – sont rassemblées tout au long de son déploiement ». L’entreprise, détenue par l’Etat, « estime nécessaire d’instaurer un temps de réflexion avec les acteurs de la filière », notamment pour accompagner la « signature des premiers marchés ».
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L’idée est surtout d’avancer autant que possible la conception détaillée des EPR 2, avant le début du chantier, pour éviter de reproduire les erreurs de Flamanville. En décembre 2007, le basic design du premier EPR était, certes, déjà achevé au moment de commencer la construction. Mais « les travaux d’ingénierie de détail étaient à peine entamés et les études de sûreté, d’incendie, d’agressions, de qualification des matériels peu engagées », rappelle le rapport remis à EDF, en octobre 2019, par Jean-Martin Folz, ex-patron du groupe automobile PSA.
« L’immaturité des études au lancement et les mesures de correction tardives qu’elle a entraînées auront ainsi contribué très significativement aux dérives du calendrier du projet [sa mise en service est désormais prévue pour 2024, avec douze ans de retard] », ajoute ce document, évoquant aussi une « instabilité des spécifications et instructions données ».
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Pour ses futurs EPR 2, EDF estime à plus de vingt millions d’heures d’ingénierie le volume nécessaire à un design détaillé. Au moment de la publication du rapport gouvernemental sur le nouveau nucléaire, en février 2022, moins d’un million de ces heures avaient déjà été effectuées. Il n’a pas été précisé, depuis, comment avait évolué le décompte.
Le 21 février, dans la continuité de l’alliance européenne de l’atome, le ministère de l’économie a plutôt communiqué sur une nouvelle déclaration d’intention de coopération bilatérale pour le nucléaire civil. Cette fois, avec la Bulgarie. Cette coopération franco-bulgare « portera, entre autres, sur les programmes de construction nucléaire envisagés dans les deux pays ».
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EDF : « Le cauchemar du nucléaire continue »
Chronique
L’énergéticien français annonce de nouveaux retards sur son chantier britannique d’Hinkley Point, avec une aggravation supplémentaire de la facture. Cela ne lui permettra pas de participer beaucoup à la renaissance mondiale de l’électricité nucléaire, estime Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».
Publié le 24 janvier 2024 à 10h47 Temps de Lecture 2 min.

Chez EDF, comme chez tous les partisans de l’énergie nucléaire, on peut choisir son information ce mercredi 24 janvier matin, entre celle qui remonte le moral et celle qui le plombe un peu plus.
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Côté pile, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) se montre très optimiste sur le déploiement de l’électricité nucléaire dans le monde. Elle prévoit désormais une augmentation des capacités de 70 gigawatts d’ici à 2025, soit une hausse de 3 % en 2024 et en 2025, puis de 1,5 % en 2026. Trois pays participent à cette embellie : la Chine, l’Inde, mais aussi la France, dont les installations tournent enfin à plein, après une année 2023 particulièrement pénible. Ajoutée au fort développement des énergies renouvelables, qui devraient dépasser le charbon d’ici un an en production d’électrons, la part des énergies fossiles devrait baisser en 2026, à 54 % de l’électricité produite dans le monde. L’horizon s’éclaircit donc pour le nucléaire.
Coté face, une information beaucoup moins réjouissante. EDF a annoncé, mardi 23 janvier, des problèmes sur son chantier britannique maudit d’Hinkley Point. Pour la cinquième fois, l’électricien annonce de nouveaux retards et, en conséquence, une aggravation supplémentaire de la facture. Le premier des deux réacteurs, de type EPR, de la centrale ne devrait finalement entrer en fonction qu’en 2029 au plus tôt, et, plus vraisemblablement, en 2030, voire 2031. Un retard provoqué par des travaux de montages électromécaniques plus longs que prévu. Si les prévisions sont encore d’une quelconque utilité.
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Dette colossale
La facture finale de ce chantier pharaonique devrait, de ce fait, se monter à 34 milliards de livres sterling en valeur 2015, soit, selon le Financial Times, près de 46 milliards de livres sterling (plus de 53 milliards d’euros). C’est à peu près la somme annoncée par EDF pour produire les six réacteurs français d’ici à 2035. Il faudra que la courbe d’expérience soit spectaculaire pour que l’électricien français puisse produire trois fois plus du même produit en deux fois moins de temps pour le même prix. Le cauchemar du nucléaire continue donc.
Cette annonce n’est bonne ni pour EDF, ni pour l’Etat, ni pour le consommateur. Ce dernier, qui va goûter à l’augmentation de 10 % de sa facture d’ici quelques semaines, va encore payer longtemps l’apprentissage d’EDF dans la technologie EPR. Le prix de référence du nucléaire, négocié par l’électricien avec sa tutelle, en novembre 2023, est jugé très avantageux par beaucoup d’observateurs, puisqu’il va au-delà du coût du parc historique et est destiné à financer les investissements futurs. Et aussi à résorber la dette colossale de l’opérateur, qui, pour l’instant, est le seul à supporter les surcoûts extravagants du chantier britannique, le partenaire chinois s’étant retiré du financement.
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Autant dire que le considérable effort financier, technologique et humain qu’EDF devra fournir pour venir à bout des constructions au Royaume-Uni et en France ne lui permettra pas de beaucoup participer à la renaissance mondiale de cette technologie. Selon l’AIE, près des trois quarts des nouvelles capacités dans ce domaine (70 %) reposent désormais sur des technologies chinoises ou russes. Il faudra choisir.
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